Liste des auteurs

SYLVESTRE HUET, LAURE NOUALHAT | Libération , le 19.09.2009

Ainsi fond, fond, fond…

dimanche 20 septembre 2009 par Sylvestre Huet, Laure NOUALHAT
A trois mois d’une réunion décisive à Copenhague, de nouvelles études attestent de l’accélération du réchauffement planétaire.

On s’est étripé sec vendredi à Washington. Les pays responsables de 80 % des gaz à effet de serre se réunissaient lors d’une réunion « privée » du Forum des principales économies (MEF). Mission officielle : « approfondir un dialogue franc » en perspective de la conférence de l’ONU sur le climat, en décembre à Copenhague. Ce « dialogue franc » signifie que la bataille est rude. Et pourtant, la veille, la NOAA, l’agence américaine pour la météo, le climat et l’océanographie, diffusait une image du globe saisissante. Elle montre que la température moyenne à la surface des océans en août dernier n’a pas d’égale depuis 1880. En outre, les températures moyennes de juin, juillet et août 2009 sur l’ensemble du globe se situent au troisième rang depuis la même date.

Rétraction estivale. Si ces records n’ont pas de sens climatique à eux seuls, ils s’inscrivent dans le changement planétaire dont nos émissions massives de gaz à effet de serre - par la combustion du charbon, du pétrole, du gaz, et la déforestation - sont responsables. Ils surviennent alors que d’autres signes indiquant l’ampleur des transformations à venir sont émis par la nature. Ainsi, la rétraction estivale de la banquise arctique qui est bien plus rapide que prévue. Le 11 septembre, Science publiait une étude montrant que les écosystèmes arctiques, végétaux et animaux, réagissent déjà fortement à cette évolution. Le 9 septembre, dans le Journal of geophysical research un travail sur la balance énergétique de la planète depuis 1950 montrait que 10 % seulement de l’énergie supplémentaire que nous avons injectée dans le système a réchauffé la Terre, et surtout les océans. Une part égale s’est évadée vers l’espace.

Inéluctable. La sous-estimation de l’élévation future du niveau de la mer par les rapports du Giec (le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) est établie. Sa cause provient d’un phénomène récemment mesuré : l’accélération de la marche des glaciers côtiers du Groenland et de l’Antarctique vers l’océan. A cette observation s’ajoute une étude, parue jeudi dans Nature. Une équipe internationale à laquelle participe Dominique Raynaud, l’un des découvreurs - en 1987 - des relations passées entre climat et effet de serre, vient de comprendre ce qui a provoqué une élévation importante du niveau de la mer entre - 11 000 et - 7000 ans. A l’époque, la calotte du Groenland a vivement réagi, par une diminution de sa masse, à une élévation locale de la température, supérieure d’environ 2° C à l’actuelle. Or, une telle température est inéluctable pour cette région au cours du XIXe siècle. Ce qui, affirment les auteurs de l’étude, « contribuera à un changement du niveau marin plus important que prévu ».

Sahel. Ces avancées ne sont pas la fin de l’enquête. Les climatologues avouent leurs limites. Ainsi, malgré un effort international de grande ampleur, le mystère du destin de la mousson africaine n’a pas été percé. Le Sahel va-t-il endurer des sécheresses plus dures, ou des étés mieux arrosés ? On ne le sait pas encore, expliquaient récemment les scientifiques français à l’initiative de ce programme.

Polémiques. En juillet, un article de Science montrait que l’énigme de la quantification du rôle climatique des nuages persiste. Le rythme du réchauffement des deux prochaines décennies demeure sujet de polémiques de labo entre influence solaire, gaz à effet de serre et oscillations des océans. Ces péripéties de la recherche ne sont en réalité pas du tout rassurantes : l’alerte climatique ne provient pas d’une science pathologique, mais complètement standard où les idées divergentes sont publiées dès lors qu’elles suivent des méthodes correctes. A la différence de la magie, cette science ne répond pas à tout. Mais son message est clair : pour éviter une embardée climatique vraiment dangereuse d’ici quelques décennies, il va falloir diminuer fortement nos émissions de gaz à effet de serre.


Voyage au pays des glaciers qui gouttent

Les altérations du climat ne cessent de grignoter le Groenland, ce continent glacé qui équivaut à quatre fois la France avec ses 2,2 millions de km2. Depuis juin, durant trois mois, plusieurs équipes scientifiques américaines ont embarqué à tour de rôle à bord de l’Arctic Sunrise, un brise-glace appartenant à l’organisation écologique Greenpeace. Entre l’ONG et les chercheurs, le deal est clair : la première bénéficie de la primeur des travaux de ces glaciologues, océanographes et climatologues ; les seconds profitent d’une logistique hors pair (bateau, hélicoptère…) permettant d’approcher au plus près les géants d’eau glacée. Libération a vécu dix jours avec eux, à l’avant-poste du réchauffement.

Canari blanc. L’observation de cette terre est vitale pour comprendre ce qui nous attend. Recouvert d’une gigantesque calotte polaire, riche de plus de 5 milliards de tonnes de glace, le Groenland est une des plus grandes réserves d’eau douce du monde. Spécialiste des glaces à la Nasa, Jay Zwally a coutume de dire que « le Groenland est au réchauffement ce que le canari est à la mine : un indicateur vital ». Lorsque le canari chante, tout va bien, lorsqu’il meurt, il est temps de s’extraire de la mine. Ici, le signal de l’urgence est silencieux, et plus effrayant encore. C’est qu’en matière de climat, il n’existe aucune mine d’où s’échapper.

Depuis plusieurs années, la calotte polaire et les glaciers fondent plus vite que prévu. « Le Groenland est un bon sujet d’étude car les changements y sont remarquables. Une immense masse de glace d’à peu près 3 km d’épaisseur en son milieu dont la fonte entraînerait une élévation de plusieurs mètres du niveau de la mer », explique Alexander Korablev, chercheur à l’université de Bergen (Norvège). Il a travaillé cet été sur la côte Est du Groenland, avec une autre ONG. Glaciers Sermersuaq, Humboldt, Petermann, Kangerdlussuaq, 79N, l’expédition va tous les explorer. Les glaciers sont les rivières par lesquelles la glace se déverse dans l’Atlantique nord ou la mer de Baffin.

Le glacier qui claque. Dix personnes dans le monde ont foulé ces glaces en mouvement, tailladées par des crevasses assassines, soit 0,0000000015 % des humains. Parmi elles, Leigh Stearns et Gordon Hamilton, deux glaciologues de l’université du Maine (Climate change institute) venus mesurer la vitesse de la rivière de glace. L’hélicoptère les a déposés sur les monticules gelés. Le glacier claque pour leur signaler son avancée. Les deux chercheurs explorent les rivières sous-glaciaires, franchissent les crevasses en grimpeurs avertis, sautent d’un ravin à l’autre. Sur quelques zones aplaties, ils installent des valises GPS alimentées par des panneaux solaires qui signalent leur position en temps réel. En surplomb de la vallée blanche, le binôme poste des appareils photo qui emmagasinent un cliché par seconde. Tous les trois mois, Gordon récupère les cartes mémoire et confectionne d’hypnotiques films-diaporamas composés de milliers de photos.

Après des années d’observation dans les pôles, le chercheur est catégorique : les glaciers avancent plus vite qu’il y a dix ans. « Ce qui nous a le plus surpris, c’est que sept des glaciers les plus gros du Groenland ont accéléré leurs mouvements depuis cinq ans. Le Kangerdlugssuaq avançait de 5 km par an en 2003, mais en 2005, il a bondi de 14 km ! »

Pourquoi ? « A cause du réchauffement, la glace en contact avec l’air ambiant fond plus vite. Elle s’infiltre dans les crevasses jusqu’à la base et elle joue alors le rôle de lubrifiant : le glacier va glisser plus vite. Par ailleurs, la base du glacier entre en contact avec l’océan. Or, ces dernières années, les océanographes ont constaté que les courants les plus chauds parviennent jusqu’ici. Il se peut donc que les glaciers fondent plus vite à partir de leur base. On a aussi constaté l’apparition de lacs de surface de plusieurs kilomètres. L’ajout de toute cette eau doit fragiliser les glaciers. On ne sait pas encore lequel de ces phénomènes domine, mais la totalité accélère le processus. »

Courants d’eaux chaudes. Sur le pont de l’Arctic Sunrise, Fiamma Stranea surveille la poulie qui dévide un filin d’acier de plus de 600 m. L’océanographe du Woods Hole Institute analyse l’eau à l’entrée du fjord. Au bout du câble, une sonde bourrée d’électronique recueille les données de l’eau : salinité, vitesse des courants, température… L’hypothèse est la suivante : les courants d’eaux subtropicales, plus chauds, viennent lécher la base des glaciers, accélérant leur fonte sous-marine. Les résultats récoltés parlent d’eux-mêmes : « A moins de 100 mètres, la température est de + 2°C, et de + 4°C à moins de 400 mètres. D’ordinaire, à cette époque, on a plutôt l’habitude de 0,5°C. »

Camaïeu de verts. En entrant dans Kangertittivaq, le plus grand fjord du monde, stupeur : plus aucune glace n’emprisonne la mer. En découvrant ces terres en 1822, l’explorateur anglais William Scoresby écrit : « Je n’ai jamais rien vu d’égal, d’une splendeur aussi audacieuse et d’un caractère aussi saisissant. » Près de deux siècles plus tard, le blanc dominant a laissé place, en ce septembre clément, à un camaïeu de verts et de gris. Certains fjords ne sont plus qu’un ballet immobile d’icebergs en déshérence. Le noir de l’océan absorbe la lumière et la chaleur. « La région est devenue "absorbeur de rayonnement solaire" alors qu’auparavant, elle le réfléchissait, selon le phénomène de l’albédo, la réflexion de la luminosité par le blanc », explique Korablev.

Sur le bord du fjord se dresse Ittoqqortoormiit, village de pêcheurs-chasseurs où vit dans une centaine de maisons colorées la dernière communauté humaine - 450 habitants - avant le grand désert blanc. On appelle ce village la riviera polaire parce que le temps y est plus clément qu’ailleurs, 8°C en cet après-midi de septembre. Les habitants profitent de l’été pour faire le plein de soleil, un pack de bières à leurs pieds, la veste polaire entrouverte et le sourire contagieux. Il ne faut pas se fier à l’air radieux des Inuits. Le peuple du froid vit un enfer, la dissolution en direct de sa culture dans la modernité mondialisée. Et les modifications climatiques les affectent directement.

Sur la grève, les pêcheurs scrutent l’horizon. Ce matin encore, ils ne sortiront pas dans le fjord. Au loin, une seule vedette à moteur piste un narval, dont la dent peut se monnayer 2 000 couronnes danoises (environ 270 euros). Les Inuits chassent aussi l’ours polaire, car sa fourrure peut rapporter jusqu’à 7 000 euros, mais le quota du village est limité à 30 individus. Dans quelques jours, les glaces vont emprisonner le fjord dans un carcan glacé. Le cargo de la Royal Arctic Line a livré les denrées de l’hiver. Il ne reviendra qu’en juillet, lorsque les glaces se seront dissoutes dans les étendues salées de la mer du Groenland.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !