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Un article de Valérie COLLET, Christine DUCROS et Jean-Yves GUÉRIN paru dans le figaro du 11 avril 2005

Une Pentecôte de discorde

mardi 12 avril 2005 par Valérie Collet , Christine Ducros, Jean-Yves GUÉRIN
Dans les entreprises, la journée de solidarité en faveur des personnes âgées et des handicapés n’est pas si simple à mettre en oeuvre.

Férié ? Travaillé ? Offert par l’entreprise ? Le 27 janvier 2005, au cours du comité d’entreprise de TF1 SA, les syndicats interrogent leur PDG, Patrick Le Lay, sur le lundi de Pentecôte. Après quelques échanges, il tranche. « Le lundi de Pentecôte sera chez nous un jour non travaillé et nous ne demanderons aucune contrepartie aux salariés. » Pentecôte ne sera donc pas un... calvaire. Dans les couloirs de la Une comme les autres chaînes et filiales du groupe (LCI, Eurosports, Odyssée, Alma, TF1 Films ou Yagan), les 3 500 salariés sont étonnés par la décision du patron.

Il détourne la loi en douceur tout en évitant la confrontation avec les organisations syndicales. Les salariés pourront rester chez eux le 16 mai et la société s’acquittera de sa contribution en faveur des personnes âgées. C’est-à-dire qu’il versera à l’Urssaf, comme toutes les entreprises du pays, 0,3% de la masse salariale annuelle brute de son groupe (voir encadré). Pour éviter aux entreprises de verser leur écot en une seule fois, la loi dispose que ce prélèvement est étalé sur douze mois. Pour TF1, le montant du chèque de Patrick Le Lay sera in fine de 600 000 euros. Une chose est sûre : en jouant les grands seigneurs, Patrick Le Lay est parvenu à s’élever au-dessus de la polémique.

Dans le Gard, le préfet avait autorisé les administrations à travailler le lundi de Pâques. Il s’agissait de sauver le business de la feria de Pentecôte à Nîmes. Mais il a fait un flop. Les enseignants ont fait grève et les enfants ne sont pas venus à l’école. Les syndicats d’enseignants ont été les premiers à vouloir boycotter la décision de Jean-Pierre Raffarin. La Fédération des syndicats unitaires (FSU) a appelé le premier ministre à revenir sur sa décision. « La meilleure façon d’être solidaire serait de prélever de l’argent sur les profits des entreprises », a prévenu Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU. De son côté, la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) a appelé les parents à ne pas envoyer les enfants à l’école le 16 mai.

Arthur Collet, lui, n’est pas enseignant. Il dirige BigMat, petite entreprise de négoce en matériel de construction dans l’Aube. La sauvegarde du lundi de Pentecôte est aussi son cheval de bataille. Depuis plusieurs mois, les factures de BigMat informent ses clients que la maison sera fermée le lundi de Pentecôte. « Mes motivations sont avant tout religieuses, explique Arthur Collet. Une autre raison simple renforce ma position : je pense que ce week-end de trois jours permet aux familles de se retrouver. D’autres jours mobiles comme le 8, qui perturbent le déroulement du mois de mai, auraient dû être choisis. »

Très engagé, Arthur Collet est également membre du Comité des amis du lundi (CAL) qui réunit 110 députés et 40 sénateurs, de droite comme de gauche. Le comité a rédigé une pétition signée par 150 000 personnes hostiles au jour férié travaillé. « Pour moi, explique Etienne Neuville, chef d’entreprise et cofondateur du CAL, cette histoire de lundi de Pentecôte travaillé est une très profonde injustice vis-à-vis du personnel. Le patron récupère ce que l’Urssaf lui prélève grâce à du travail gratuit de salariés. C’est inadmissible. Le travail de mes employés a une valeur. »

En tout cas, à l’heure où le « non » au référendum progresse dans les sondages, le gouvernement n’avait pas besoin de ce nouveau mécontentement. Thierry Breton, le ministre de l’Économie et des Finances, est monté au créneau et il a placé le débat sur le terrain de la morale. « Souvenons-nous de 2003, de la canicule, a clamé le ministre. Dans un formidable geste de solidarité, on décide de faire le sacrifice d’un jour férié pour nos aînés, pour les handicapés, tout le monde est d’accord. Quand on arrive au pied du mur, qu’est-ce que j’entends ? - Touche pas à mon tour férié. Est-ce que c’est vraiment digne ? » Réponse immédiate du secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly : « Les propos du ministre Thierry Breton sont indécents. Ce qui n’est pas acceptable, c’est que le jour férié travaillé est une façon pour le gouvernement d’augmenter la durée du travail de 7 heures. Cela ne passe pas car ce n’est pas un système efficace pour régler les problèmes de dépendance. »

Le mécontentement est bien réel et la Pentecôte 2005 fait causer dans les entreprises. Les syndicats de Sanofi-Aventis ont lancé une pétition pour que le 16 mai ne soit pas un jour travaillé. Chez Areva, où le lundi de Pentecôte sera un lundi comme les autres, les commentaires vont bon train. « Au moment où les augmentations de salaire sont minimes malgré des profits importants, les cadres s’étonnent qu’on vienne en plus leur demander de travailler un jour gratuitement », résume Guy Bruno, coordonnateur CFE-CGC au sein du groupe. En fonction des évolutions sur ce thème dans les prochaines semaines, le syndicat n’exclut pas de demander aux cols blancs de rester chez eux en prenant un jour de RTT.

Chez Sanofi-Aventis, où le DRH doit évoquer la question le 22 avril avec les partenaires sociaux, la grogne est perceptible aussi. « Un jour travaillé supplémentaire sans rémunération permet à l’employeur de faire une économie de 0,45% sur sa masse salariale, argumente Rémi Barthés, délégué syndical CFE-CGC au sein du groupe pharmaceutique. Les entreprises payent en contrepartie une taxe représentant 0,3% de la masse salariale. L’État leur fait donc un cadeau sur le dos des salariés. » Robert Buguet, président de l’Union professionnelle artisanale (UPA), a plutôt le sentiment que c’est l’inverse. Du moins en ce qui concerne ses troupes. « Les petits entrepreneurs se demandent s’ils vont oser demander à leurs salariés de venir sur les chantiers ce jour-là, dit-il. J’ai le sentiment que nos artisans vont s’acquitter du prélèvement mais que leurs salariés resteront chez eux. »

Autre signe du malaise : les entreprises ont beau proposer aux représentants du personnel de signer un accord sur le sujet, la plupart refusent. Comme s’ils ne voulaient pas s’associer à la décision qui fait du lundi de Pentecôte un jour normal. Ainsi, ni Michelin ni Axa n’ont pu s’entendre avec les syndicats sur ce thème brûlant.

Pourtant, les employeurs, eux, n’ont pas le sentiment de faire une bonne affaire avec ce jour travaillé supplémentaire. Ils ont déjà commencé à payer cette fameuse taxe destinée à financer la construction de maisons de retraite. CCMY, une mutuelle de santé qui emploie 130 personnes, a fait ses comptes. En tout, cette histoire lui coûtera 10 000 euros. Fort logiquement, la note est plus salée dans les grands groupes : 2,5 millions d’euros par exemple chez Michelin. La moitié a été payée au second semestre 2004. L’autre moitié sera versée d’ici à juillet.

La Société générale a trouvé un compromis pour ne fâcher personne. Comme les années précédentes, les agences et le siège seront fermés et les salariés bénéficieront de ce week-end prolongé. Simplement, cette journée de repos sera décomptée pour tous comme un jour de RTT. « Elle entre dans le quota des jours de RTT que la direction peut imposer aux collaborateurs », explique-t-on dans cet établissement bancaire. La majorité des entreprises ne semble pas chercher si loin : le gouvernement exige de travailler une journée supplémentaire pour financer des maisons de retraite et recommande de ne plus chômer le lundi de Pentecôte ? Elles se conforment à la lettre à cette prescription.

« Cette année, le lundi de Pentecôte sera travaillé chez nous, le siège et le site administratif seront ouverts, explique Alain Roubin, directeur du développement social chez Axa France. Ceux qui voudraient ne pas travailler ont toujours la ressource de déposer un jour de RTT. » Même attitude ou presque à la CCMY : ses 14 agences seront ouvertes le 16 mai. Ce qui n’empêche pas Eric Gex-Collet, son directeur général, d’être un peu inquiet. « Si la polémique continue à monter, j’ai bien peur que nous soyons les seuls à accueillir du public dans notre environnement, souligne-t-il. Ce serait la meilleure façon de ne voir aucun client ce jour-là. »

Prudentes, beaucoup d’entreprises n’ont pas encore fixé les modalités d’application de cette réforme fortement contestée. Ainsi, chez Nexans, la réunion du comité central d’entreprise où sera fixée la position du groupe n’aura pas lieu avant le 22 avril. Au siège de Lafarge, à Paris, ainsi que dans les services administratifs, ailleurs en France, le 16 mai restera chômé. Dans les usines, c’est en cours de négociation au cas par cas.

À La Poste et chez France Télécom, tout le monde devrait être sur le pont le 16 mai, sauf les salariés qui auront déposé une journée de RTT. « Le courrier sera distribué comme un jour normal et nous travaillons au siège », rappelle-t-on à La Poste. Les guichets de BNP Paribas seront ouverts. Dans les agences habituellement fermées le lundi, les salariés se verront retirer une journée de RTT. La RATP, Air France ou la SNCF sont spontanément très légitimistes. « Sur le calendrier, précise-t-on à la SNCF, Pentecôte n’est plus un jour férié. Nous serons donc organisés comme n’importe quel jour de semaine. Les salariés pourront se rendre en train sur leur lieu de travail. C’est en tout cas la réponse que nous pouvons vous faire aujourd’hui. » Sous-entendu si, entre-temps, les organisations syndicales déposaient un préavis de grève, les choses pourraient changer.

Chez Total, la discussion entre syndicats et direction est mal partie. Une réunion était prévue vendredi dernier pour en fixer les modalités. Mais la CGT et la CFDT ont appelé à la grève ce jour-là pour protester contre la volonté de la direction de limiter la discussion à la division pétrole. « Nous sommes tout à fait d’accord pour que l’on consacre une journée à la solidarité avec les personnes âgées, précise Michel Gogail, coordinateur CGT dans le groupe Total. Mais nous estimons que c’est à Total de la supporter pour l’ensemble du groupe. D’autres grands groupes le font. La journée de solidarité a bon dos. En fait, on tente de revenir sur la réduction du temps de travail. » Au moment où la grogne sur les salaires monte, la journée de solidarité est davantage perçue comme un nouvel impôt que comme un geste civique.

Shell France va plus loin. La négociation entre les organisations syndicales et la direction a abouti à un compromis : la journée du 16 mai restera fériée. En revanche, le premier jour travaillé de l’année sera consacré à la solidarité avec les personnes âgées. « En dehors de cette journée de travail, ajoute un porte-parole de Shell, des initiatives individuelles seront prises par les salariés à l’égard des personnes âgées. » Axa, qui a décidé d’ouvrir ses agences le 16 mai, n’exclut pas de modifier sa position si le gouvernement change son fusil d’épaule. « Nous sommes légitimistes, résume Alain Roubin. Si les pouvoirs publics renonçaient à faire du lundi de Pentecôte un jour travaillé, nous nous conformerions à sa décision. »

Une telle décision ferait les affaires des agents de voyages. Nouvelles Frontières avait fait le pari que les Français ne sacrifieraient pas leur sacro-saint week-end de Pentecôte. Perdu ! Le voyagiste n’a pas vendu autant de forfaits de trois jours qu’il le prévoyait. « Nous avons même dû annuler certains de nos forfaits de trois jours, notamment sur la Slovénie, les pays Baltes et Prague », déplore-t-on chez Nouvelles Frontières. Cette Pentecôte 2005 a du mal à passer.n

En complément lire : Un lundi payé d’avance et l’ensemble des articles de cette rubrique

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