Liste des auteurs

Un article de Anne Chemin paru dans Le Monde du 24 décembre 2005

4 000 places de crèches "privées" pourraient être créées d’ici à 2008

samedi 24 décembre 2005 par Anne Chemin

Pour élargir la palette des modes de garde, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin avait lancé, lors de la Conférence de la famille de 2003, l’idée de construire des crèches "privées". Le but était de favoriser la création de crèches d’entreprise en faisant participer la Caisse nationale des allocations familiales (CAF) au financement - très coûteux - des projets. Dès 2004, les entreprises pouvaient bénéficier de ce financement public à une condition : que la crèche applique les mêmes tarifs que les crèches municipales.

Depuis la mise en place de la loi, une centaine de projets ont été déposés et quinze crèches ont vu le jour. Catherine Vautrin, ministre déléguée à la cohésion sociale et à la parité, a inauguré, en novembre à Clichy (Hauts-de-Seine), une crèche interentreprise de 60 places ouverte aux salariés de Gaz de France, de PSA Peugeot Citroën, de la CAF et de la protection maternelle et infantile (PMI) des Hauts-de-Seine. En janvier 2006, à Bonnemain, village de 1 200 habitants d’Ille-et-Vilaine, une crèche de 20 places devrait accueillir les enfants des salariés de la mairie, de la société d’électronique Delta Dore et d’AES Laboratoires.

Les CAF proposent des aides à l’investissement dont le montant va de 6 000 à 12 000 euros par place créée : elles peuvent, dans certains cas, financer jusqu’à 80 % des dépenses. Une fois que la crèche est ouverte, les caisses versent des subventions d’exploitation qui couvrent une partie des charges. Les entreprises qui participent à ces projets bénéficient, en outre, d’un crédit d’impôt famille.

Pour les sociétés, le coût reste important, mais elles espèrent fidéliser leurs salariés, réduire l’absentéisme et offrir des crèches adaptées aux rythmes de travail des parents. Une structure d’accueil ouverte de 5 heures à 20 heures pendant la semaine et de 7 heures à 17 heures le week-end devrait ouvrir ses portes, en janvier, à l’aéroport de Roissy. Les 60 places des "Globe-trotteurs" sont destinées aux salariés d’Aéroports de Paris, d’Air France ou de Servair.

En aidant ces projets, les CAF, qui financent en moyenne près du tiers du coût total des crèches (plus de 450 millions d’euros en 2003), espèrent augmenter le nombre de places. Sur les 2,5 millions d’enfants de moins de trois ans, 11 % sont gardés dans l’une des 9 000 crèches collectives, parentales ou associatives de France. La CAF estime que 4 000 places "privées" pourraient voir le jour à l’horizon 2008.


Les bébés au rythme du travail des parents

De l’atelier de découpe et de désossage de viande où il travaille, Denis M. peut apercevoir la crèche où il laisse tous les jours Evan, son bébé de 6 mois. "Il faut bien sûr que je sorte du bâtiment, dit cet électromécanien de l’usine d’abattage de Vitré (Ille-et-Vilaine), en souriant. Mais la crèche est toute proche, elle a été construite à quelques centaines de mètres d’ici." Tous les jours, Evan y séjourne de 11 heures à 15 heures. "Aujourd’hui, il est arrivé avec ma femme, qui commençait son travail à midi, et cet après-midi, il rentre à la maison avec moi, qui ait terminé mon service à l’heure du déjeuner", résume -t-il.

Toute l’année, l’électromécanicien et sa femme, chef d’équipe dans l’atelier des "produits cuits", jonglent avec des horaires décalés : il change chaque semaine de plage horaire - 4-11 heures le matin ou 15-21 heures le soir -, tandis qu’elle alterne deux phases de travail - 5-12 heures le matin et 12-19 heures le soir. "Depuis la naissance d’Evan, nous nous sommes arrangés avec nos chefs, précise Denis M. Quand ma femme est du matin, je suis du soir. Comme ça, nous pouvons nous relayer auprès du bébé."

Sans Plein Sud, la crèche d’entreprise de la SVA-Jean Rozé, ce couple aurait eu du mal à faire garder leur fils : il n’y a pas de crèche municipale à Vitré et les assistantes maternelles acceptent rarement d’accueillir un enfant à des horaires décalés. "La crèche ouvre tôt le matin, à 6 heures 45, et ferme tard le soir, à 19 heures, elle est ouverte pendant les vacances et on peut amener l’enfant quand on veut, poursuit l’électromécanicien. En plus, on ne paye pas à la journée, mais à l’heure, voire au quart d’heure : la garde d’Evan nous coûte seulement 160 euros par mois, couches et repas fournis."

Le site de la SVA-Jean Rozé, qui abat 400 000 boeufs, veaux et moutons par an, est une véritable petite ville qui comprend un hall d’abattage, des ateliers de désossage et de triperie, une usine d’épuration d’eau et un site d’incinération pour les déchets. Avec ses 1 300 salariés, dont 67 % d’ouvriers, cette entreprise est le plus gros employeur de Vitré. Elle recrute de plus en plus de femmes : bien que les hommes continuent à assumer les tâches les plus dures, comme le découpage des carcasses, elles représentent un tiers des effectifs.

Dès 2002, un an avant que la Conférence de la famille organise le financement des crèches d’entreprise, le directeur de l’usine, Dominique Langlois, avait consulté le personnel sur la création d’une telle structure. "Quand les petits sont gardés par une assistante maternelle, il est difficile de demander aux salariés de rester un quart d’heure de plus et les vacances deviennent un casse-tête : la nounou impose ses dates, alors que l’activité du site ne baisse pas pendant l’été, explique la directrice des ressources humaines, Danielle Lory. Avec cette crèche, nous voulions à la fois gagner en souplesse pour les congés et offrir aux salariés un confort supplémentaire pour leur vie de famille. Le projet s’inscrivait dans la lignée de la politique sociale de l’entreprise."

Inauguré au mois de juin, le bâtiment a coûté 1,4 million d’euros, financé pour les deux tiers par l’entreprise et pour un tiers par la Caisse d’allocations familiales (CAF). Plein Sud dispose de plus de 900 m2, compte trois grands espaces flambant neufs - un pour les petits, un pour les moyens, un pour les grands -, des chambres tranquilles, des salles d’activités ouvertes sur le jardin, des piscines à balles, des grandes salles de soins. Lorsqu’il fait beau, les enfants peuvent jardiner et faire des plantations.

Plein Sud, qui pratique les mêmes tarifs que les crèches municipales, peut accueillir 45 enfants de 2 mois et demi à 6 ans. "Nous sommes à la fois une crèche pour les petits qui viennent régulièrement, une halte-garderie pour les enfants qui nous rendent visite occasionnellement et un lieu d’accueil d’urgence pour les parents qui vont chez le médecin ou qui ont un rendez-vous de retour à l’emploi", résume la directrice, Anne-Françoise Basselin. La SVA-Jean Rozé assume un tiers du budget de fonctionnement de la structure d’accueil, soit 4 000 euros par place et par an.

La crèche, qui emploie 21 personnes, dont 15 éducatrices ou aides-éducatrices, s’est adaptée aux horaires des salariés. "Sur ce site, beaucoup de parents travaillent en équipe inverse et changent d’horaire toutes les semaines, explique Mme Basselin. Ici, nous travaillons au plus près de leurs besoins : il y a des parents qui arrivent et qui repartent à toute heure du jour ! Le matin, les bébés arrivent en pyjama, encore endormis, sans avoir pris leur biberon. Le soir, certains restent jusqu’à 19 heures."

Dès que la crèche a ouvert ses portes, Marina Provin-Houot y a inscrit Elia, sa fille de 3 ans. "J’attendais avec impatience l’inauguration, raconte sa mère, qui est secrétaire au service hygiène et qualité. L’année dernière, Elia était gardée par une assistante maternelle de Vitré, mais il fallait respecter des horaires très stricts et négocier longuement les congés." Elia s’y trouve bien - "elle apprend à vivre en société" - et le budget de garde a considérablement baissé : la crèche lui coûte 275 euros par mois, couches et repas compris, pour l’assistance maternelle elle payait le double.

A la mi-décembre, Marina Provin-Houot, qui travaille à la SVA-Jean Rozé depuis douze ans, partira en congé maternité car elle attend des jumeaux pour le printemps. La présence de Plein Sud pourrait modifier sa date de retour au travail. "Sans la crèche, je ne me serais pas posé de questions : avec deux enfants chez l’assistante maternelle, financièrement, ça ne vaut pas le coup de travailler. Mais s’ils vont à la crèche, le coût sera nettement inférieur et je pourrai peut-être reprendre à mi-temps."

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !