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Un article de François-Xavier Bourmaud paru dans le Figaro du 29 janvier 2005

1975-2005 : les fractures de la « génération chômage »

samedi 29 janvier 2005 par François-Xavier Bourmaud
EMPLOI Le chômage qui a recommencé à augmenter à la mi-2001, s’est stabilisé en 2004 mais tarde à refluer

Un fossé. Voilà désormais ce qui sépare les générations ayant vécu les Trente Glorieuses de celles nées après les années 70. Alors que leurs aînés avaient grandi dans un environnement économique stable et sécurisant, leurs enfants n’ont eu pour horizon économique pendant trente ans que le chômage, les licenciements, les plans sociaux et la crise... A tel point que le regard de cette « génération chômage » sur le travail a subi de profondes modifications. « Le travail est de moins en moins vécu comme le pôle de référence unique, et de plus en plus comme un facteur de désarroi et d’incertitude, avec lequel les jeunes entretiennent une relation plus extérieure et instrumentale que leurs aînés », indiquait en 2003 le rapport du Conseil économique et social sur la place du travail.

Les chiffres de l’Insee sont d’ailleurs sans appel. Alors qu’entre 1975 et 2005, le taux de chômage global est passé de 5% à près de 10%, la catégorie des moins de 25 ans est, elle, passée de 9,8% à 21,8% sur la même période, avec un plus haut atteint en 1996, à 26%. « Cela ne peut que profondément affecter l’ensemble des rapports sociaux et des rapports que chacun entretient au regard du collectif : désaffiliation volontaire de certains, sentiment d’abandon d’autres, rupture des identités professionnelles et/ou des sentiments d’appartenance à des collectifs », estime Christophe Lavialle, maître de conférences en science économique à l’université d’Orléans, chercheur au laboratoire d’économie de la même ville.

Cette « génération chôma ge » n’est bien sûr pas homogène. En fonction des origines sociales ou du parcours scolaire, les jeunes adoptent des attitudes différentes par rapport à l’emploi. « Les salariés très qualifiés ont aujourd’hui la possibilité de construire de véritables trajectoires, des mobilités ascendantes, alors que les personnes peu ou pas qualifiées souffrent d’une sorte d’enfermement dans des emplois ou dans des transitions emplois précaires et peu qualifiés/chômage, dont ils ont le plus grand mal à sortir », explique Christophe Lavialle.

Les plus qualifiés ont développé une capacité d’adaptation à leur environnement. A cet égard, le bond spectaculaire des créations d’entreprises depuis deux ans est éloquent. Il témoigne en tous cas d’une prise de conscience désabusée de la part des créateurs vis-à-vis de leur environnement économique.

Alors qu’en 1990 et 1991, plus de la moitié des créateurs d’entreprises étaient des demandeurs d’emploi, la proportion est descendue à moins de 30% en 2004. Et la moitié de ces créateurs a moins de 35 ans. « Les Français ne se font plus aucune illusion sur la capacité des grandes entreprises à les employer, explique François Hurel, président de l’Agence pour la création d’entreprise. Il y a eu une modification de la relation au travail. Ces créateurs ont désormais envie de prendre leur destin en main et de conquérir eux-mêmes leur liberté professionnelle. » Bref de s’émanciper du cadre dans lequel ils ont grandi.

Mais pour les moins qualifiés, dont les perspectives se limitent à occuper des emplois sous-payés et dévalorisés, la tâche est nettement plus complexe. « Ces jeunes ont perdu le sens de la relation entre l’effort à fournir et le salaire obtenu pour cet effort, explique Azouz Begag, sociologue au CNRS et membre du Conseil économique et social. Pour eux, l’emploi n’a plus aucun sens. Que pourront-ils inscrire sur leur CV après avoir enchaîné des petits boulots pendant dix ans ? »

Face à cette absence d’un horizon dégagé au-delà de deux ou trois ans, ils se réfugient dans le présent par peur de l’avenir. Pour cette catégorie de la « génération chômage », « la question fondamentale n’est pas tant celle de trouver ou non du travail que celle de donner du sens à l’occupation du temps », précise Azouz Begag. Une problématique qui dépasse largement le seul cadre de la création d’emploi...

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