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Un article de Stéphanie MAURICE paru dans Libération le 31 octobre 2005

ANPE contre privé : bilan de concurrence

lundi 31 octobre 2005 par Stéphanie MAURICE
Depuis février, cabinets privés et agences d’intérim se lancent sur le marché du placement de chômeurs. Reportage chez Ingeus, à Lille, après huit mois d’expérimentation.

Dans le quartier d’affaires à proximité de la gare Lille-Europe, à l’intérieur d’un immeuble de verre avec badge d’accès impératif, Ingeus a bichonné son accueil. Plantes vertes, lumière naturelle, machine à café gratuit et grand plateau où, devant chaque écran d’ordinateur, un conseiller en reclassement sélectionne des offres d’emploi pour son « client », un chômeur de plus de trois mois. « C’est plus beau que l’ANPE », s’ébaudit un demandeur d’emploi. Et c’est privé : l’Unedic a choisi Ingeus, un cabinet australien, pour mener deux expérimentations d’« accompagnement personnalisé et renforcé » à Lille et à Rouen, depuis février 2005. La recette est simple : un conseiller reçoit chaque semaine pendant un maximum de dix mois la personne qu’il suit, jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé un emploi. Après la signature du contrat de travail, l’accompagnement se prolonge sept mois. 6 000 chômeurs sont concernés, 3 000 dans le Nord, 3 000 en Seine-Maritime.

« Durabilité ». « Nous sommes un petit grain de sable sur la grande plage, minaude Annick Chautard, la responsable des opérations sur le site lillois. A elle seule, une des dix ANPE du bassin de Lille reçoit 12 000 demandeurs d’emploi en un an... » On ne parlera donc pas de mise en concurrence de l’ANPE, mais de « complémentarité » (lire page ci-contre). « La différence ? Là, c’est l’Unedic qui paye ! », s’exclame, irrité, un responsable de l’ANPE Nord-Pas-de-Calais. « Le privé s’intéresse de plus en plus au placement, ironise Joseph Romand, du SNU-ANPE. Au lieu de donner l’argent de l’assurance chômage aux chômeurs pour payer leur steak, on le donne à des programmes de retour à l’emploi. »

Le petit « grain de sable » Ingeus peut ainsi rapporter gros : pour un chômeur de moins de 50 ans, l’Unedic verse au cabinet 2 800 euros à son entrée dans le dispositif , 300 euros lors de l’embauche, 600 euros après 13 semaines d’emploi, et à nouveau 600 euros après sept mois dans la place. « Nous ne sommes payés que si l’objectif final, la durabilité dans l’emploi, est atteint », précise Annick Chautard. Ce qui représente 4 300 euros pour l’ensemble du parcours. La facture grimpe à 6 000 euros pour un chômeur de plus de 50 ans. A titre de comparaison, l’Etat, pour un reclassement via l’ANPE, dépense 500 euros en moyenne.

Simulation. 16 heures, Guy (1) arrive à son rendez-vous chez Ingeus, un peu pataud dans ce décor d’entreprise rentable. Il a de grosses pognes d’ouvrier, la cinquantaine et cinq mois de chômage, après deux ans en Contrat emploi solidarité. Mary Clément, sa conseillère, vient le chercher, demande des nouvelles de la famille, l’assoit à côté d’elle. Guy sort de sa poche de blouson son agenda siglé Ingeus, offert à tout nouvel arrivant. « Aujourd’hui, on regarde les offres », explique Mary. Elle se connecte sur le site Internet de l’ANPE. Guy a envie de travailler dans la rénovation d’appartements comme il l’a fait pendant ses CES, mais sa conseillère cherche plutôt dans le nettoyage. « C’est pas grave, je l’ai fait aussi », glisse-t-il. Mary Clément se conforme aux résultats de l’enquête menée par l’Assedic des Pays du Nord : l’entretien recrute, quand, dans le bâtiment, seuls les maçons qualifiés tirent leur épingle du jeu. « Vous savez la manipuler, la machine pour nettoyer les sols ? » Il hoche la tête. « Par contre, c’est un temps partiel, 14 heures par semaine. Et il faut travailler un dimanche sur deux. On appelle ? » « Ouais, ouais », lâche Guy. La conseillère se charge d’appeler, de faxer le CV, de vérifier sur un plan l’itinéraire vers l’entreprise, puis simule un entretien d’embauche. « Monsieur, excusez-moi de vous déranger... » « Non, le reprend-elle, il vous a appelé, vous savez que vous avez un rendez-vous. » Guy recommence, Mary est satisfaite. « Bon là, je vous regonfle à bloc, mais il est possible qu’il ne vous retienne pas. S’il n’appelle pas, n’y allez pas de vous-même. » Elle s’éclipse, le temps d’une photocopie. Guy rigole : « C’est intéressant ici. Certains patrons sont des vraies têtes de cons, alors vaut mieux répéter. »

« Soutien moral ». Sam, 26 ans, vient tout juste de retrouver du travail dans sa branche, l’imprimerie. Un CDD renouvelable en CDI, « mais j’ai trouvé mon nouveau boulot tout seul, pas par Ingeus. Ils peuvent être très bien pour des gens totalement perdus, qui n’ont jamais connu le chômage. Moi, ça m’était déjà arrivé à ma sortie d’école... » Les conseillers d’Ingeus se contentent en effet de pianoter sur Internet, d’éplucher les annonces de journaux et de consulter les offres de l’ANPE. « Tout ce pôle d’informations, j’y ai accès de chez moi », remarque Sam.

Ingeus commence tout juste à prospecter les entreprises « A quoi sert la fin du monopole de l’ANPE, puisque tout le monde va sur nos offres ? », s’agace un haut responsable de l’Agence. Patrick, 50 ans , commercial, confirme : « J’ai eu quatre entretiens jusqu’à présent, c’est moi qui les ai décrochés. » Il vient pourtant régulièrement : « Pour voir des têtes, lire le journal, rencontrer mon consultant. C’est plus un soutien moral. » C’est la force d’Ingeus. « On continue à parler de son métier, on est considéré comme une personne à part entière, pas comme un exclu, confirme Sam. On a besoin d’autre chose que des couloirs froids de l’ANPE qui voient défiler tellement de cas que personne ne s’arrête plus sur vous. »

Pression. Pour autant, ce satisfecit psychologique ne suffit pas : l’Unedic demande des comptes. Si elle accepte de débourser autant d’argent pour chaque chômeur reclassé, c’est qu’elle espère les voir très vite réintégrer le monde du travail et donc leur verser moins d’allocations chômage.

La logique est comptable, Ingeus s’occupe des chômeurs qui coûteront le plus cher à l’Unedic : les demandeurs d’emploi sélectionnés ont encore au moins dix mois d’indemnisation devant eux. Les jeunes n’ayant jamais travaillé tout comme les chômeurs de plus de dix-huit mois en sont exclus car ils ne touchent pas, ou plus, d’allocations chômage. « Ça déplace déjà l’échantillon vers les plus employables, remarque Joseph Romand, ceux qui viennent juste de quitter un emploi. »

A priori, tous sont volontaires, mais des témoignages montrent une forte pression pour intégrer le système. « J’ai cru qu’on m’envoyait participer à une réunion d’information. En fait, venir, c’était déjà accepter le suivi, ce que je ne voulais pas car je suis sur un projet de création d’entreprise », explique Pascal. « La conseillère a reconnu que leur accompagnement ne correspondait pas à mon cas. Elle m’a donné une attestation à signer tout en m’expliquant qu’elle ne connaissait pas les conséquences de mon refus au niveau de l’Assedic. » L’Assedic est pourtant claire : aucune sanction n’est possible.

« Pas flexibles ». Fin septembre, sur les 1 201 chômeurs reçus par Ingeus en huit mois, 315 avaient retrouvé un emploi. Un quart en CDI, 10 % en CDD de plus de six mois et 65 % en CDD de moins de six mois ou autres. Soit un taux de reclassement de 26 %. Les syndicalistes sourient dans leur barbe : « Ce n’est guère mieux que les taux normaux, cela ne nécessite pas l’argent du régime d’assurance chômage pour payer des sociétés qui se feront du gras sur le dos des chômeurs », assène Pascal Bavencove, représentant de la CGT à l’Unedic. ANPE et Assedic attendent la fin de l’expérimentation, en février 2007, pour se prononcer. A Ingeus, Annick Chautard pointe « le manque de motivation » des demandeurs d’emploi qui ne sont pas encore retournés sur le marché du travail, malgré huit mois d’accompagnement. « Ils ne sont pas du tout flexibles dans leur manière de voir, ils refusent des salaires moindres ou de faire moins d’heures. Pourtant, un temps partiel de 10-15 heures dans le nettoyage, nous savons par expérience que le nombre d’heures augmente vite. Mais il y en a qui veulent 25 heures, pas moins. » Joseph Romand, lui, soupire : « C’est une machine à fabriquer du travailleur pauvre. »

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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