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Article de Antoine Jacob paru dans Le Monde du 19 octobre 2006

6,5 millions d’Allemands vivent "déconnectés" du tissu social

jeudi 19 octobre 2006 par Antoine Jacob

Quels que soient les termes utilisés, "nouveaux pauvres", "précariat", "sous-classe", les responsables politiques et les médias allemands se préoccupent soudain de la catégorie des citoyens les plus défavorisés de leur pays. Une étude de la fondation Friedrich Ebert, proche du Parti social-démocrate (SPD) et quelques faits divers sordides survenus récemment dans des familles déboussolées ont mis des mots et des images sur un phénomène qui existait depuis longtemps, sans pour autant vraiment attirer l’attention. Ce thème est désormais au coeur du débat politique sur ce que doit et peut faire l’Etat pour y remédier.

Les conclusions de l’étude de la fondation Ebert, publiées le 15 octobre, ont servi de déclencheur. Selon cette étude de 800 pages présentant l’évolution sociale de la population, 8 % des Allemands, soit 6,5 millions de personnes, appartiennent à un "précariat déconnecté" : un groupe de personnes aux revenus très limités, au chômage ou ayant un emploi précaire, sans réelle éducation ni perspectives d’avenir, seules ou malades chroniques. Seize ans après la réunification du 3 octobre 1990, on les trouve beaucoup plus dans l’ex-Allemagne communiste de l’Est (20 %) que dans l’Ouest du pays (4 %).

"Ces gens se sentent mis à l’écart de la société et trouvent trop complexes les processus de changement en cours", a précisé Frank Karl, l’auteur de cette étude réalisée à l’aide d’un sondage effectué par l’institut TNS auprès de plus de 3 000 personnes. Cette catégorie est à différencier des salariés se sentant menacés dans leur emploi (16 % de la population) ou les personnes peu qualifiées attirées par "l’autoritarisme" (7 %).

"La pauvreté est toujours relative", note le quotidien Frankfurter Allgemeine en tentant de recadrer cette étude dans le paysage allemand. D’après le dernier rapport gouvernemental sur la pauvreté, 13,5 % des Allemands étaient considérés comme pauvres en 2003 (contre 12 % cinq ans plus tôt), leurs revenus mensuels étant inférieurs à 938 euros nets, considérés comme le niveau minimum en-deçà duquel une personne entre dans une zone à risques. Les 10 % de foyers les plus riches se partageaient alors 47 % de la richesse privée du pays.

Après avoir lu en avant-première le rapport de la Fondation, Kurt Beck, le président du SPD, avait parlé de l’existence d’une "sous-classe" (Unterschicht). "Il y a trop de gens en Allemagne qui n’ont absolument aucun espoir de grimper l’échelle sociale. Ils se sont résignés", avait-il déploré début octobre. Le terme "sous-couche" s’affiche désormais à la "une" de tous les journaux, même si la direction du SPD ne revendique pas, au contraire, la paternité de cette expression qualifiée de "stigmatisante" par la droite, mais aussi par certains cadres sociaux-démocrates.

INTRODUIRE UN SALAIRE MINIMUM

Pour le SPD, qui participe à la coalition formée avec les Unions chrétiennes (CDU-CSU), ce thème de la nouvelle pauvreté est à double tranchant. D’un côté, le parti cherche à se démarquer de la droite en s’adressant aux plus défavorisés et à ceux qui craignent de le devenir, deux catégories qui ont longtemps appartenu à son électorat. M. Beck a indiqué, ces derniers mois, que cette préoccupation serait au centre du nouveau programme du parti, en cours d’élaboration depuis plusieurs années.

D’un autre côté, la réalité est gênante pour le SPD, car il siège au gouvernement depuis la fin 1998. Le Parti de gauche s’est aussitôt chargé de le rappeler. Formation d’opposition qui critique la politique "néolibérale" de l’ancien et du nouveau gouvernement, elle considère, comme l’aile gauche du SPD, que les réformes du marché du travail de l’ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder sont à l’origine de cette détérioration. La loi Hartz IV, qui a durci les conditions d’indemnisation des chômeurs de longue durée, est visée.

L’apparition de ce thème sur l’agenda politique pourrait mettre la solidité de la coalition un peu plus à l’épreuve. La CDU de la chancelière Angela Merkel a fait savoir qu’il ne fallait pas compter sur elle pour injecter plus d’argent public pour résoudre le problème. Certains sociaux- démocrates l’exigent, au vu des rentrées budgétaires dues à la reprise de la croissance. Le SPD veut introduire un salaire minimum, par la loi s’il le faut, notion qui déplaît à la droite. Pour Mme Merkel, la solution passe par un effort accru dans l’éducation et la formation des jeunes. Or ces derniers ont de plus en plus de mal à trouver des places d’apprenti dans les entreprises.

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