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Danièle Linhart | L’humanité du 22.09.2007

« Un sentiment de perte de valeur de son travail »

samedi 22 septembre 2007 par Danièle Linhart

« Nous assistons à un phénomène massif d’atomisation de la classe ouvrière, qui prend la forme d’une individualisation et d’une personnalisation de la relation au travail. La fin du taylorisme correspond à une organisation du travail très particulière où les salariés ne disposent plus des ressources pour effectuer leur travail. Le travail moderne, c’est faire face, tout seul, à des injonctions, à des missions, des objectifs, avec une relative autonomie, liberté d’initiatives et responsabilisation, mais (et on l’oublie trop souvent) sans avoir la possibilité de peser ni sur les objectifs, ni sur les moyens : « C’est à vous de vous débrouiller ! » Voilà la nouvelle injonction hiérarchique que les salariés entendent comme un leitmotiv. Ils ne trouvent pas dans l’organisation du travail les ressources pour parvenir, notamment, à concilier les objectifs de productivité et de qualité, et ils ne peuvent recourir à une hiérarchie qui n’a plus l’expertise ni la disponibilité. Le travail moderne, c’est ainsi avoir à relever en permanence des défis, montrer qu’on est à la hauteur, pour garder sa place. Ce qu’on leur demande en permanence, c’est l’excellence, et on les met en situation de concurrence ouverte avec tous les autres. Les salariés sont confrontés non plus à un travail avec lequel ils vont gagner leur vie, en réalisant normalement une activité professionnelle, mais à un travail où ils doivent en permanence faire leurs preuves en relevant de multiples défis, en inventant des solutions. Ils sont aussi continuellement évalués, et dans le contexte du marché du travail que l’on connaît on mesure ce que cela représente pour chacun d’entre eux. Ils sont dans une situation de grande précarité : ils ne sont jamais sûrs de pouvoir réaliser les objectifs qu’on leur a fixés.

Quant à l’évaluation, il faut bien relever qu’elle touche les dimensions les plus intimes des capacités de chacun, son intelligence, certes mais aussi sa loyauté, sa disponibilité, sa flexibilité, son adhésion aux valeurs de l’entreprise, sa capacité d’engagement total. Nous sommes dans un système qui prétend ainsi repérer les salariés vertueux. Cela pose de graves problèmes aux salariés qui sont dans un état de souffrance forte, non seulement parce qu’ils ont peur de ne pas y arriver mais aussi parce qu’ils ont un sentiment de perte de valeur de leur travail. Ils n’ont plus pour seul horizon que les intérêts de leur entreprise et sont sommés d’oublier tout autre motivation, comme le sentiment de participer, de contribuer au développement de la société. Le travail n’est plus en rapport avec des valeurs de citoyenneté, avec une socialisation susceptible de mettre en débat le contenu social et la finalité du travail (qui reste pourtant le seul vecteur de la socialisation). Cette atomisation et cette personnalisation du rapport au travail, qui prennent en otages les salariés dans un champ très réducteur (ils se doivent à leur seule entreprise) et les éloignent d’une vision collective de ce qu’est l’exploitation mais aussi de ce qu’est la construction de soi par le travail, sont source de souffrance. Il y a une perte de sens, de dignité, de valeur : "À quoi sert ce que je fais, quelles sont les valeurs que je défends, pour quoi et pour qui vais-je avoir à me dépasser, et même à me mettre en danger, au niveau physique et mental ?" »

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