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Lénaïg Bredoux , Fanny Doumayrou | L’Humanité du 11 avril 2007

« Une forteresse dans le bagne de Citroën »

mercredi 11 avril 2007 par Fanny Doumayrou, Lénaïg Bredoux

Ce n’était pas arrivé depuis 1982. Depuis vingt-cinq ans, l’usine Peugeot-Citroën d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, n’avait pas connu un conflit aussi dur. Vingt-neuf jours de grève pour exiger 300 euros d’augmentation, l’embauche des intérimaires et la retraite à cinquante-cinq ans. Un mouvement exemplaire, dans sa portée, son organisation, sa durée. auquel les grévistes ont mis fin hier après midi en votant la reprise du travail.

Mené par un comité de grève et soutenu depuis le départ par la CFTC, la CFDT, la CGT, SUD et l’UNSA, le conflit a été popularisé dans l’usine par un journal quotidien et animé par de nombreux jeunes, dont beaucoup sont issus des quartiers populaires environnants, avec de nombreuses actions hors des murs de Citroën, des manifestations à Roissy, devant la gare Saint-Lazare, ou à deux pas des Champs-Elysées aux portes des bureaux de PSA. « Pour nous, c’est un exemple, expliquaient la semaine dernière les salariés de Clear Channel, l’afficheur de la campagne électorale, ou les éboueurs de Sita Île-de-France. Ils ont mis la question des bas salaires au coeur de l’actualité. »

« La paye de mars

a fait mal »

Alors que les enquêtes d’opinion montrent que les premières préoccupations des électeurs sont le pouvoir d’achat et l’emploi (lire l’Humanité d’hier), la grève des ouvriers de Citroën a très vite trouvé une résonance particulière à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle. Cinq candidats de gauche, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Marie-George Buffet, José Bové et Ségolène Royal, se sont d’ailleurs déplacés pour soutenir les grévistes. La droite, elle, a clairement affiché son hostilité au conflit et dénoncé la subvention de 20 000 euros votée par le conseil général de Seine-Saint-Denis.

Hier après-midi, une ultime séance de négociation a eu lieu entre les organisations syndicales et la direction du constructeur automobile pour finaliser un protocole de fin de conflit. « Elle n’a rien cédé sur les principales revendications », résume Jean-Pierre Mercier, délégué syndical central adjoint CGT. Le texte prévoit en effet une prime de 125 euros pour les salariés qui accepteront de venir travailler le samedi pour rattraper le retard de la production (estimé à 12 000 véhicules C2 et C3), une baisse de 50 % de la carte de bus et de 50 centimes du prix du plateau-repas à la cantine et le paiement des intérimaires non plus au 15 mais au 1er du mois. Par ailleurs, outre la promesse de payer deux jours de grève et de maintenir les 2,5 jours de congés payés de mars, la direction s’est engagée à ne prendre aucune sanction à l’encontre des grévistes. « Des broutilles », lâche un syndicaliste. Hier, deux assemblées générales se sont déroulées dans l’usine, avec des discussions parfois houleuses sur l’opportunité de reprendre le travail. « Par fierté, par principe, ça me dit rien de lâcher, expliquait par exemple Kamel Kana, syndicaliste SUD. On a tenu un mois et pour moi, c’est un échec. » Certains voulaient tenir jusqu’au gala de soutien de samedi après-midi (lire ci-dessous). D’autres estimaient que la direction ne ferait pas un pas de plus et rappelaient que, malgré la popularité du mouvement dans l’usine, le nombre de grévistes avait légèrement décru ces derniers jours (autour de 300). « La paie de mars a fait mal, selon un ouvrier. Certains n’ont touché que 300 euros. »

Appris à se battre ensemble

« Que la direction ne lâchera pas 300 euros à 400 grévistes, nous le savons depuis le début, estimait le journal de la grève daté d’hier matin. Nous savons qu’elle ne lâchera rien sur les salaires, pas même un euro, sauf si des milliers d’autres nous rejoignent. » Or, malgré des débrayages à Mulhouse ou à Sochaux, le mouvement ne s’est pas étendu aux autres usines Peugeot-Citroën. Kamel : « Et ce, alors que la direction ne cessait de nous dire que les salaires se décidaient au niveau du groupe. »

Mais, martelait hier le journal des grévistes, « la force de notre grève n’est pas dans ce qu’elle est capable d’arracher à la direction à court terme. C’est l’écho qu’elle rencontre auprès de salariés de plus en plus nombreux ». Pour la CGT de l’usine, première organisation syndicale à Aulnay, « le bilan est avant tout positif ». « Le fait que les ouvriers aient appris à se battre ensemble, à faire grève, à parer les coups de la direction, à s’autofinancer, cela vaut de l’or, selon Jean-Pierre Mercier. Des jeunes, pour la plupart, ont relevé la tête, ils se sont mis debout. Et cela va changer du tout au tout l’ambiance dans l’usine. » « La direction sera obligée d’en tenir compte à l’avenir », ajoute Philippe Julien, secrétaire du syndicat CGT. Jean-Pierre Mercier : « On a réussi à construire une forteresse dans le bagne de Citroën. Ici, il y aura un avant et un après mars 2007. »


Dignes et sûrs de leur combat

Témoignages de quatre ouvriers du site d’Aulnay, en grève depuis le début.

« Peugeot croit qu’on a la mentalité de nos pères, mais le monde a changé » Abdelfatah, arrivé du Maroc en 1994, il travaille depuis sept ans sur la chaîne de montage.

« Quand j’étais de nuit je touchais une prime, donc ça allait, mais aujourd’hui Citroën m’a mis de jour et je suis tombé à 1 300 euros net. Avec ma femme, qui ne travaille pas, et un enfant, on ne s’en sort pas. PSA doit partager avec les ouvriers. S’il gagne beaucoup d’argent, c’est grâce à nous, et grâce à nos pères. Mon père a travaillé vingt ans sur les chaînes chez Simca à Poissy, aujourd’hui c’est une usine Peugeot. Simca était allé les chercher au Maroc. Ils ont beaucoup souffert. Aujourd’hui Peugeot croit qu’on a la mentalité de nos pères, de ne pas faire grève, de dire toujours oui. Mais on est en 2007, le monde a changé, nous on se bat pour les salaires, contre la discrimination. J’ai parlé avec mon père, il m’a dit d’arrêter la grève, il pense que ça peut être dangereux pour moi. Mais non, je veux continuer, pour retourner au travail la tête haute. Je me bats pour 300 euros car je regarde l’avenir. Si je reste ici jusqu’à la retraite, il faut qu’on soit augmentés. C’est pour nous, et pour les ouvriers qui vont arriver derrière.

Ce qui me frappe dans cette grève, c’est la solidarité, tous ces gens qui nous soutiennent avec de l’argent ou moralement, qui viennent aux portes de l’usine. Beaucoup de gens pensent à nous. La lutte pour les salaires, ça concerne toute la France, tout le monde est touché par les bas salaires. »

« Avec cette grève on a planté un arbre qui donnera des fruits » Amazigh, également originaire du Maroc, il travaille sur la chaîne depuis huit ans.

« L’autre jour j’ai dit qu’avec cette grève on a planté un arbre. Cet arbre pourra donner des fruits, ici chez Peugeot ou bien dans n’importe quelle autre entreprise. Le noyau est là, même si la direction essaie de l’arracher. En 2005 il y a eu une première grève ici, je n’y ai pas participé, mais j’ai beaucoup regretté en voyant les camarades qui se battaient contre la direction. Il faut qu’on lutte pour les conditions de travail et surtout pour les salaires qui sont bloqués. J’ai une famille, j’essaie dquelque chose dans nos assiettes, mais avec mon salaire je finis toujours à découvert et c’est la banque qui en profite avec les frais bancaires.

Avant, je travaillais dans la restauration, j’ai voulu changer car je faisais beaucoup d’heures supplémentaires sans être payé. J’avais une bonne image de Peugeot, mais je me suis trompé. Quand on est à l’extérieur des grilles, on croit que c’est une grande entreprise qui peut donner une chance à tout le monde. Mais à l’intérieur, c’est la jungle.

Quand on reprendra le travail, on aura la tête haute. Même si on n’obtient rien, on n’aura pas échoué. On se réserve pour l’avenir. »

« C’est le patronat qui nous pousse à faire grève » Samir, jeune ouvrier d’origine immigrée, en chaîne depuis huit ans.

« Mon poste de travail ? C’est un poste de chien. Je monte les faisceaux des moteurs. J’ai un bac pro électrotechnique, mais quand la boîte d’intérim m’a appelé pour travailler ici, elle m’a dit : « Chez Citroën, il y a des débouchés à condition de ne pas parler de diplôme. » Alors j’ai caché ce bac, j’ai fait six mois d’intérim puis j’ai accepté le CDI. J’aurais voulu faire autre chose, mais quand on n’a pas un nom français... Sur la chaîne, il n’y a que des Arabes et des Noirs. Mais moi, je dis à mon chef : « On n’est pas des gars du bled qui débarquent la peur au ventre. Je suis français comme toi, tu as une blouse mais, à part ça, j’en ai autant que toi dans la tête, voire plus ! » Tout l’argent va aux actionnaires, et nous on travaille comme des chiens. C’est le patronat qui nous force à faire grève, à force de tirer sur la ficelle ! La direction nous propose 20 euros d’augmentation, et elle ose dire que c’est déjà pas mal. Pour faire pression, les patrons menacent de délocalisation vers les pays pauvres, mais un jour ces pays-là aussi vont se révolter. C’est déjà fait en République tchèque, où les ouvriers de Peugeot ont obtenu des augmentations. Je suis fier de ce qu’on fait. Ça ne m’amuse pas de perdre un mois et demi de salaire, de dire à ma femme que cette année on n’aura pas de vacances et que le loyer va être difficile à payer. Mais je me bats pour mes convictions, pour améliorer la vie de mes enfants. »

« Les patrons sont durs. On répond durement » Kamalyousfi, originaire du Maroc, en poste à la peinture, délégué CGT.

« Je gagne 1 300 euros, ma femme touche 500 euros de congé parental, et regardez mes factures : 185 euros d’électricité, 500 euros de loyer, 383 euros de crédit pour la voiture, 100 euros de mutuelle, 100 euros de téléphone... Plus les impôts, la taxe d’habitation, l’assurance... Avec des salaires pareils, on ne s’en sort pas. En réalité, ma femme mange dans sa famille, et moi très souvent chez ma soeur. C’est la misère, c’est inadmissible. Ils poussent les gens à devenir trafiquants ! Avec la grève j’ai touché seulement 600 euros en mars, mais c’est pas grave. Grève ou pas grève, dans tous les cas on touche une misère, alors je préfère garder ma dignité ! C’est grâce à nous que les profits s’accumulent et qu’ils peuvent aller s’installer partout dans le monde. Grâce à notre travail. Je travaille en peinture, au ponçage lustrage des carrosseries. Je fais 350 voitures par jour. La nuit j’ai mal au dos et je dois prendre des calmants pour dormir quelques heures. Je prends d’autres médicaments pour les allergies que j’ai attrapées ici à cause de la peinture, et des vitamines C. J’ai les orteils insensibilisés à cause des luges de la chaîne qui cognent dessus. J’ai été arrêté mais la direction n’a pas voulu reconnaître la maladie professionnelle. Et quand j’ai repris, le chef m’a dit : « Tu travailles ou tu dégages dans ton pays. » Voilà, on rêvait de venir ici, dans un pays de droit, mais on trouve les mêmes problèmes ici, c’est partout l’esclavage et le capitalisme. Je suis devenu un militant pour lutter contre ça. »

Propos recueillis par Fanny Doumayrou

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