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Article de Sonya FAURE paru dans Libération du 09.09.06

ANPE : « L’opposition public-privé est stérile »

samedi 9 septembre 2006 par Sonya FAURE, Carole Tuchszirer

Près de 100 000 chômeurs passent au privé. Hier, l’Unedic a désigné les 17 cabinets privés de reclassement qui accompagneront 92 000 demandeurs d’emploi ces deux prochaines années. En février 2005, des expérimentations ont été lancées par l’Unedic, qui gère les comptes de l’assurance chômage : le suivi de 7 000 chômeurs a été confié, non plus à l’ANPE, mais à des organismes privés. En mai dernier, l’Unedic en a dressé un bilan selon elle très satisfaisant (lire ci-dessous). Et décidé d’élargir l’expérience. Un second appel d’offre devrait être lancé pour confier au privé le suivi des bénéficiaires d’une convention de reclassement personnalisé (CRP) [1].. Ces cabinets privés (tels que Ingeus, Adecco...) offrent un accompagnement renforcé : un conseiller pour 40 demandeurs d’emploi (contre 1 agent ANPE pour 130 demandeurs). Et ils sont payés au résultat, par chômeur reclassé : un tiers de la somme leur est versé au départ, et le reste en fonction de la durabilité de l’emploi trouvé.

Carole Tuchszirer, économiste à l’Ires (Institut de recherche économique et sociale), nuance l’efficacité du recours au privé.

Pourquoi l’Unedic tient-elle tant à recourir au privé pour le placement des chômeurs ?

Ce sont les pouvoirs publics qui ont pris l’initiative d’ouvrir le marché de l’emploi au privé. L’Unedic s’est engouffré dans la possibilité que lui a offerte la loi de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo. La raison qu’elle met en avant est financière : le privé serait plus efficace et lui épargnerait donc de verser des indemnités aux chômeurs. Ce n’est pas la seule raison : on est bien dans une logique ­ en partie idéologique ­ d’ouverture du marché du travail à la concurrence. Celle-ci n’est pas nouvelle : en 2000, l’Unedic avait déjà tenté de confier la mise en place du Pare [2] au privé. L’initiative n’avait pas eu de suite. D’autre part, l’ANPE travaille elle-même depuis longtemps avec le privé : 70 % de ses prestations (évaluation, bilan de compétence, formation...) sont assurées par lui ­ bien plus que la moyenne européenne. Enfin depuis les années 90, le reclassement des salariés licenciés dans des plans de restructurations économiques est assumé par des cabinets privés. On sait donc depuis longtemps que le privé a un taux de reclassement d’un peu moins de 50 %. Une performance légèrement supérieure à celle de l’ANPE.

Comment expliquer alors les polémiques autour de l’arrivée du privé sur le marché du travail si elle n’est pas nouvelle ?

Depuis les années 90, la mise en cause des organismes privés chargés de placer les chômeurs est souvent excessive dans les médias, comme auprès des organisations syndicales. Et les demandeurs d’emploi, eux-mêmes, préfèrent le service public de l’emploi, qui les rassure. C’est d’ailleurs pourquoi les cabinets privés choisis pour l’expérimentation menée par l’Unedic ont eu du mal à trouver des volontaires. En fait, on n’arrive pas à mener un débat serein sur la question. Or, l’opposition public-privé est stérile. La question n’est pas vraiment de savoir qui fait mieux le travail, mais plutôt de savoir comment les deux pourront collaborer. L’Unedic va confier 46 000 chômeurs par an de plus au privé. Et 50 000 bénéficiaires de la Convention de reclassement personnalisée (CRP). A terme, que va-t-il rester à l’ANPE ? Comment redéfinir sa mission de service public ? Va-t-elle assumer un « service minimum » chargé de s’occuper des demandeurs d’emploi qui n’auront pas été réorientés vers les cabinets privés ? Ceux-ci, payés aux résultats, seront-ils tentés de « filtrer » les chômeurs et de n’accompagner que les plus « employables » ? Il n’y a toujours pas d’évaluation fiable qui nous permette de prévoir les impacts de la réforme à l’avenir.

Justement, vous estimez que le bilan du privé dressé par l’Unedic est « plus que mitigé ». Pourquoi ?

Le coût du reclassement est exorbitant : entre 3 000 et 6 000 euros par chômeur (quand on estime à 650 euros le budget alloué à l’ANPE par chômeur). Avec davantage de moyens financiers et humains il n’est pas étonnant que le reclassement soit légèrement meilleur via les cabinets privés. De plus, les demandeurs d’emploi qui ont bénéficié de l’expérimentation étaient volontaires, ce qui introduit un biais. On peut imaginer qu’ils étaient plus motivés que la moyenne pour retrouver du travail. Quand vous parlez aux agents de l’ANPE, ils vous expliquent comme il est au contraire difficile de remettre dans l’emploi une personne déconnectée de tout réseau social. Enfin, l’Unedic explique que les demandeurs d’emploi dirigés vers les cabinets privés ont été choisis parce qu’ils présentaient des risques important de devenir des chômeurs de longue durée [parce qu’ils ont plus de 50 ans, ou sont titulaires d’un diplôme peu recherché par les entreprises, etc., ndlr]. Certes, mais contrairement à beaucoup d’inscrits de l’ANPE, ils ne sont pas au chômage depuis longtemps, puisqu’ils sont encore indemnisés ! Ce qui biaise également les chiffres . Et le montant de 24 millions d’économies que l’Unedic affirme avoir retiré de l’expérimentation ?

Il est surestimé. Ce calcul repose sur une hypothèse fausse : comme si les chômeurs utilisaient la totalité de leurs indemnités. Or, en moyenne, les demandeurs d’emploi n’épuisent pas leur droit. Ils retrouvent un emploi avant. Finalement, on peut imaginer que l’Unedic finisse par se dire que le recours au privé n’est pas une si bonne opération, quitte à revenir au service public de l’emploi.


Une expérience au bilan contesté

L’Unédic juge positif l’apport du privé. L’ANPE est plus mitigée.

En mai, l’Unédic dressait fièrement son bilan de l’expérimentation menée en 2005 avec cinq opérateurs privés et 7 000 chômeurs, répartis sur sept sites Assedic. Elle estime avoir dégagé 24 millions d’euros d’économies. Un chiffre à nuancer (lire ci-dessus). Selon ce bilan, 53,7 % des chômeurs ayant participé aux expérimentations avec les cabinets privés ont retrouvé un emploi au cours des six premiers mois et 68,5 % dans les dix premiers. Contre une moyenne de 49,3 % et 68,4 % pour l’ensemble des chômeurs. Et 43 % des chômeurs ayant retrouvé un emploi au bout de six mois d’accompagnement renforcé sont en CDI contre 32 % de l’ensemble des allocataires de l’assurance chômage. Mais ces comparaisons sont à prendre avec précaution, les profils des chômeurs répartis entre privé et service public de l’emploi n’étant pas parfaitement similaires. Selon le directeur de l’ANPE, Christian Charpy : « On peut être public et efficace ! » « Que l’accompagnement renforcé soit plus efficace pour accélérer le retour à l’emploi, c’est évident », estimait-il dans le Figaro économique en mai. « Mais affirmer que les opérateurs privés sont plus efficaces que l’ANPE me paraît un raccourci peu fondé. » L’ANPE met justement en place un suivi mensualisé ­ et controversé ­ des chômeurs, censé améliorer leur accompagnement. Noël Daucé du SNU, syndicat majoritaire à l’ANPE, a estimé quant à lui vendredi que le recours au privé est une « concurrence déloyale » qui risque de « déstabiliser le service public ».

[1] Dispositif destiné aux licenciés économiques dans les entreprises de moins de 1 000 salariés

[2] Plan d’aide au retour à l’emploi.

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