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Marie Delcas | Le Monde du 07.07.07.

Vénézuela : pétro-socialisme à la Chavez

dimanche 8 juillet 2007 par Marie Delcas
Le président vénézuélien Hugo Chavez en convient, son "socialisme du XXIe siècle" reste à inventer. Les altermondialistes de la planète y voient la promesse d’un nouveau modèle de développement. L’opposition vénézuélienne crie au "castro-communisme". Sur le terrain, le pétrole irrigue tout : les programmes sociaux qui font reculer la pauvreté et les affaires qui vont bon train. Entre étatisme et consumérisme, la "révolution bolivarienne" ne ressemble qu’à elle-même.

Deux entreprises pétrolières américaines viennent de claquer la porte du pays. Exxon-Mobil et Conoco Phillips ont refusé de céder leurs parts à l’entreprise publique Petroleos de Venezuela (PDVSA). L’Etat exigeait 60 % des parts dans les associations stratégiques qui exploitent la Ceinture de l’Orénoque. Cette région possède les plus grandes réserves mondiales de pétrole extra-lourd. Sept autres entreprises - dont la française Total - ont décidé de s’accommoder de leur nouveau statut d’associé minoritaire. Le coût de l’opération pour le Venezuela est évalué à 30 milliards de dollars.

Cette "renationalisation" du secteur pétrolier, sous forme de prise de contrôle majoritaire, n’a surpris personne. Les contrats signés dans les années 1990, alors que le pétrole se vendait à 10 dollars, avaient octroyé aux multinationales des conditions extrêmement favorables. "L’actuel boom pétrolier aurait poussé à la tentation n’importe quel gouvernement", considère un ex-ingénieur de Total. D’aucuns s’inquiètent de savoir si PDVSA aura les compétences techniques et humaines pour faire face à ses nouvelles responsabilités.

MENACES ENVERS LES BANQUIERS

Les secteurs stratégiques de l’électricité et des télécommunications ont aussi été visés. En février, l’Etat rachetait la compagnie de distribution Electricité de Caracas et l’entreprise CANTV sur laquelle le magnat mexicain des télécommunications, Carlos Slim, voulait mettre la main. Au grand dam des "chavistes" radicaux qui rêvent d’en découdre avec les "bourgeois", les actions ont été payées au prix fort.

"On est encore loin de la vague de nationalisations de 1981 en France", note un diplomate. Mais M. Chavez use de la menace pour mettre au pas les opérateurs économiques qui ne jouent pas le jeu. Les banquiers ont ainsi été sommés de réinvestir leurs gigantesques profits dans le pays, sous peine d’être à leur tour nationalisés.

"Faites confiance aux gens de Total, note Raul Hernandez, cadre à PDVSA. S’ils ont signé avec nous c’est parce qu’il y a beaucoup d’argent à faire au Venezuela." Paralysés depuis des mois par l’incertitude que faisaient planer les négociations dans le secteur pétrolier, les investissements étrangers restent frileux. Le groupe sidérurgique brésilien Gerdau vient cependant d’acquérir, pour 92,5 millions de dollars, l’entreprise Zisuca, troisième fabricant d’acier au Venezuela.

Au détour de ses longues dissertations télévisées sur le socialisme, M. Chavez vitupère contre la voiture particulière, vante l’austérité de Jésus-Christ ou vilipende la société de consommation. Mais ses compatriotes ne l’écoutent que d’une oreille. La croissance de la consommation devrait encore dépasser 15 % cette année. Voitures de luxe et contrefaçons asiatiques se vendent comme des petits pains.

Tous les magasins du gigantesque centre commercial Sambil, à Caracas, ont épuisé leur stock de Wii - la dernière console de jeu à la mode. Dans les supermarchés, la viande, les oeufs, le lait manquent souvent. "Il y a des problèmes d’approvisionnement mais ce n’est pas Cuba !", précise le gérant d’un magasin. Producteurs et distributeurs attribuent les perturbations du marché à la "main visible de l’Etat" qui contrôle les changes et les prix. M. Chavez incrimine les spéculateurs, soupçonnés de s’en mettre plein les poches.

Le programme social Mercal, un circuit de distribution de produits de première nécessité à prix subventionnés, a permis d’améliorer le quotidien alimentaire des plus pauvres. Mais les effets de la coûteuse politique agricole mise en place au nom de la souveraineté alimentaire tardent à se faire sentir. Deux millions d’hectares de terres ont été distribués aux paysans. Le pays continue pourtant d’importer plus de 70 % de ses besoins alimentaires.

Sur fond de dépenses publiques débridées, cette croissance de la consommation dope l’inflation et les importations. L’inflation annuelle atteint 20 %, un record en Amérique latine. Affaiblie par la grande grève patronale de 2002-2003, la récession et les mesures de rétorsion politique qui ont suivi, la petite industrie ne peut faire face à la demande. Les exportateurs brésiliens et colombiens se frottent les mains.

DES COOPÉRATIVES SUR LE PAPIER

Le secteur coopératif, fer de lance de la "révolution bolivarienne", peine à leur faire concurrence. Le gouvernement n’a pourtant pas lésiné sur les moyens : prêt à taux préférentiel, préemption pour les contrats publics et conseil technique à grande échelle. Toutefois, à en croire les données officielles, 66 % des 184 000 coopératives dûment enregistrées n’existent que sur le papier. Selon les chiffres de l’Institut national de statistiques, le secteur ne représente que 240 000 emplois sur un total de 11 millions.

"Le plan de développement du pays n’exclut pas l’entreprise privée, a répété fin juin le chef de l’Etat. Elle peut coexister avec le projet socialiste, à condition d’accepter qu’il y a ici un Etat souverain, une Constitution, une loi, les droits d’un peuple et un projet politique en marche." Les opérateurs privés s’inquiètent néanmoins de la réforme constitutionnelle en cours d’élaboration. Une commission de sages y travaille dans le plus grand secret. Quels seront les pouvoirs accordés à l’Etat pour réguler la propriété privée ? Quelles seront les prérogatives de la "propriété sociale" ? "Le capital privé peut s’accommoder de justice sociale, mais il a besoin de sécurité juridique", souligne l’économiste Enrique Gonzalez.

"Le socialisme d’Hugo Chavez redistribue la rente pétrolière vers les plus pauvres, il ne touche pas aux riches", estime l’analyste Ana Maria Sanjuan. Ce n’est pas tant l’interventionnisme étatique qui inquiète que l’improvisation régnante. C’est M. Chavez et lui seul qui invente le "socialisme du XXIe siècle".


Pas de deux auprès des organisations internationales

Chantre de l’intégration régionale, le président vénézuélien, Hugo Chavez, a le caractère vif. Il menace de quitter le Mercosur (l’union douanière qui réunit le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay) dont, paradoxe, le Venezuela n’est pas encore membre à part entière.

Agacés par les récents propos de M. Chavez les traitant de "perroquets de Washington", les parlementaires brésiliens rechignent à ratifier le protocole d’adhésion du Venezuela. Lundi 2 juillet, M. Chavez leur a fixé un délai de trois mois aux allures d’ultimatum pour s’exécuter. Optant pour un ton conciliant, le président brésilien, Lula da Silva, a estimé que "les occasions ne manqueront pas de dialoguer avec Chavez et de comprendre ce qui se passe".

Pour l’analyste Ana Maria Sanjuan, "les intérêts en jeu sont trop grands pour que l’incident remette en question l’élargissement du Mercosur au Venezuela". Le Brésil exporte pour 3,5 milliards de dollars (2,6 milliards d’euros) tous les ans à son voisin.

Fort de son pétrole, le Venezuela avait obtenu son adhésion au Mercosur en 2005. Dans la foulée, M. Chavez claquait la porte de la Communauté andine des nations (CAN), le plus ancien et le plus institutionnalisé des pactes d’intégration sud-américains. Il accusait la Colombie, le Pérou et l’Equateur - engagés dans des négociations commerciales avec les Etats-Unis - d’avoir tué l’intégration andine.

Le panorama a changé. Le président Evo Morales en Bolivie et son homologue Rafael Correa en Equateur ne jurent plus que par Hugo Chavez, qu’ils prient néanmoins de revenir à la CAN. Quito a mis au panier l’accord commercial avec les Américains. A Washington, les démocrates refusent de ratifier en l’état les traités de libre-échange signés par l’administration Bush avec Lima et Bogota. Le Venezuela pourrait bien rentrer prochainement au bercail de la CAN. "Chavez croit que l’intégration régionale est affaire d’affinités politiques et non d’accords techniques", critique le politologue Carlos Romero.

En mai, M. Chavez annonçait qu’il quittait le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Il vient d’estimer que la décision méritait un examen par une commission technique. "C’est un bon moyen d’archiver une décision qui isolerait le pays. A l’exception de Cuba, le Venezuela serait le seul pays d’Amérique du Sud qui ne serait pas au FMI", a déclaré l’économiste brésilien Paulo Nogueira Batista, directeur exécutif au FMI. Grand claqueur de porte, Hugo Chavez court-il le risque de se retrouver seul sur la scène latino-américaine ? Non, il a du pétrole.

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