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Alain Raynal , Thomas Lemahieu | L’Humanité du 7 mars 2007

Airbus : mobilisation exceptionnelle

mercredi 7 mars 2007 par Thomas Le mahieu, Alain Raynal
Aéronautique . 15 000 manifestants à Toulouse, 3 000 à Nantes et à Saint-Nazaire, 150 à Méaulte. Ils s’opposent au plan Power 8 de suppressions d’emplois et de cessions de sites.

Quelque 15 000 manifestants, et même plus, estiment les responsables syndicaux lorsque la queue de l’imposant cortège gagne, à midi passé de quelques minutes, la place du Capitole. « Les Toulousains avec Airbus et ses partenaires », peut-on lire sur l’immense banderole qui longe toute la façade de la mairie. À l’appel unitaire de tous les syndicats, les personnels ont quasiment tous déserté les établissements Airbus de l’agglomération toulousaine pour débrayer et prendre part au défilé. Une même mobilisation exceptionnelle pour dire non au plan Power 8, aux suppressions d’emplois et aux cessions des sites s’est également exprimée à Nantes, Saint-Nazaire et Méaulte.

Les salariés sous-traitants en nombre

Parmi les jeunes ouvriers sur la chaîne de l’A320, Brice, Nicolas, Alain, tous trois monteurs câbleurs, manifestent pour la première fois dans un cadre professionnel. « Nous sommes ici pour dire non aux suppressions d’emplois, mais aussi pour notre avenir et celui de nos copains qui cherchent des emplois, nous manifestons ainsi pour assurer des lendemains qui durent à ce riche potentiel industriel ». Préoccupation identique pour des salariés accumulant déjà quelques années d’ancienneté. Comme ce cadre en blazer bleu, chemise blanche et cravate, qui travaille depuis plus de vingt ans à Blagnac au siège, aujourd’hui Airbus Central Entity, où sont programmées 500 suppressions d’emplois chez les personnels Airbus et 600 parmi les sous-traitants in situ. « Si nous ne réagissons pas fortement aujourd’hui, s’inquiète-t-il, dans cinq ans ils iront produire des Airbus en Chine et ailleurs, là où les salaires sont les plus bas. »

Particulièrement nombreux dans la manifestation, les salariés sous-traitants sur site défilent côte à côte avec leurs collègues d’Airbus. Cela fait douze ans pour Stéphanie, huit ans pour Florence, la quarantaine chacune, que ces deux employées d’une société sous-traitante travaillent dans les services administratifs d’Airbus. Toutes deux auraient aimé un jour être embauchées par Airbus. À l’espoir tant mis à mal, elles répondent par l’inquiétude et la colère. « Nous sommes révoltées devant l’injustice, lancent-elles, l’ancien dirigeant responsable est parti avec beaucoup d’argent. Et nous, nous allons payer pour les erreurs des managers. Si on laisse faire, on va vers plus d’externalisation, de délocalisations au détriment de l’emploi et du savoir-faire, les PME sous-traitantes ne pourront plus suivre ».

Des récents embauchés sur la chaîne d’assemblage du gros-porteur A380 aux retraités de l’avionneur européen, toutes les générations de constructeurs se retrouvent dans la rue. Syndicaliste retraité CGT, Maurice Biard, salarié de 1956 à 1991, de Caravelle à Concorde puis Airbus, tient à rappeler qu’il a toujours fallu combattre pour assurer la défense et le développement de l’industrie aéronautique. « Aujourd’hui, ils voudraient nous faire croire que la crise est la faute des salariés alors qu’elle résulte de la politique des actionnaires qui ne cherchent qu’à soutirer le maximum de profit. » Des délégations de salariés d’Alcatel, d’Alenia Space, d’Astrium, de Labinal, de Microturbo, de Ratier Figeac, Blanc Aero..., là où des débrayages ont été lancés, sont présentes. Particulièrement nombreux aussi dans le défilé sont les élus [1] de toutes tendances politiques.

rejet syndical unanime du plan

Tous les dirigeants nationaux des confédérations syndicales manifestent à Toulouse. L’État doit intervenir dans Airbus, insiste Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière. « Nous constatons une évolution positive du gouvernement dans ce sens, mais insuffisante encore, nous devons donc maintenir la pression. » François Chérèque (CFDT) estime nécessaire également que des structures publiques entrent dans le capital. « Il y a un problème de gouvernance et Airbus a besoin d’un vrai pilote. » Au nom de la CFE/CGC, Bernard Van Craeynest souhaite que l’État « recrée un noyau dur et stable pour financer les nouveaux programmes ». Il demande que les personnels ne fassent en rien les frais de la restructuration d’Airbus. Le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, revient sur l’un des enjeux essentiels posé dans le débat actuel : « Doit-on accepter que le devenir de l’industrie aéronautique dépende du bon vouloir de quelques actionnaires, ou bien considère-t-on que l’appropriation par le collectif, c’est-à-dire les salariés et les citoyens, peut permettre d’envisager un tout autre avenir pour le développement de l’industrie et des emplois ? ». Bernard Thibault se félicite de la puissance des manifestations. Une forte mobilisation, juge-t-il, imprégnée par une forte sensibilité sur les problèmes posés et une certaine gravité. « Chacun sait bien que ce qui se passe chez Airbus est au centre de bien des enjeux ici et ailleurs, d’où l’intérêt d’insister pour le rejet de ce plan, le combat pour Airbus et l’emploi est symbolique par sa portée et ces enjeux ».


Intersyndicale « Insupportable de faire payer les salariés »

Au nom de l’intersyndicale d’Airbus (FO, CFE/CGC, CGT, CFDT, CFTC), Jean-François Knepper est intervenu à l’issue de la manifestation toulousaine. « L’imposante mobilisation montre tout d’abord l’attachement de tous à vouloir défendre notre industrie aéronautique. Il est inacceptable que des suppressions massives d’emplois et la vente des sites de Saint-Nazaire ville et Méaulte soient annoncées alors que notre carnet de commande dépasse les 2 500 avions. Insupportable de vouloir faire payer aux salariés les retards de l’A380 et les problèmes de parité entre l’euro et le dollar. Nous dénonçons la politique de la Banque centrale européenne. Que font nos dirigeants nationaux et européens ? Aucune raison ne peut justifier qu’ils laissent Trichet mener seul cette politique (...) Nous sommes en pleine mondialisation avec une vision ultralibérale de notre économie. Si on écoute nos patrons, la seule solution, selon eux, serait de délocaliser. Après Méaulte et Saint-Nazaire, à qui le tour ? Si l’un de nos sites est vendu à des tiers investisseurs, ils voudront délocaliser ensuite vers des zones à bas coûts (...) Doit-on accepter que soit remise en cause la pérennité de nos sites et de l’industrie aéronautique pour répondre aux besoins immédiats et récurrents des actionnaires ? Ces derniers ont récupéré des dividendes, ils doivent cotiser aussi dans des moments plus difficiles (...) Si nous ne sommes pas entendus aujourd’hui, alors nous devrons ensemble frapper plus fort... »


Sous la pluie battante,Saint-Nazaire contre le cyclone financier

La manifestation pour le « retrait de Power 8 » a rassemblé 3 000 personnes.

Dans la ville, un peu partout, cette affichette d’un journal local accroche le regard. Après l’annonce du plan de restructuration Power 8, elle avertit que l’heure est à la « manifestation après la douche froide » : à l’Usine-Ville, à côté des Chantiers navals, menacée d’externalisation et de fermeture complète, et sur le site de Gron, à quatre kilomètres de là, guère rassuré sur son avenir à moyen terme. Mais hier matin, c’était plutôt manifestation sous la douche froide : malgré cirés, parkas ou doudounes, une pluie absolument battante a trempé jusqu’à l’os les 2 000 à 3 000 participants au cortège interprofessionnel demandant le « retrait du plan Power 8 » et des « garanties sur l’avenir de l’industrie ». Un peu plus tôt dans la matinée, les salariés d’Airbus, qui, répondant massivement (90 % de grévistes) à l’appel de leur intersyndicale FO-CFTC-CGC-CFDT-CGT à des débrayages d’une demi-journée, constituaient l’écrasante majorité des troupes, avaient dû renoncer à gagner le centre-ville à pied... Comme si, au fond, les actionnaires et les financiers, inspirateurs directs du plan de restructuration chez Airbus, n’avaient hier pour seul allié que ce temps de chien !

Car, par-delà la traîtrise météorologique, Power 8 n’est, dans les débats électoraux, désormais plus très loin de faire l’unanimité contre lui et, ça, les gars de chez Airbus ne manquent pas de le relever, tantôt graves tantôt ironiques : avant le départ de la manifestation, un ouvrier en bleu, sans étiquette syndicale, raille pour les copains les « simagrées » - comme il a dit, lui - de Nicolas Sarkozy sur le dossier aéronautique. « Il fait n’importe quoi, rappelle-t-il. Depuis des semaines, Sarko nous dit que l’État ne doit pas se mêler des affaires du secteur privé et donc surtout pas d’Airbus. Et là, aujourd’hui, il revient pour glisser que finalement, euh, peut-être que l’État peut participer à la recapitalisation. C’est ridicule et c’est tragique ! » Un peu plus loin, sur le trottoir le long du parcours, Joël Batteux, le maire PS de Saint-Nazaire, se félicite, lui, que « l’annonce faite par les régions ait poussé le gouvernement à bouger » puisque, ajoute-t-il, « toutes les éminences pour lesquelles le gouvernement n’avait rien à faire sur ce dossier viennent d’être démenties par Villepin qui se dit prêt à suivre si le groupe demande une augmentation de capital ». À quelques pas de là, Franck, un jeune militant de la CGT, se souvient, fermement mais sans acrimonie : « Ah, quand, à la fin des années 1990, on se bagarrait devant les sites contre la perspective de la privatisation, on n’était pas bien nombreux, une petite centaine au maximum... Mais là, tout le monde vient nous dire que ce qu’on disait à l’époque, c’était juste et qu’on avait raison. Ça progresse quand même, non ? »

Dans ces conditions, sur les deux sites d’Airbus à Saint-Nazaire, les organisations syndicales paraissent prêtes à maintenir la pression. Même celles qui sont traditionnellement les plus tendres, comme FO, la CGC et la CFTC rassemblées dans une « entente » majoritaire comme sur les autres sites Airbus... Au nom de l’intersyndicale, Yvonnick Dréno (FO) continue de dénoncer « les impératifs de la Bourse » qui conduisent à « dépecer la plus grande société française et européenne d’aéronautique ». Dans les prises de parole, Bernard Joncour (CGC) fustige vertement les externalisations massives prévues dans le plan de restructuration et Yannick Crusson (CFTC) appelle « l’État à intervenir contre la Banque centrale européenne (BCE) qui privilégie l’euro fort au détriment des emplois ». « La tempête qui sévit ce matin sur notre région est une banalité à comparer avec le cyclone financier destructeur qui pourrait s’abattre sur nos industries », rappelle Christian Duval, secrétaire de l’union locale CGT. Dans le cortège, Didier Lanurien, élu CGT au comité d’entreprise des Chantiers de l’Atlantique, confirme la menace : « Ce qui arrive chez Airbus, c’est exactement ce qui nous tombe dessus aussi aux Chantiers, on a des bateaux à fabriquer, mais on sous-traite... On sous-traite à fond et on détruit les emplois ! »


John Monks : « De la responsabilité des États »

La Confédération européenne des syndicats exprime sa solidarité avec les salariés d’Airbus. Dans un communiqué, John Monks, son secrétaire général déclare : « Airbus est le fleuron de l’aviation européenne. Cette entreprise est le symbole de la capacité de l’Europe à se construire et il est inacceptable qu’elle con- naisse aujourd’hui une telle débâcle sociale et que ce soient les travailleurs qui en fassent, une fois de plus, les frais puisque 10 000 emplois devraient être supprimés. Les travailleurs ne peuvent pas continuellement payer le prix des erreurs de la direction. Au départ, il s’agissait d’un projet de coopération européenne et il ne doit pas se transformer en un conflit qui confronte les travailleurs de différents pays les uns contre les autres. Airbus pose aussi le problème de la responsabilisation et de la transparence des gestionnaires d’une entreprise jusqu’alors modèle en la matière qui n’ont pas anticipé les problèmes. C’est aussi une responsabilité des États ».


Le chiffre : 97

C’est le nombre d’avions commandés à Airbus pour les deux premiers mois de 2007. Dans la même période, 76 appareils ont été livrés. Boeing fait, quant à lui, état de 64 commandes depuis le début de l’année.


Airbus. Mobilisation européenne le 16 mars

À la suite du succès des grèves et manifestations sur les sites français d’Airbus, une prochaine étape est prévue le vendredi 16 mars à l’appel des syndicats européens de la construction aéronautique. Cette mobilisation s’exprimera par une grande manifestation à Bruxelles.

[1] On note la participation de : Martin Malvy, président du conseil régional ; de Pierre Izard, président du conseil général de Haute-Garonne ; de Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse ; de Charles Marziani, vice-président communiste du conseil régional ; de Jean-Marie Cavada ; député au Parlement européen ; de José Bové ; d’Olivier Besancenot...

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