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Un dossier de Paule Masson, Christelle Chabaud et Christophe Deroubaix paru dans L’Humanité du 8 mars 2006

Un million pour le retrait du CPE

mercredi 8 mars 2006 par Paule Masson, Christelle Chabaud, Christophe Deroubaix
Manifestations . 160 cortèges ont rassemblé, hier, deux fois plus de monde que le 7 février. Les lycéens et étudiants, bien plus nombreux, et les salariés annoncent déjà des suites.

« CPE égale contrat pour esclave », ont crié les lycéens de Marseille, dans le premier cortège qui s’est ébranlé hier. La cité phocéenne a donné le ton de cette seconde journée de mobilisation pour le retrait du contrat première embauche : 100 000 manifestants, selon les syndicats contre 30 000 le 7 février dernier. Le parcours a dû être modifié devant l’affluence, ce qui n’a pas empêché la police de comptabiliser 12 000 personnes.

Ils étaient près de 9 000 à Limoges défilant au son de « Ras-le-bol de ces guignols », 30 000 à Nantes fustigeant le « virus mortel pour l’emploi des jeunes », 50 000 à Bordeaux marchant au son de « qui sème la misère récolte la colère ». Les 160 cortèges organisés par les mouvements de jeunesse, les syndicats et toute la gauche ont rassemblé, selon les comptes de la CGT, plus d’un million de manifestants. La période de vacances scolaire étant partout achevée, le nombre de lycéens et d’étudiants venus alimenter la fronde antiprécarité a passé un cap.

Convergences étudiants-salariés

Très nombreux à Paris, ils ont repris en choeur, dans un joyeux tintamarre : « CPE, C comme chômeur ! P comme précaire ! E comme exploités ? Assez de précarité ! » Les salariés, eux, sont entrés dans le mouvement, au point de former le gros des troupes de certains défilés. « Aujourd’hui, il s’agit d’une rencontre, d’une convergence entre deux mouvements, le monde étudiant et le monde salarié », s’est félicité Bruno Julliard, président de l’UNEF.

Dans les rues, un sentiment partagé : « J’ai été de toutes les manifestations et je compte continuer tant qu’il y en aura », résume Benoît, élève de seconde, depuis Rennes. « Avec les congés scolaires, le gouvernement comptait nous mettre devant le fait accompli, c’est raté ! Les syndicats et les étudiants refusent la liberté de licencier selon le bon vouloir des employeurs. Nous ne lâcherons pas cette bataille-là », a martelé Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, dans le défilé parisien tandis que Gérard Aschieri, pour la FSU assurait que les organisateurs « pensent aux suites ». Les organisations étudiantes se réunissent demain. Le principe d’une rencontre intersyndicale est d’ores et déjà arrêté, en fin de semaine ou au début de la suivante. « Nous sommes prêts à nous battre jusqu’à ce que le CPE soit retiré », a assuré Karl Stoeckel, de l’organisation lycéenne UNL.

Provocation gouvernementale

Comme si les participants n’avaient cure de la nouvelle manoeuvre gouvernementale pour tenter de désamorcer la fronde. Se livrant à de nouveaux marchandages de calendrier, le gouvernement a fait avancer le vote final du projet de loi sur l’égalité des chances, dans lequel est inscrite la création du CPE, à ce soir ! Encore un passage en force qui, selon Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, est provoqué par « un sentiment de panique » du gouvernement. Sans décolérer à l’encontre du « coup de force permanent », Alain Bocquet, président du groupe communiste a aussi assuré que « ce n’est pas à marche forcée que le gouvernement va réussir à rendre crédible ce CPE ».

En effet, les mots d’ordre, banderoles et slogans, ont montré combien les arguments mis en avant par le gouvernement sur les « avantages » du CPE sont largement décrédibilisés dans la jeunesse. « Après avoir perdu la bataille de l’opinion, le premier ministre est en train de perdre celle de la rue », a affirmé François Chérèque, secrétaire général de la CFDT tandis que le chiffre de participation de la capitale tombait : 200 000. Paris où justement un étudiant arborait fièrement sur sa pancarte : « C’est la jeunesse qui maintient le monde à température ambiante, quand la jeunesse a froid, le monde claque des dents. »


Paris. Une manif jeune, jeune, jeune...

200 000 manifestants, deux tiers de moins de vingt ans. La manifestation parisienne est plus fournie que le 7 février.

Ils ont entre 16 et 18 ans, pour la plupart c’est leur première manif nationale. Défilant fièrement derrière des draps blancs tagués à la va-vite au nom de leur établissement, les lycéens ont fortement répondu présent à la journée d’action contre le contrat première embauche. Avec une capacité de mobilisation difficilement prévisible, ils faisaient figure de point d’interrogation, mais aussi de condition sine qua non pour la réussite de cette journée d’action. Résultat, les moins de vingt ans représentent au bas mot les deux tiers des manifestants parisiens. En tout, plus de 200 000 personnes ont suivi l’appel à défiler de l’ensemble des confédérations syndicales et des mouvements de lycéens et d’étudiants. Non sans une légère pagaille, la tête « officielle » du cortège était même précédée par plusieurs centaines de jeunes sous une grande banderole rouge bardée d’un imposant « sauvons nos droits ».

Parmi les manifestants, Saïd, dix-sept printemps et une bonne dose de révolte : « Nous sommes surmotivés depuis un mois, c’est une question de projet de vie », explique ce lycéen en terminale ES. « Comment voulez-vous qu’on ait confiance en l’avenir avec le CPE au-dessus de la tête. Au lycée, il y a pas mal de débats qui se mettent en place, tout le monde n’est pas d’accord sur les alternatives à proposer mais une question est de plus en plus dans les têtes : est-ce que des études longues protègent encore vraiment de la précarité ? » Tendant l’oreille, Naïma lui coupe la parole. « Ma grande soeur, elle est dans le syndicalisme : avant je trouvais parfois qu’elle exagérait sur certains problèmes sociaux... En fait, je me dis que j’étais naïve. »

Au détour d’une rue, une trentaine de stagiaires, masqués de blanc, tentent de s’immiscer dans le flot de la manifestation. « Stages abusifs et CPE sont dans une même problématique de précarité du travail et de cadeaux aux employeurs », explique Julien, représentant de Génération précaire. « Selon les sources, il manquerait 100 000 emplois pour les jeunes. Sur les 800 000 stages effectués chaque année, au moins 20 % sont en fait des emplois déguisés... Les solutions du chômage des jeunes sont là, à portée de la main. » Un peu plus loin, Laurent, délégué du syndicat SUD, mène un petit cortège de salariés de Virgin Megastore. Pour lui, c’est clair : « Si ce contrat s’applique, vu que beaucoup de salariés de l’enseigne ont moins de 26 ans, la direction, qui est déjà très inventive en matière de licenciements abusifs, va en profiter pour mettre un peu plus de pression et faire taire toutes les revendications salariales. »

Pas de doute, la mobilisation parisienne est beaucoup plus fournie que lors de la première manifestation anti-CPE, le 7 février. Et les esprits semblent aussi plus déterminés. Alors, forcément, Philippe, assureur dans une entreprise parisienne et père d’un garçon de 21 ans et d’une fille de 15 ans, se surprend à croire au retrait du CPE. « Ça me donne la chair de poule quand je vois tous ces jeunes... Et si c’était le début d’un mouvement social ? »


Marseille. Un « non » à 100 000 voix

Lycéens et étudiants ouvrent le cortège devant les salariés, notamment ceux de GDF qui rappellent leur opposition à la fusion-privatisation avec Suez.

Hier, la police marseillaise a brisé un mythe : celui de l’exagération méridionale. Les RG locaux ont en effet chiffré à 10 000 le nombre de manifestants pour le retrait du CPE. Contre l’évidence, il va sans dire. Les organisateurs, quant à eux, ont revendiqué 100 000 manifestants. En tout cas, dès 10 h 30, la « capitale » des mouvements sociaux, l’une des premières à ouvrir le bal, donnait le ton : la mobilisation du 7 mars est largement supérieure à celle du 7 février.

Comme, depuis le match nul miraculeux de l’équipe de CFA 2 au Parc des Princes, la mode marseillaise est au « minot », ce sont les lycéens et les étudiants qui ont ouvert le cortège, juste derrière la banderole de tête et les responsables des syndicats (CGT, CFDT, CFTC, FO, FSU, UNSA) et des organisations les représentant. « Ça fait du bien de voir autant de jeunes manifester pour leur avenir », soufflait un « vieux de la vieille » des manifs phocéennes.

Venus des facs d’Aix et de Marseille ainsi que de nombreux lycées, ils étaient en effet plusieurs dizaines de milliers à défiler entre le Vieux-Port et la place Castellane. Le style des pancartes était tantôt épuré et scientifique (« Contre le CPE », « Jeunesse en lutte »), tantôt littéraire, tendance grivoise (« Nique le CPE »). « Ce n’est pas seulement le travail qu’ils veulent précariser, mais également nos vies », expliquait Amandine, une étudiante d’Aix. Constatant l’importance de la mobilisation, Tristan Rouquier, l’enfant du pays (il est de Vitrolles) et président de la FIDL, demandait le retrait pur et simple du projet gouvernemental.

Derrière la jeune farandole arrivaient ensuite les salariés du secteur public, dont ceux de GDF profitant de l’occasion pour rappeler leur opposition à la fusion-privatisation avec Suez. En revanche, la participation des salariés du privé est restée faible. Même si nombre d’entre eux, venant des secteurs du commerce et des services, avaient fait le déplacement. « Croyez-moi, si le CPE passe, ils vont s’en donner à coeur joie », craignait une employée d’une enseigne de la grande distribution. À Marseille, en tout cas, le CPE ne passe pas.

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