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Un dossier de Lénaïg Bredoux, Sophie Bouniot, Thomas Lemahieu paru dans L’Humanité du 7 avril 2006

À la gouaille des jeunes, une seule réponse : la matraque

vendredi 7 avril 2006 par Thomas Le mahieu
Interpellation . Dans les rues de tout le pays, la police commence à agir avec brutalité contre le mouvement anti-CPE et, dans les tribunaux, la justice a la main lourde.

« Des câlins et des bisous ». Mercredi soir, en gare de Bordeaux, une bonne centaine d’étudiants et de lycéens occupent les voies de chemin de fer pendant une heure environ. À l’attention des forces de police dépêchées en nombre afin de les déloger, les jeunes présentent cette revendication inouïe : oui, ce sont « des câlins et des bisous » qu’ils veulent. Ils n’auront rien de tout ça : onze manifestants seront interpellés pour « entrave à la circulation » et certains d’entre eux seront vraisemblablement poursuivis, en outre, pour « outrage et rébellion ». Après les très graves blessures infligées au syndicaliste Cyril Ferez (toujours dans un état critique à ce jour) lors des charges policières place de la Nation à l’issue de la manifestation parisienne du 18 mars, après les tabassages en règle de manifestants perpétrés par des bandes ultra-violentes de détrousseurs, à quelques dizaines de mètres de cordons de CRS immobiles, le 23 mars, sur l’esplanade des Invalides, alors que les actions visant à paralyser les transports et les secteurs clés de l’économie se sont multipliées dans tout le pays hier, le gouvernement répond, chaque jour un peu plus, à la gouaille crâneuse d’une jeunesse aussi déterminée que non violente par la répression policière et la criminalisation judiciaire. À l’appel de la coordination nationale étudiante et lycéenne, des dizaines d’actions et de rassemblements se dérouleront ce vendredi dans tout le pays pour dénoncer vertement la main lourde du pouvoir contre la jeunesse.

Arrestations arbitraires, interpellations « à la louche » restaurant, dans l’esprit au moins, le principe de « responsabilité collective », humiliations et, parfois, violences corporelles dans les fourgons ou les commissariats lors des vérifications d’identité pour les anti-CPE interpellés, utilisation sans discernement des gaz lacrymogènes contre des lycéens pacifiques bloquant l’entrée de leur établissement (comme à Gagny, en Seine-Saint-Denis, mercredi dernier), comparutions immédiates à la sauvette (des avocats considèrent, et l’ont fait savoir officiellement au procureur de la République, qu’au prétexte de la « sécurité » du tribunal, la publicité des audiences n’est pas toujours assurée), charges étayées sur la base exclusive des dépositions d’agents de la force publique qui, à la différence des jeunes poursuivis, ne se présentent pas aux audiences, multiplication des peines de prison ferme, y compris pour des jets de cannettes vides, contre des jeunes gens au casier vierge, etc. Les témoignages affluent désormais. On le sait, ils ne s’en sont pas cachés : Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, et Pascal Clément, garde des Sceaux, veulent « faire du chiffre ».

Mardi après-midi, dans une annexe de la préfecture de police, à quelques pas de la place d’Italie, Sarkozy a invité les policiers des brigades anticriminalité (BAC) à faire « un maximum d’interpellations chez les casseurs en essayant d’accumuler les preuves judiciaires, parce qu’un casseur arrêté, ça doit être un casseur condamné ».

« fêter sa 4 000e interpellation »

Dans une circulaire datée du 23 mars, Pascal Clément avait, de son côté, appelé les procureurs à une « indispensable fermeté » : « Je souhaite notamment que les représentants du ministère public n’hésitent pas à requérir des peines d’emprisonnement ferme chaque fois qu’un trouble grave aura été porté à l’ordre public, ou que les violences auront été le fait de récidivistes. » À ce rythme frénétique, le gouvernement Villepin devrait pouvoir « fêter », aujourd’hui ou demain, sa « 4 000e interpellation » de manifestant anti-CPE... Soit deux à trois fois plus, par exemple, que lors du mouvement contre le CIP en 1994.


« À quatre dans une mini-cellule qui empestait l’urine et la sueur »

Sophie [1], vingt ans, étudiante à Paris, interpellée le 31 mars gare de Lyon, raconte dans un long texte les humiliations vécues en garde à vue. Extraits [Lire l’intégralité du texte sur le site www.libresechanges.humanite.fr.]].

« Après moult bousculades, piétinements, coups de matraque et bris de lunettes, (...) je me suis retrouvée dans un fourgon avec dix autres personnes en route vers le commissariat du 13e. Nous n’étions alors pas encore trop inquiets, puisqu’aucun d’entre nous n’avait commis d’autre infraction que celle d’occuper la gare. L’attente étant longue, j’ai demandé si je pouvais prendre un livre dans mon sac. « On ne lit pas dans un commissariat », me fut-il sèchement répondu. Le ton était donné (...). Je pensais être libérée dans les heures qui suivaient. J’ai dit que ce n’était pas la peine, pour l’avocat. Je l’ai bien regretté. »

« Quand tu l’auras paluchée, tu pourras la remettre dans la cage ? » Les flics parlaient de nous comme si nous n’étions pas là et déjà à ce moment s’amusaient bien de cette animalisation. (...) Je me suis retrouvée ensuite avec quatre autres filles dans une mini-cellule qui empestait l’urine et la sueur. (...) Nous avons passé une partie de la nuit allongées en ligne à même le sol imbibé de pisse, le nez collé à une fente sous la porte, par laquelle circulait un tout petit peu d’air. (...) »

« Vers 2 heures du matin, ils nous ont descendues dans une nouvelle cellule, plus grande et plus propre. Mais comme on ne peut pas tout avoir, les policiers d’en bas (...) étaient encore pires que les autres : ils nous chantaient à tue-tête des slogans anti-CPE en s’esclaffant, (...) faisaient semblant d’ouvrir notre cellule pour nous relâcher, ne nous laissaient aller aux toilettes que quand ils jugeaient qu’on les avait suppliés assez longtemps... »

« Il faisait assez froid dans la cellule. On nous a donné deux couvertures, mais en nous prévenant : « Les mecs qui ont dormi dans ces couvertures, ils avaient des poux, des puces, ils avaient même la gale ; maintenant, vous en faites ce que vous voulez. » De toute évidence, notre désarroi leur faisait plaisir. (...) »

« Je suis arrivée au dépôt dans un piètre état : je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer, j’avais vraiment l’impression de toucher le fond. Le lendemain, vers midi, nous avons vu le procureur, tour à tour. Ils nous ont annoncé que nous ne passerions pas en comparution immédiate et donné les dates de nos différents procès, tous début mai. Tous pour le même motif : entrave à la mise en marche ou à la circulation d’un véhicule de chemin de fer, participation sans arme à un attroupement après sommation de se disperser. »


« Le procureur m’a reproché d’avoir les cheveux longs »

Julien [2], étudiant et militant syndical, a été condamné, à Rennes, à des travaux d’intérêt général et à deux ans de suspension des droits civiques.

« Je n’avais jamais eu peur des flics. Maintenant, j’hésite certains soirs à rentrer chez moi. J’ai peur de me faire arrêter pour rien. Comme le jeudi 23 mars. Ce jour-là, je faisais partie du service d’ordre de la manif. Tout s’est bien passé. Jusqu’à la dispersion. Un bout du cortège a continué à défiler dans Rennes. Pendant trois ou quatre heures, les CRS ont essayé de disperser les manifestants. Certains lançaient des pavés. Pas moi. Je suis resté pour donner du sérum physiologique à ceux qui souffraient des lacrymogènes. J’ai même aidé des journalistes ! Finalement, j’ai décidé de rentrer chez moi. Il y avait des gendarmes mobiles et des CRS un peu partout. J’ai pris une ruelle pour les éviter. Un mec marchait devant moi, je ne le connaissais pas.

En fait, on s’est retrouvé bloqué de chaque côté. La BAC (brigade anticriminalité - NDLR) est venue nous cueillir tous les deux. Ils nous ont accusés d’avoir lancé des pavés. Ils en voulaient pour preuve ceux qu’on avait à nos pieds (la ruelle est pavée - NDLR) ! Interpellés, on a été placés en garde à vue. La police n’a fait qu’une fiche d’interpellation et qu’un PV pour nous deux, alors qu’on ne se connaissait pas, qu’on n’était pas ensemble. En garde à vue, ce qui tue, c’est la lenteur. J’ai passé vingt-deux heures en cellule. Le lendemain, vers 18 heures, on est arrivé au tribunal. Au départ, je voulais refuser la comparution immédiate. Mais j’étais persuadé que je ne risquais rien. Or, au tribunal, les juges étaient pressés, ils avaient reçu des ordres de fermeté. Ils m’ont condamné à la va-vite, pour l’exemple. Alors que je n’avais rien fait. Le procureur m’a même reproché d’avoir les cheveux longs. On était 5 dans la même salle, on a tous eu la même peine : 105 heures de TIG et deux ans de suspension des droits civiques et familiaux. En sortant du tribunal, j’ai fumé 5 clopes, puis j’ai vomi. Autant faire des TIG, moi je suis pour le bénévolat...

Mais la privation des droits civiques signifie que je ne suis plus citoyen français. Je suis engagé en politique depuis 1995, quand je faisais campagne contre Chirac dans la cour de l’école ! Je suis militant de l’UNEF, je dépouille les bulletins à toutes les élections... C’est important pour moi de voter. Alors depuis quinze jours, j’ai tout le temps le cerveau qui gamberge... »

Propos recueillis, à Rennes, par Lénaïg Bredoux


« Des jeunes au mauvais endroit au mauvais moment »

Me Irène Terrel a défendu une vingtaine de personnes arrêtées lors des manifestations. Elle critique vivement le traitement judiciaire de ces dossiers, ainsi que le caractère arbitraire des procédures.

Vous avez défendu plusieurs personnes interpellées lors des manifestations, qu’avez-vous constaté ?

Me Irène Terrel. Je ne peux parler que des dossiers que j’ai eu à traiter, à savoir une dizaine concernant une bonne vingtaine de personnes, et ce depuis le début des manifestations. Il s’agit de procédures à la louche. On interpelle au hasard, essentiellement ceux qui courent le moins vite, qui sont au mauvais endroit au mauvais moment. Les interpellations policières sont à chaque fois bien musclées. Mes clients se plaignent énormément de certaines pratiques, comme les menottes dans le dos. Il s’agit d’une pratique coutumière, mais les bracelets sont à ce point serrés qu’ils finissent par faire des marques sur les poignets. On a affaire aussi à des brimades inutiles. Suivent des gardes à vue extrêmement difficiles, puis des procédures au compte-gouttes : je suis souvent appelée à la première heure de garde à vue et je constate curieusement que dans un même dossier, sur la base des mêmes accusations, certains sont relâchés et d’autres non, sans que cela ne repose sur un quelconque critère.

Le traitement judiciaire de ces affaires serait donc défaillant...

Me Irène Terrel. Effectivement. Il y a un caractère arbitraire dans le choix des procédures. J’ai eu par exemple dans un même dossier, sur les mêmes présumées victimes, dans les mêmes conditions d’arrestation, une personne qui s’est retrouvée en comparution immédiate et l’autre en comparution par procès-verbal, c’est-à-dire libérée et convoquée ultérieurement. On s’aperçoit que le choix répressif de la procédure, face à des personnes présumées innocentes, faut-il le rappeler, s’est fait à partir du casier judiciaire de l’une d’entre elles où figurait un refus d’obtempérer. C’est ni plus ni moins de la discrimination. Ensuite, on se retrouve face à une différence dans le risque répressif. Celui qui est convoqué ultérieurement va généralement être relaxé ou écoper d’une amende avec sursis. Et l’on va requérir deux ou trois mois ferme pour celui qui sera dans le box en comparution immédiate.

Justement, comment se déroulent les audiences de comparution immédiate ?

Me Irène Terrel. Dans ces dossiers, c’est toujours la parole des uns contre la parole des autres. Dans l’intérêt d’une bonne administration de la justice, il serait nécessaire et cohérent que l’ensemble des protagonistes d’un même dossier, présumées victimes et prévenus, soient présents et jugés ensemble à l’audience. Or que voit-on ? On se retrouve avec une même affaire traitée à des moments différents, face à des magistrats différents, avec des présumées victimes - souvent des CRS - qui sont absentes et dont les dépositions sur PV sont lues à l’audience comme seule preuve, sans aucune confrontation.

Quel est le profil de vos clients ?

Me Irène Terrel. Ce sont tous des étudiants, parfois même pas politisés. Tout juste majeurs, ils sont plein d’idéaux et croient aux institutions et, paradoxe, ils se retrouvent confrontés à une réponse judiciaire qu’ils ne comprennent pas. Ceci dit, pour relativiser, si le traitement des procédures par le parquet est choquant, j’ai obtenu à l’audience beaucoup de relaxes. La preuve que les magistrats du siège ont du recul et se placent sur le terrain de la rigueur juridique. Il y a donc aussi un refus d’accuser n’importe qui de n’importe quoi, sur n’importe quelles bases, sans débat contradictoire et sur des qualifications qui ne tiennent pas.

Entretien réalisé par Sophie Bouniot

[1] Le prénom a été changé.

[2] Le prénom a été changé.

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