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NATHALIE RAULIN , ALEXANDRA SCHWARTZBROD | Libération le 28.09.2009

A la tête d’EDF, Henri Proglio clôt un imbroglio politique

lundi 28 septembre 2009 par Alexandra SCHWARTZBROD , Nathalie RAULIN
Le dirigeant de Veolia sera très prochainement désigné patron du groupe français d’électricité à la place de Pierre Gadoneix. Au terme d’une lutte de pouvoir amorcée en 2004.

Il fallait que tout soit bouclé avant le départ de Nicolas Sarkozy aux Etats-Unis. L’affaire est donc entendue depuis le week-end dernier : Henri Proglio, l’actuel patron de Veolia, va devenir le nouveau patron d’EDF. Sa désignation par le conseil d’administration du groupe d’électricité n’est plus qu’une formalité.

In, out, re-in, re-out… depuis trois semaines, le feuilleton occupe à plein tous les réseaux politico-industriels français. Avec son traditionnel lot d’intox et de désintox. C’est qu’EDF n’est pas vraiment une entreprise comme les autres. A la fois très franco-française et très internationale, elle exploite les 58 réacteurs nucléaires de l’Hexagone. Son patron est loin d’être le mieux payé de la place, et il doit savoir composer avec des syndicats qui sont une sorte d’Etat dans l’Etat. Mais le poste est prestigieux. Et beaucoup, dans les cabinets ministériels comme dans les états-majors des grandes entreprises françaises, paieraient cher pour l’obtenir. Alors, pourquoi Proglio ? C’est une longue histoire.

Cette nomination ne doit rien au hasard ni au « faute de mieux ». Elle est le résultat du lobbying acharné d’une poignée d’hommes qui, tous, se sont juré un jour de venger le même affront, celui de l’éviction de François Roussely de la tête d’EDF en 2004 et du parachutage, à sa place, de Pierre Gadonneix par le Premier ministre d’alors, Jean-Pierre Raffarin. Si l’on regarde bien, les perdants d’alors sont à peu près les gagnants d’aujourd’hui.

case. En 2004, déjà, l’hystérie était telle sur ce dossier que, afin de calmer le jeu, le nom de Proglio avait émergé pour remplacer Roussely. Mais le patron de Veolia avait refusé. Pas certain d’avoir les coudées assez franches pour faire ce qu’il voulait à la tête d’EDF. Ce fidèle en amitiés avait aussi quelques scrupules à prendre la place de Roussely dont il est proche. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Economie, très impliqué dans le changement de statut d’EDF, militait pour la reconduction de Roussely. Mais il avait dû s’incliner devant un Raffarin qui ne voulait pas en entendre parler. Après avoir vainement tenté de parachuter à la tête d’EDF Francis Mer, son ex-ministre de l’Economie, associé à Jean-François Cirelli, son directeur adjoint de cabinet, le Premier ministre avait fini par imposer un autre homme : Pierre Gadonneix, le patron de Gaz de France. L’opération lui permettait accessoirement de dégager une case à la tête de GDF pour… Jean-François Cirelli. Les joies du capitalisme à la française.

Arrive 2009. Et la perspective de la fin du mandat de « Gado », comme on l’appelle dans le milieu. Le patron d’EDF est du genre passe-murailles. Posé, courtois, cet ingénieur s’est toujours efforcé de plaire à tout le monde. De ne surtout pas apparaître comme un fort en gueule ni un homme de réseaux. Beaucoup, au sein de l’appareil d’Etat, sont alors favorables à sa reconduction pour deux ans. L’avantage ? Permettre de garder le fauteuil d’EDF au chaud jusqu’à la veille de la présidentielle. Pourquoi pas pour Henri Guaino, 52 ans, conseiller spécial de Sarkozy et amoureux transi d’EDF (ça existe). Mais deux hommes rament en sens contraire : Claude Guéant, secrétaire général de l’Elysée, et Jean-Louis Borloo, ministre de l’Ecologie et de l’Energie. A l’heure de l’écologiquement correct, donner à EDF un patron versé dans l’environnement aurait un sens, songent-ils. Très vite, ils vont donc remettre sur la table le nom d’Henri Proglio, déjà administrateur d’EDF et très apprécié de la CGT maison. Pour eux, ce joker a un mérite : pouvoir mener à bien un projet industriel de premier rang. Rapprocher EDF de Veolia et constituer un groupe énergétique de poids mondial. Le tout sous le regard bienveillant de Sarkozy. « Il n’a jamais digéré le coup de 2004, quand Raffarin lui a imposé Gado », confie un proche du dossier.

Deux autres personnes influentes vont, jour après jour, accréditer cette thèse : Stéphane Fouks, le patron d’Euro RSCG, qui avait - vainement - tenté de faire reconduire Roussely à la tête d’EDF en 2004. Et… Roussely lui-même, aujourd’hui patron de la banque Crédit suisse, en France, resté très proche de Proglio.

boulets. Jusqu’à l’été, la reconduction de Gado tient la corde. Plus simple, plus pratique. Mais il va accumuler les boulets. EDF est mis en examen pour le piratage informatique de Greenpeace. Et l’homme est chahuté pour ses opérations de croissance externe. Tel le rachat de British Energy - contesté - qui fait exploser son endettement. Son sort est scellé en juillet quand, dans Paris Match, il assure que, « pour cesser de nous endetter, il faudrait augmenter les tarifs d’EDF de 20 %». Guéant, Borloo et Sarkozy rouvrent alors le dossier Proglio.

Le patron de Veolia ne cache pas son intérêt pour le job. Le contraire serait étonnant. Il a la bénédiction du chef de l’Etat. L’assurance de pouvoir mener à bien le projet industriel qui lui tient à cœur : un rapprochement d’EDF et Veolia via Dalkia, filiale commune aux deux groupes, spécialisée dans les services énergétiques. Un tel deal permettrait de damer le pion à GDF-Suez. Mais voilà. Annoncée comme acquise début septembre, la désignation de Proglio provoque soudain une levée de boucliers. Quelques paroles acerbes de Sarkozy himself. L’option semble abandonnée. Resurgissent les noms de candidats potentiels. Que se passe-t-il ? « Ce sont nos ennemis [sous entendu GDF-Suez, ndlr] qui, pour faire capoter l’opération, ont tenté de faire croire que Proglio voulait fusionner EDF et Veolia ou être patron des deux boîtes en même temps, confie un proche du dossier. Sarkozy a été obligé de réagir. Et de faire dire à Guéant [le 13 septembre dans le JDD, ndlr] qu’il n’écartait pas une reconduction de Gadonneix. »

Pendant que tout le monde s’agite, la poignée d’hommes sur le coup ficelle le dossier. L’idée ? Que la participation d’EDF dans Dalkia soit convertie en parts dans Veolia. Le truc : faire d’EDF le premier actionnaire de Veolia. Permettre ainsi à Henri Proglio de garder un rôle de poids dans son ex-maison. Il en voudrait la présidence du conseil de surveillance. Mais il risque d’apprendre vite que les cadeaux ont des limites.


Le parcours sans faute d’un fin manœuvrier

Homme de réseau et d’influence, très proche des milieux chiraquiens, Henri Proglio s’est glissé dans le premier cercle de Nicolas Sarkozy à la faveur de Rachida Dati, alors conseillère du ministre de l’intérieur. L’apparition du très discret PDG de Veolia (ex-Générale des eaux) à la soirée du Fouquet’s le soir de la victoire présidentielle valait déjà allégeance. L’entrée de Dassault, le groupe du sénateur UMP Serge Dassault, au capital de Veolia, en octobre 2008, a fini de sceller l’alliance.

Soucieux de soigner sa proximité avec le chef de l’Etat, Proglio donne les gages qu’il faut. Au printemps, l’industriel embauche ainsi à ses côtés Michel Roussin, 70 ans, jusque-là vice-président Afrique du groupe Bolloré. Ancien directeur de cabinet à la mairie de Paris de Jacques Chirac, Roussin fut du gouvernement Balladur, à qui il apporta un discret soutien lors de la présidentielle de 1995. Surtout, prenant la mesure de la haine que nourrit Nicolas Sarkozy à l’endroit de Dominique de Villepin, Henri Proglio met brutalement fin cet été aux relations d’affaires entre Veolia et l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac.

C’est que le patron de Veolia a compris qu’après les annonces intempestives de Pierre Gadonneix sur la hausse des tarifs de l’électricité, les jours du patron d’EDF sont comptés. Il convoite plus que le poste : la possibilité d’associer d’une façon ou d’une autre l’électricien avec son propre groupe. Accomplir donc ce qu’il avait empêché Suez (son vieux rival) de mettre en œuvre, lors de sa fusion avec GDF. Au cours de l’été 2008, Henri Proglio n’avait pas ménagé sa peine pour que l’Elysée conditionne la fusion EDF-Suez au désengagement au moins partiel de Suez dans sa très sensible filiale Suez Environnement (ex-Lyonnaise des eaux), grande concurrente de Veolia. Avec succès.

C’est donc un industriel accompli autant qu’un fin manœuvrier qui va prendre les commande d’EDF. « Sarkozy n’achète pas une Maserati, sourit un banquier d’affaires parisien. Il prend plutôt là un modèle grande routière éprouvé, type Mercedes 280 diesel, un type expérimenté, capable de gérer des situations compliquées, aussi à l’aise avec les syndicats qu’avec les élus locaux ou les diplomates. Il ne va pas révolutionner EDF mais il va tenir fermement la boutique. » Aux yeux des pouvoirs publics, le patron de Veolia a une spécificité d’importance.

D’origine modeste - ses parents étaient maraîchers -, Henri Proglio passe pour ne pas courir après les rémunérations pharaoniques. Une veine. Car, sur l’échelle du grand patronat, EDF paie mal : en 2008, entre fixe et variable, Pierre Gadonneix a plafonné à 1,1 million d’euros. Même durement impactés par la crise, les émoluments de Proglio à Veolia ont atteint 1, 6 million d’euros… Adepte du « travailler plus pour gagner plus », Nicolas Sarkozy aura sans doute à cœur de lui trouver des compensations.


EDF. Repères

« Ce n’est pas aux Français de payer les erreurs d’investissements d’EDF. »

Henri Guaino, conseiller spécial de Sarkozy, en juillet, réagissant aux déclarations de Pierre Gadonneix réclamant une augmentation de 20 % des tarifs d’électricité.

36,8

C’est, en milliards d’euros, le montant de la dette d’EDF au 30 juillet 2009, chiffre qui a augmenté de 50% depuis 2008, en raison notamment du rachat coûteux de British Energy au Royaume-Uni et de Constellation aux Etats-Unis.

Les dossiers du nouveau patron d’EDF

Les acquisitions

Il va devoir finaliser l’intégration de British Energy et boucler l’acquisition de la moitié des activités nucléaires de Constellation ainsi que le rachat de SPE, le numéro 2 de l’électricité en Belgique.

La dette

Pour réduire son endettement, Gadonneix avait annoncé en février un plan de ventes d’actifs de 5 milliards d’euros. Proglio va devoir s’y atteler. Parmi les cessions évoquées, la filiale française de transport d’électricité RTE, et le réseau britannique de distribution d’électricité.

La réforme du marché

A compter du 1er juillet 2010, les concurrents d’EDF pourront acheter une part de sa production à un prix attractif. Proglio devra gérer l’érosion du quasi-monopole.

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