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Thomas Lemahieu | L’Humanité du 9 juin 2007

Une grande victoire sociale : paroles de « Kro » !

dimanche 10 juin 2007 par Thomas Le mahieu
Conflit . Les salariés de Kronenbourg ont obtenu un beau succès contre les heures supplémentaires. Témoignages sur une charge de travail, devenue insoutenable, et le mépris, insupportable.

Lui, ça fait trente-deux ans qu’il bosse chez Kronenbourg et, au portail, pendant la grève, il se frotte encore les yeux. « Depuis que je suis là, je n’ai jamais vu une grève qui dépassait la journée, se pince-t-il. Mais là, comme on appartient à des fonds de pension anglo-saxons maintenant, j’ai l’impression qu’ils ne connaissent même pas le mot ’’social’’. Ça ne doit pas se traduire en anglais. Alors, nous, on manifeste parce qu’on n’en peut plus, tout simplement. » Après le rachat en 2000 par le groupe Scottish et Newcastle, le travail est devenu proprement invivable, aux yeux d’une écrasante majorité des 750 salariés (650 en CDI et une centaine de précaires sous contrats saisonniers ou d’intérim) du site d’Obernai (Bas-Rhin).

le ras-le-bol a débordé

« Avec les réorganisations permanentes depuis des années, je rencontre des gens qui veulent se faire licencier, pointe André Thillard, délégué central CGT. Ce n’est pas que le boulot soit dur, pénible au départ, mais c’est devenu complètement oppressant : avant, les gars travaillaient dans des équipes de quinze, ils appuyaient sur des boutons de la machine, mais maintenant, dans les équipes, ils ne sont plus que quatre, et on leur demande d’assurer la maintenance, de compiler des données pour le contrôle qualité, etc. Quand ils rentrent chez eux, le soir avant de s’endormir, ils se repassent le film de la journée au fond de leur lit. Leur corps n’est plus au travail, mais leur tête y est restée... »

Brutalement, cette semaine, le ras-le-bol a débordé la peur. Détonateur de toutes les colères, la volonté de la direction d’imposer 100 heures supplémentaires obligatoires à chaque salarié afin d’absorber, sans toucher aux effectifs, le transfert des volumes de production de la brasserie lorraine de Champigneulles, cédée l’année dernière par Kronenbourg. « Jusqu’ici, on travaillait entre le lundi matin et le samedi soir, raconte Jean-Marie Labiau, délégué FO, et on produisait nos sept millions d’hectolitres par an. Mais avec l’obligation de produire le 1,4 million d’hectolitres supplémentaires qui arrivent après l’abandon de Champigneulles, on ne doit pas s’étonner que les dirigeants veuillent nous contraindre à les produire aussi dans l’intervalle entre le samedi soir et le lundi matin... »

« Ici, c’est vraiment l’usine-usine, témoigne Max [1]. On a des millions d’hectolitres à produire et on n’a qu’à se démerder. Les chefs ne veulent rien savoir de comment on travaille. » Jean insiste : « Ils n’ont qu’une chose en tête, c’est la production ? et ils ne nous voient plus comme des hommes. Ils ont supprimé la pause casse-croûte collective et on doit aller manger à tour de rôle pour que les machines continuent de tourner en permanence. Quand le chef t’annonce que la semaine suivante, tu bosses jusqu’au samedi à 19 h 30 et que, le lundi, on t’attend le matin, comment tu fais pour voir tes filles grandir ? Tu n’as que le dimanche pour vivre ! »

Cathy, une jeune saisonnière, ironise, elle, sur une « sécurité à deux vitesses » : « L’hiver, quand il y a moins de boulot, on vient nous menacer de nous coller des avertissements parce qu’on ne porte pas la ceinture réglementaire exactement comme il faut. Et l’été, quand il faut produire à donf, plus personne ne regarde : on nous demande de faire n’importe quoi pour atteindre les objectifs, ça devient hyper dangereux et tout le monde s’en moque. » Albert dénonce « l’explosion des cadences » : « Auparavant, dans mon secteur, quand on chargeait 250 camions par jour, on disait que c’était exceptionnel ; aujourd’hui, on tourne à 300 camions, on n’est pas assez, mais c’est normal, il faut, nous rétorque-t-on, faire le boulot ! »

ça ne peut plus durer

Le « mépris faramineux » que ressentent viscéralement de nombreux salariés vient aussi sur le tapis. Un précaire qui travaille exclusivement sous contrats saisonniers (entre trois et neuf mois par an) depuis plus de vingt ans chez Kronenbourg estime qu’il n’est « pas mieux traité que l’intérimaire qui débarque aujourd’hui ». « Ce sont des gens qui n’ont pas de coeur, s’étrangle de son côté Arthur, précaire dans la brasserie depuis onze ans. Ils n’en ont rien à foutre de nous. En janvier dernier, avec quelques autres, au moment des séances de recyclage pour les caristes, on s’est tous regardés et on s’est dit : ’’Mais ça serait incroyable qu’on dise tous ensemble que ça suffit, le n’importe quoi !’’ Et voilà, ça arrive ! Quand la CGT a lancé son appel à la grève pour lundi dernier, on s’est tous regardés dans mon secteur, on a parlé et on a constaté qu’on pensait tous la même chose : ça ne peut plus durer. Il faut qu’on reconnaisse notre travail. Des fois, j’aimerais juste qu’on me dise merci : ’’Merci d’avoir fait ton boulot, de t’être donné, d’être là...’’ Mais ça n’arrive jamais, on ne fait plus partie de l’humanité aux yeux des actionnaires. »


« On a appris à se connaître »

Après quatre jours de grève, les salariés d’Obernai, en Alsace, ont fait plier leur direction qui voulait les obliger à travailler plus.

Jeudi soir, aux portes de la brasserie Kronenbourg d’Obernai, un cri a déchiré la nuit déjà bien avancée. « Pour les heures supplémentaires, la direction revient au principe du volontariat en totalité », détaille sous les vivats Bernard Lembré, un militant de la CGT qui, vers 22 heures, rend compte de la dernière séance d’une négociation marathon. Pour eux, c’est une victoire sur toute la ligne, ou presque : les grévistes obtiennent une prime de 1 500 euros, la promesse d’embaucher en priorité les précaires actuels pour la prochaine saison et, surtout, la renonciation de la direction à imposer un quota annuel d’heures sup obligatoires pour tous les salariés, ainsi que des engagements patronaux visant à améliorer les conditions de travail, via une remise à plat des relations entre la hiérarchie et le personnel. « C’est une super grande victoire », juge Jean-Marie Labiau (FO). « Grâce à la direction, on a appris à se connaître entre les différents services et, grâce à eux, on sera plus unis, plus forts demain », se félicite Jean-Marc Schneider, délégué syndical CGT. « Il faudra qu’on soit beaucoup plus à l’écoute les uns des autres et cela vaut, en particulier, pour nous, les syndicats », s’engage Valentin Reiss, au nom de la CFDT, majoritaire dans l’entreprise.

« Alors, on va reprendre le travail, mais on ne doit pas perdre le rapport de forces qu’on a créé ces derniers jours, conseille Bernard Lembré. À mon avis, vous allez avoir du poids sur la hiérarchie désormais. » À main levée, les salariés votent la reprise du travail et, hier matin, sur le parking extérieur déserté par les salariés de Kronenbourg en lutte, un panneau annonce : « La grève est finie. » Derrière l’économie dans les mots, les belles promesses d’une révolution dans les têtes. T. L.

[1] Vu le contexte de précarité et de chantage patronal, les prénoms ont été modifiés.

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