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Article de Fanny Doumayrou et Alain Peter paru dans L’Humanité du 8 décembre 2006

À ColiPoste, la politique du « citron pressé »

vendredi 8 décembre 2006 par Fanny Doumayrou, Alain Peter

La Poste . Faibles revenus, charge de travail en hausse : les livreurs de colis sont en grève en Île-de France. Reportage à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis).

« ColiPoste fait plein de bénéfices, rafle de nouveaux marchés avec la vente par Internet, mais quand on réclame 50 euros d’augmentation, c’est non », déplore Didier, salarié de l’agence ColiPoste de Saint-Ouen (93), qui assure la distribution des colis de La Poste sur la ville et sur le 18e arrondissement de Paris. Depuis plus d’une semaine, la presque totalité de la quinzaine de distributeurs de cette agence est en grève sur les salaires et les conditions de travail. La plupart ont la trentaine, quelques années d’ancienneté, et leur coupe est pleine. Dans cette entreprise publique, la course à la rentabilité produit les mêmes effets que dans le privé : la charge de travail augmente, la pression des chefs s’accroît, et les salaires plafonnent juste au-dessus du SMIC.

Explosion de la charge de travail

Chaque matin à 6 h 30, heure de leur prise de service, ils se retrouvent pour faire le point puis rejoindre les collègues d’autres agences qui, comme eux, suivent le mouvement lancé par le syndicat SUD en Île-de-France. « J’ai sept ans d’ancienneté, je gagne 1 050 euros par mois », dénonce Jamila. « Ave c ça, on ne peut pas s’installer, renchérit Jérôme. On doit vivre avec quelqu’un ou chez ses parents. Ou alors louer un 9 mètres carrés, mais il faut renoncer à avoir une voiture. C’est malheureux, des salaires pareils. » ColiPoste a prévu une prime « challenge qualité » de 100 euros pour Noël, mais elle est liée à des objectifs de remise de colis « irréalisables », selon les grévistes, qui décrivent une charge de travail en explosion.

« Quand j’ai commencé, il y a huit ans, un distributeur avait au maximum 80 colis à distribuer par tournée », se souvient Didier, syndiqué à SUD. « Aujourd’hui, on en est à 100-130 par tournée, et depuis septembre on monte à 160-180, et ça n’a rien à voir avec les fêtes. En plus, les nouveaux produits suivis de La Poste nous demandent plus de travail, puisqu’il faut se garer et monter chez les gens pour les faire signer. On dépasse souvent notre horaire, et ces heures supplémentaires ne sont pas payées. » Au final, une bonne partie des paquets revient à l’agence à la fin de la tournée (lire ci-contre). « La livraison sous 48 heures, c’est de la publicité mensongère ! », raillent-ils. De plus en plus de paquets et parfois très lourds. Théoriquement, La Poste accepte les colis jusqu’à 30 kilos, mais les dépassements sont fréquents. « Pour gagner de l’argent, ils prennent tous les paquets et c’est nous qui nous cassons le dos ensuite », déplorent les grévistes, qui en ont vu de toutes les couleurs.

Les arrêts maladie liés aux problèmes de dos et de cheville sont nombreux. « Il y a aussi beaucoup d’absentéisme à cause de la pression des chefs, explique Jamila. Les gens en ont marre d’être harcelés. Le trafic augmente, ColiPoste n’embauche pas de livreurs, mais il y a de plus en plus de cadres qui ne sont là que pour nous mettre la pression. » Les syndicats déplorent « le grand nombre de licenciements injustifiés pour faute infligés par la direction ». SUD estime que 300 à 400 livreurs sont licenciés chaque année en Île-de-France, sur un effectif de 1 500.

« on en a marre d’être harcelés »

Le turnover chez ColiPoste est aussi accentué par les nombreuses démissions. « Les gens ne restent pas, le travail est trop dur, pour 1 000 euros, pointe Didier. Beaucoup partent travailler à la RATP, c’est mieux payé. Notre perspective à tous, c’est de chercher autre chose. Mais ça fait quand même huit ans que je suis là... » D’après Laurent, ce turnover est loin d’inquiéter la direction. « Sa politique, c’est celle du citron pressé. Elle prend tout le jus de l’opérateur, puis elle le jette et elle en prend un autre. Si t’en as marre, c’est pas grave car il y a trois - millions de chômeurs qui - attendent. »

Lundi, la direction régionale de ColiPoste a reçu des représentants des grévistes et s’est engagée à payer les heures supplémentaires (c’est-à-dire à respecter la loi !) mais n’a pas lâché un kopeck pour les salaires, ni la moindre promesse de renforcement des effectifs. Bien que l’impact de leur action sur la distribution soit limité par le recours à des sous-traitants (voir encadré), les grévistes gardent le moral. « L’an dernier à Noël, on a obtenu 150 euros de prime grâce à un petit mouvement. Chaque année, il faut faire grève pour arracher quelque chose à ColiPoste. »


Un marché juteux Avec un chiffre d’affaires en hausse de 5,3 %, ColiPoste est une filiale rentable de l’entreprise publique.

Le colis, ça rapporte, La Poste en sait quelque chose. Sur ce secteur ouvert à la concurrence et en pleine expansion, l’entreprise publique est présente par le biais de deux entités : la filiale GeoPost pour les colis express, et ColiPoste, activité de la maison mère, qui livre sous 48 heures. À elles deux, ces entreprises ont dégagé en 2005 un chiffre d’affaires de 3,689 milliards d’euros, soit 19 % du chiffre d’affaires total du groupe La Poste, alors qu’elles emploient seulement 24 100 salariés, soit 8 % de l’effectif total.

ColiPoste, qui emploie 6 300 salariés dans 16 plates-formes pour les colis et 64 agences de distribution en France, a distribué l’an dernier 260 millions de colis et réalisé 1,155 milliard de chiffre d’affaires, en augmentation de 5,3 % par rapport à 2004. Cette progression s’explique par l’augmentation du volume de colis (notamment liés au développement des achats sur Internet) mais aussi grâce aux hausses de tarif. Les usagers subissent depuis le 1er mars la disparition du Coliéco qui était livré en cinq jours, et sont obligés de choisir le Colissimo, livré sous 48 heures mais plus cher de 25 %.

En plus de la grève lancée par SUD, les syndicats CGT, CFDT, FO et CFTC appellent tous les salariés ColiPoste d’Île-de-France (agences et plates-formes) à la grève, lundi 11 décembre, à la même date que la journée nationale d’action de La Poste pour le retrait de la directive européenne de libéralisation totale du secteur postal.


La sous-traitance plutôt que l’embauche

Les louageurs sont payés à la tâche, au détriment de la qualité de la livraison.

Un camion sans logo ou un camion d’une société de location s’arrête en bas de chez vous, le conducteur sans uniforme descend et vous livre un paquet. Rien ne vous l’indique, mais il s’agit bien d’un service de La Poste. Au lieu de renforcer ses effectifs pour faire face à l’augmentation du trafic de colis en France, La Poste recourt de plus en plus à des « louageurs », des sociétés sous— traitantes qui mettent des livreurs à son service. Les effectifs de ces sous-traitants correspondent à 17 % des effectifs ColiPoste, avec des pointes à 25 %.

La Poste paye la prestation des louageurs non pas à l’heure, mais au nombre de colis, ce qui entraîne des dérives sur la qualité de la livraison. « Les salariés de ces sociétés, souvent employés en intérim ou en CDD, doivent faire beaucoup d’heures pour parvenir à un salaire décent, dénonce Michel Barbera, délégué CGT dans une agence de Montpellier, en grève cette semaine. « Certains sont là à l’année, ils devraient être employés par La Poste. » « Pour aller vite, ils vont laisser les paquets sur les boîtes aux lettres, alors que nous nous exposons à un conseil de discipline si nous le faisons », expliquent les grévistes de Saint-Ouen (lire ci-dessus). « Mais on ne leur jette pas la pierre, le vrai responsable, c’est La Poste qui les emploie, tout en critiquant sans arrêt leur travail. »

Autre dérive : le recours aux louageurs sert parfois à reporter les risques sur eux. « Un agent d’Alfortville s’est fait tirer dessus au cours d’une livraison, alors pour contourner le problème, Coli- Poste a confié la tournée à un louageur, dont les salariés précaires ne sont pas en mesure de contester », dénonce Franck Delalande, délégué CGT ColiPoste sur la plate-forme de Créteil.


« On vide la mer avec une cuillère »

Livreur chez ColiPoste à Strasbourg, Pierre doit distribuer vingt-trois colis à l’heure. Un objectif impossible à atteindre, sauf à enfreindre les procédures.

Un paquet, une adresse, une signature. Et ainsi de suite avec près d’une centaine de colis, de la grosse enveloppe à 100 grammes au grand paquet de 12 kilogrammes. En ce matin de décembre, Pierre [1] livre son lot quotidien de colis dans le sud de l’agglomération de Strasbourg. Employé à l’agence ColiPoste de Geispolsheim, il a commencé son travail à 6 heures et s’arrêtera à 13 heures.

Première phase : rassembler les colis. Pour ce travail, la direction lui alloue 50 minutes. « En réalité, la préparation me prend près d’une heure et demie », corrige-t-il. Une pause-café et c’est le départ pour la tournée. Une vingtaine de minutes d’autoroute plus tard, Pierre livre son premier colis à 8 h 15. Grâce au mouchard, un appareil à lecture laser, il flashe le code-barres, présente le colis au destinataire et recueille sa signature. Puis les points de - livraison s’enchaînent, un toutes les trois minutes en moyenne, soit une vingtaine à l’heure. Moins que l’objectif de 23 colis fixé par la direction. Résultat : Pierre ne distribue que les trois quarts des 117 paquets qui lui ont été confiés. « Je suis dans ma moyenne. Impossible de faire plus. »

Pour y arriver, il faudrait travailler plus longtemps, « mais vu l’ambiance dans la boîte, je m’y refuse. Et comme le travail est très physique, j’ai intérêt à ménager ma santé si je veux atteindre la retraite », explique-t-il. Autre solution, ne pas respecter les procédures. Par exemple, faire de l’excès de vitesse avec la camionnette, courir entre deux livraisons. Ou bien remettre les colis aux voisins plutôt qu’aux destinataires, en violation du secret de la correspondance ; ou encore déposer les colis dans les couloirs d’immeubles ou au-dessus des boîtes aux lettres. « Pas question pour moi d’agir ainsi, je suis attaché à la qualité du service public », martèle le postier. Selon lui, ces pratiques sont le fait d’agents mis sous pression par la direction ou des sous-traitants privés auxquels l’agence fait appel pour environ 15 % de son activité.

À 12 h 30, Pierre rejoint l’agence. Le temps de trier les colis qu’il n’a pas pu distribuer, de les stocker avec les cinquante autres qu’il n’avait même pas emmenés le matin car ils dépassaient son quota quotidien. Si tout va bien, les deux lots seront livrés ensemble le lendemain. Une partie d’entre eux arrivera chez leurs destinataires plus de 48 heures après qu’ils ont été confiés à ColiPoste alors que l’entreprise s’engage auprès de ses clients à livrer en deux jours ouvrables. « Les objectifs que fixe la direction revient à me demander de vider la mer avec une cuillère ! » peste-t-il.

Chaque jour, les 40 livreurs de ColiPoste Geispolsheim se heurtent à la même difficulté. Sur les plus de 4 000 colis par jour qu’ils doivent livrer, ils en ramènent près d’un millier à l’agence. « Il faudrait être plus nombreux, organiser 5 à 8 tournées supplémentaires afin de pouvoir tout livrer dans les 48 heures. Mais pour notre directeur, seul compte l’absence de plainte des clients. Les pertes de la qualité et du sens du service public ne semblent pas compter », regrette Mikaël Moan, délégué CGT.

Outre les difficultés à appliquer des objectifs nationaux de distribution, les employés de Geispolsheim ont aussi une dent contre leur directeur d’agence. Ils lui reprochent ses méthodes de management. « Il convoque les agents dans son bureau et leur met la pression car ils n’atteignent pas les objectifs. Cela confine au harcèlement. Les agents les moins costauds en sortent stressés et lâchent sur les procédures », affirme Mikaël Moan. Contacté, le directeur de l’agence de Geispolsheim, Mohamed Chenkir, n’a pas voulu donner sa version. « Je ne vous donnerai pas mon opinion ! » s’est-il exclamé. Un argument aussi léger qu’une lettre à la poste...

[1] Le prénom a été changé.

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