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Un article de Martine Orange paru dans le Monde du 15 février 2005

Alcan accélère la restructuration de Pechiney

lundi 14 février 2005 par Martine Orange
En rachetant le leader français de l’aluminium fin 2003, le groupe canadien avait multiplié les promesses sur la pérennité des activités de sa cible. Mais les faits contredisent ces déclarations, et un document interne prévoit d’importants désinvestissements.

Un plus un égale un. C’est l’étrange addition obtenue, un an après le rachat du français Pechiney par le canadien Alcan. Alors que son chiffre d’affaires a augmenté de plus de 10 milliards pour atteindre 24,8 milliards de dollars (19,1 milliards d’euros), que son résultat d’exploitation a doublé, à plus de 3,3 milliards, le groupe canadien a annoncé, pour l’année 2004, un bénéfice net de 66 millions de dollars, en hausse seulement de 2 millions par rapport à l’exercice précédent.

Des chiffres jugés étonnants par le marché quand l’aluminium, comme toutes les matières premières, a connu des hausses sans précédent de la demande et des prix et que les groupes de ce secteur annoncent des résultats historiques.

Alcan justifie cette contre-performance par l’évolution défavorable du dollar face à l’euro, des charges de restructuration et, surtout, une révision de la valeur des actifs européens selon ses propres critères et non plus ceux de Pechiney. L’ensemble donne 538 millions de dollars de charges exceptionnelles.

Dans le groupe, en France, ces chiffres ont été ressentis douloureusement. Pour de nombreux cadres, devenus familiers des méthodes d’Alcan, cette remise à plat comptable risque d’être le prélude à d’importants désinvestissements. Interrogé sur cette éventualité, Alcan ne répond pas. Pour les syndicats de l’ancien groupe français, la réponse ne fait aucun doute.

"En 2004, nous avons vu les premiers effets de la rationalisation. Mais l’année qui vient risque d’être terrible, dit Claude Verdier, délégué CGT. Toute logique industrielle a disparu. On ne juge que sur des critères financiers. Tout ce qui n’y répond pas est séparé, vendu, cassé."

Le rapprochement entre les deux groupes d’aluminium et d’emballage a conduit à d’inévitables réorganisations. Alcan a supprimé les doublons dans les postes fonctionnels (finances, ressources humaines, administration), et rationalisé les outils. Environ 800 emplois ont été supprimés.

Pour se conformer aux exigences de la Commission européenne, le groupe a aussi organisé une scission d’une partie de ses activités de produits laminés, regroupés, depuis janvier 2005, dans une nouvelle société indépendante, Novelis.

Mais les restructurations ne paraissent pas devoir s’arrêter là. Fin novembre, Alcan a déjà annoncé la suppression de 570 emplois et la fermeture de trois usines. Ce n’est qu’un premier aperçu, à en croire les syndicats.

Un document interne, établi en septembre et dont Le Monde a pu se procurer une version, prévoit la disparition de 2 200 emplois d’ici à 2006. Alcan avait nié, à l’époque, ces chiffres, affirmant qu’il ne s’agissait que des hypothèses de travail.

Pourtant, celles-ci se confirment. Tous les sites désignés dans le plan de novembre figuraient dans ce document. D’autres semblent déjà sous la menace, comme les usines d’emballage de Provins (Seine-et-Marne), de Sélestat (Bas-Rhin) et de Vitoria, en Italie.

Ce n’est qu’un des aspects de la réorganisation. Les annonces ont été faites de façon fragmentée mais, ces dernières semaines, Alcan a déjà fait part de son intention de vendre Pechiney Electrométallurgie (968 personnes), l’usine Rhenalu, à Froges (Isère, 72 personnes), celle de Mercus (Ariège, 66 personnes), Aluminium de Grèce (1 340 personnes). D’autres risquent de suivre, en Espagne, en République tchèque, en Allemagne, en Belgique et encore en France.

Selon le même document interne, Alcan envisagerait de vendre 25 sites en Europe. Plus de 5 140 emplois seraient concernés. "Alcan veut tellement se séparer des actifs qu’il juge inutiles qu’il est prêt à brader. Aluminium de Grèce serait proposé pour à peine 100 millions d’euros", confie un cadre.

LES CADRES N’Y CROIENT PLUS

La tension est si grande que les rumeurs les plus alarmistes circulent. D’après plusieurs cadres, Alcan envisagerait même de se séparer de l’activité aluminium primaire en France, à l’exception de l’usine de Dunkerque. Alors que les salariés, sur place, espèrent encore un développement, le site de Lannemezan, menacé depuis des années, mais aussi celui de Saint-Jean-de-Maurienne, berceau de Pechiney, pourraient quitter le groupe.

"Alcan n’a pas l’habitude de commenter les rumeurs", répond le groupe, avant d’ajouter : "Aucun processus de vente concernant les usines de Lannemezan et de Saint-Jean-de-Maurienne n’a été amorcé."

Est-ce pour cette raison que Jean-Dominique Sénard, ancien numéro deux de Pechiney et devenu, par la suite, responsable de l’intégration en Europe, a démissionné début février, comme cela se murmure dans l’ancien Pechiney ?

"Alcan n’avait plus besoin de lui", dit simplement François Homeril, de la CGC, qui constate que "le groupe ne sera plus tenu par les promesses faites - par l’ancien dirigeant -".

Chez Pechiney, les cadres disent ne plus croire aux promesses d’Alcan. Selon eux, aucun des engagements de développement, de création mutuelle, de respect des cultures n’a été tenu. A l’exception de Chrystel Bories, ancienne éminence grise de Jean-Pierre Rodier, dernier PDG de Pechiney, tous les cadres dirigeants de l’ancien groupe français ont été écartés.

"Les Canadiens ont pris la direction des sites qui les intéressent, les Français conservent ceux à restructurer et à fermer", ironise un cadre.

Dunkerque est ainsi dirigé par un Canadien et Saint-Jean-de-Maurienne par un Français. La recherche et les technologies de l’aluminium, référence mondiale de Pechiney, sont passées sous contrôle de cadres canadiens.

Alors qu’il a lancé, en 2004, des projets valant des centaines des millions de dollars dans le reste du monde, le groupe n’a investi en Europe que 22 millions d’euros, à Issoire (Puy-de-Dôme), pour augmenter de 10 % les capacités de l’usine de tôles fortes pour l’aéronautique. Une des seules activités de l’ancien Pechiney qui l’intéresse fortement, le groupe canadien n’étant jusqu’alors pas présent sur ce marché très rémunérateur, dominé par le français.

Ce soutien à Issoire pourrait n’être que provisoire, selon certains observateurs. Maintenant qu’Alcan a obtenu de conserver l’usine consacrée à l’aéronautique de Ravenswood, aux Etats-Unis, il va y porter tous ses efforts, prédisent-ils. "A ce rythme, il ne restera plus rien de Pechiney et d’une histoire industrielle de plus de 120 ans dans cinq ans", dit un cadre, écœuré.


Une communication très étudiée

"Inclure les personnes clés de l’administration et du gouvernement dans la liste des contacts prioritaires" ; "communiquer de façon très prudente sur le plan de rationalisation" ; "s’appuyer sur des professionnels externes de la communication". Dans son document interne de projet de restructuration Alcan, avec l’aide du cabinet spécialisé dans les questions sociales Altedia, a établi une liste de mesures pour faire accepter son plan sans heurt.

Les pays y sont notés. Il y a les difficiles, marqués en rouge, comme la France et la Belgique, où Alcan estime délicat de faire accepter les restructurations. Ceux où il faut être attentif, notés en orange, comme la République tchèque et la Grande-Bretagne. Et ceux où il juge que les réorganisations devraient être acceptées sans problème, comme la Suisse, l’Italie et l’Allemagne.

Deux règles, cependant, s’appliquent à tous : ne jamais annoncer un plan global mais fragmenter les mesures, sensibiliser l’administration et le monde politique.

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