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Entretien réalisé par Lénaïg Bredoux paru dans L’Humanité le 25 octobre 2006

« Une logique économique où l’humain n’existe plus »

mercredi 25 octobre 2006 par Lénaïg Bredoux

Dorothée Ramaut est médecin du travail depuis dix-huit ans dans une enseigne de la grande distribution. Elle témoigne dans un ouvrage des souffrances et humiliations subies par les salariés, entre autres les cadres. [1]

Les témoignages de médecins du travail sont rares, vous êtes soumis à de fortes contraintes. Vous utilisez d’ailleurs un pseudonyme et refusez de livrer le nom de l’enseigne de la grande distribution qui vous emploie. Pourquoi avez-vous écrit ce journal de bord ?

Dorothée Ramaut. J’en avais assez d’être impuissante. Avec ce livre, je vais pouvoir aider les gens à libérer leur parole, à libérer les salariés mais aussi tous les intervenants extérieurs, les médecins du travail, les inspecteurs du travail, les contrôleurs de la Sécurité sociale, enfin tous mes collègues qui savent comme moi ce qui se passe dans nos entreprises et qui, pour l’instant, ne disent rien.

Tout le monde sait et tout le monde se tait, dites-vous...

Dorothée Ramaut .Tout le monde a peur. À l’intérieur du magasin, il n’y a plus de collectif, plus de solidarité. Les salariés ont peur de perdre leur boulot. Les clients, eux, s’en fichent et les fournisseurs subissent parce qu’ils n’ont pas le choix. Quant à nous autres, instances extérieures et intérieures, on sait et on est des Don Quichotte. On essaie de se battre avec les armes que l’on a, mais nous ne sommes pas entendus.

À la lecture de votre livre, on a l’impression que vous avez brutalement pris conscience de la violence des rapports sociaux dans le magasin. Comme si vous aviez subi un choc...

Dorothée Ramaut. Exactement. Je voyais depuis longtemps la souffrance au quotidien des salariés et je pensais, de façon caricaturale, que cela ne pouvait pas arriver aux chefs. Mais, un jour, a débarqué dans mon cabinet un cadre en très grande souffrance morale. Et quand je l’ai mis en inaptitude, le directeur m’a rétorqué : « Mais c’est très bien docteur, vraiment, ce gars il n’avait pas le profil de l’entreprise, c’était un nul, un bon à rien. » Comment pouvait-il parler ainsi de quelqu’un qui avait quinze ans d’ancienneté ? Surtout dans une entreprise comme celle-là où les gens peuvent être virés du jour au lendemain ! Cette phrase du directeur a fait tilt. J’ai essayé de comprendre comment le système fonctionnait, où était vraiment le pouvoir. Et je me suis rendu compte qu’ils étaient tous victimes et acteurs. Ce ne sont pas 10 individus qui sont en cause, c’est l’entreprise qui est malade.

Comment des cadres peuvent-ils être ainsi pris au piège ? Comment peuvent-ils devenir en quelque sorte des harceleurs harcelés ?

Dorothée Ramaut .Ils sont tellement sous pression qu’ils sont pris dans un système. Ils sont formatés pour remplir leur rôle. Certains disent qu’ils sont comme dans une secte. Ils tiennent d’ailleurs toujours les mêmes raisonnements. Quand je vais voir un responsable pour un salarié avec un problème de santé et essayer de trouver un aménagement de poste, il répond invariablement que c’est impossible : « On ne peut pas tout faire, ici on n’est pas au club Med et puis, de toute façon, docteur, vous savez bien, elle est vieille, elle est toujours arrêtée, son mari l’a quittée, elle est déprimée. » La direction avance toujours des tas d’arguments d’ordre personnel, mais sans jamais remettre en question le travail. Un jour, un cadre est venu me voir parce qu’il ne se sentait pas bien, sa femme allait le quitter. Lui aussi mettait en avant un motif personnel. Mais en décortiquant un peu, je me suis rendu compte que oui, sa femme voulait le quitter, mais pourquoi ? Parce qu’il n’était jamais chez lui, qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de sa fille. En fait, c’était le boulot qui était responsable. Et, parallèlement, si on n’adhère pas pleinement au système, on en est exclu de fait. Certains chefs ont essayé de parler. La parole s’est - libérée. Mais celui qui a osé a été mis à l’index parce que, tout à coup, il ne respectait plus l’engagement tacite de se taire.

Dans votre livre, vous employez le terme d’esclavagisme. Pourquoi ?

Dorothée Ramaut. Il faut bien faire la différence entre le respect des ordres et la soumission à celui qui les donne. Il est légitime qu’un chef fasse des remarques quand cela ne va pas. C’est son rôle. Simplement, il doit le faire avec tact et mesure et ne pas confondre le travail et l’individu. Par exemple, nous avons vu un chef qui ne supportait pas les tongs. Les caissières avaient interdiction d’en porter. Mais pas à cause d’un problème de sécurité, seulement parce que ce chef n’aimait pas ça, il trouvait que ça faisait plage. C’est en ce sens qu’on peut parler d’esclavagisme.

Mais quel intérêt a une entreprise à « maltraiter » ainsi ses salariés ? Souffrants, ils sont aussi moins productifs...

Dorothée Ramaut. D’abord, ces histoires-là ne coûtent rien aux entreprises. C’est pris en charge par la Sécurité sociale, puis par l’assurance chômage. Ensuite, c’est le profit à court terme. Un an ou deux plus tard, ce sera un autre directeur, avec une autre équipe... Ils se fichent de ce qui se passera après. On est tous pris dans une logique économique où l’humain n’existe plus. Dans mes histoires, les salariés et leurs familles sont détruits. Quelles valeurs transmettez-vous à vos gosses quand vous revenez complètement brisé du boulot ? Vous croyez qu’on donne envie de travailler à tous nos jeunes ? C’est de la violence, en fait. Pendant les émeutes en banlieue, on a parlé du chômage. Mais avoir du travail dans ces conditions-là, est-ce que c’est mieux ? Je ne sais pas.

Y a-t-il, selon vous, un profil des « harcelés », des cibles privilégiées ?

Dorothée Ramaut. N’est pas harcelé qui veut. Ce sont toujours des gens très investis dans leur travail, qui ne s’arrêtent jamais, prêts à sacrifier beaucoup de choses. Et puis tout à coup cela ne va plus. Leur premier réflexe est de chercher ce qu’ils ont pu faire de mal, quelle faute ils ont pu commettre. Notre rôle de médecin, c’est de faire voir la différence entre le salarié et la personne, parce que très souvent on a touché à leur identité humaine. Quand, à partir de trente-cinq ans, on appelle une femme « mamie magne-toi le cul », parce que son - efficience baisse un tout petit peu, cela touche à son intégrité.

Et comment, à votre tour, avez-vous été mise à mal dans ce magasin ?

Dorothée Ramaut. Un jour, en réunion, j’ai dit que beaucoup de gens souffraient. Le directeur a levé les bras et lancé : « Ah d octeur, si maintenant vous allez vous occuper de ce qu’il y a dans la tête des gens, on n’a pas fini ! » Après, ça a été un refus de me recevoir, de retranscrire mes propos, un refus de moi tout simplement, de ma fonction. Tant que j’ai fait mon travail de médecin dans mon cabinet, on m’a laissé faire sans problème. Quand j’ai voulu faire mon travail de médecin du travail, et donc remettre toute cette souffrance dans le public de l’entreprise, cela a été : « Docteur, vous n’êtes plus du tout acceptée. » Mais j’ai toujours voulu continuer à y aller parce que je me suis dit : si j’ai peur, c’est fini. Je rentre dans le système et je suis cuite. Je ne pourrais plus jamais bosser, plus jamais rien faire. Je prenais mes précautions mais je vivais avec cette peur-là. Je faisais très attention à avoir des vêtements près du corps, un petit sac que je tenais serré, surtout pas un sac à dos. J’avais peur qu’on me mette un objet volé dans ma poche.

La situation s’est-elle améliorée depuis dans le magasin ?

Dorothée Ramaut. Non. C’est pareil. Pourquoi voulez-vous que cela s’améliore ? Le magasin marche bien ! Est-ce que ces grandes entreprises ont intérêt à ce que cela change ? Elles gagnent de l’argent, n’est-ce pas leur but ? Moi, je n’ai rien réussi à faire avancer sur le plan général, mais au moins j’ai une écoute pour les gens et je leur apporte un peu de réconfort.


Journal d’un médecin du travail (extraits)

« Tous répètent qu’entrer dans cette entreprise, c’est comme un mariage, qu’il faut savoir vivre, penser pour et à travers l’entreprise. Cette folie est la norme. »

« À côté des syndromes dépressifs, voire de véritables dépressions, toutes sortes de pathologies se développent : ce sont des poussées de lombalgie, d’hypertension artérielle, de dermatoses, des rechutes de toxicomanie. »

« Le "meilleur" d’aujourd’hui peut basculer demain extrêmement vite dans le camp des "nuls", sans rien comprendre à ce qui lui arrive. »

« Daniel travaille depuis dix ans comme chef de rayon. (...) Il est en arrêt de travail depuis plusieurs mois. (...) Daniel est amaigri, il a les traits tirés, il a perdu de sa "superbe" et toute son arrogance. (...) J’ai l’impression de voir un bel édifice s’écrouler : il sanglote en me racontant que son chef de secteur l’a humilié à plusieurs reprises devant ses équipiers et même devant la clientèle. »


Carnet de bord d’une violence permanente

Facile d’accès, présenté sous forme d’un carnet de bord courant de juin 2000 à mars 2006, le Journal d’un médecin du travail de Dorothée Ramaut est un récit rare. Rare parce qu’il décrit la souffrance au travail dans un secteur particulièrement tendu, - celui de la grande distribution. Rare aussi parce que les médecins du travail, salariés et soumis à un - devoir de réserve, témoignent peu. Dorothée Ramaut refuse de se dire « militante » ou « combattante », mais elle décrit avec des mots simples un quotidien devenu norme, une violence permanente dont la première condition du maintien est le - silence qui l’entoure. Un silence qu’elle contribue à briser. Lé. B.

[1] Journal d’un médecin du travail, Le Cherche midi, 176 pages, 10 euros.

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