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Un article de Hassane Zerrouky paru dans L’Humanité du 22 avril 2006

Algérie , Le front social en ébullition

samedi 22 avril 2006 par Hassane Zerrouky
Algérie . Grâce au pétrole , jamais le pays n’a été aussi riche. Pauvreté et précarité gagnent du terrain tandis que les conflits sociaux se généralisent.

« L’Algérie est riche mais le peuple est pauvre », dit Merouane, chauffeur livreur, père de deux enfants. Avec un salaire net d’environ 20 000 dinars (200 euros), primes comprises, il n’y arrive plus. « Le kilo de tomates est à 150 dinars, la viande à 600 dinars », dit-il. Et d’énumérer le reste, l’augmentation des prix de l’électricité et du gaz, « alors que l’Algérie est un grand producteur de gaz », fait-il remarquer. Comme lui, les Algériens ne s’expliquent pas les raisons qui font qu’avec des réserves de change de 61 milliards de dollars, une balance commerciale excédentaire pour la sixième année consécutive de plusieurs milliards de dollars, le gouvernement refuse d’augmenter les salaires pour ceux qui disposent d’un emploi.

En fait, la croissance algérienne, d’environ 6 %, est essentiellement tirée par les ventes d’hydrocarbures (90 % des recettes d’exportation). Le discours officiel fait observer qu’une partie de l’argent du pétrole est bloquée sur un fond de régulation destinée à parer à un éventuel retournement du marché pétrolier. Une explication qui ne convainc pas les Algériens pour qui il n’y a jamais eu autant de riches dans ce pays. « Il n’y a que l’import qui fonctionne dans ce pays. Voyez toutes ces boutiques en tous genres, ces supermarchés qui s’ouvrent et qui donnent l’image d’un pays en pleine croissance. Une société à deux vitesses est en train de naître sous nos yeux. Tout cela est virtuel. N’importe quel économiste, même libéral, vous fera remarquer que l’import tue l’industrie locale et l’emploi », observe Ahmed, membre du Forum social, ONG altermondialiste en phase de constitution.

dES EMPLOIS MENACés par les importations

Les sociétés d’import nées au lendemain de la fin du monopole d’État sur le commerce extérieur, que le gouvernement cherche à réglementer - il en existe près de 40 000 - font peser une sérieuse menace sur l’économie algérienne. Une poignée d’entre elles, derrière lesquelles agissent de gros bonnets jouissant d’appuis au sein de l’administration, exercent un véritable monopole sur les importations de certains produits de large consommation.

Récemment, la presse algérienne s’est fait l’écho de l’appel au chef de l’État des petits producteurs de la tomate industrielle menacée par l’importation à des prix défiant toute concurrence en provenance de Turquie et des pays asiatiques. Elle fait peser une menace sur l’emploi de plus de 200 000 actifs du secteur font-ils remarquer. Même les patrons du privé industriel se plaignent, rapporte le journal de gauche Alger républicain dans son numéro daté du mois d’avril. Il cite Issad Rebrab, patron de Cervital, qui fait état du refus des pouvoirs publics d’autoriser des projets de partenariat entre entreprises du secteur public et du secteur privé algérien. « Les décideurs ont peur d’une émergence de grandes entreprises algériennes », déclare-t-il. « Même pour visser une plaque de tôle, on fait appel aux boîtes étrangères. Les autorités agissent comme les Saoudiens qui ne disposent pas d’une main-d’oeuvre locale formée », assure Menad, ouvrier au chômage, victime d’une compression d’effectifs.

Au nom de l’efficacité économique, les autorités préfèrent confier les grands chantiers aux entreprises chinoises. « Avec un salaire mensuel moyen de 150 euros, des horaires de travail de 50 heures par semaine, une semaine de congé annuel, le salarié chinois est rentable et de surcroît efficace », fait observer Malik, cadre d’une entreprise de conseil, partisan d’une ouverture totale du marché algérien. Ajoutant perfidement, « avec eux au moins (les Chinois), pas de risque de conflits sociaux de moyenne ou longue durée » ! En effet, plus de 50 000 Chinois et autant de ressortissants asiatiques travaillent en Algérie. Qui plus est, à Alger, l’immigration chinoise investit le commerce de détail et de gros, ouvrant de nombreuses boutiques de prêt-à-porter, de chaussures et de petit matériel ménager électronique à des prix à portée de bourse. « Et ce n’est qu’un début », ajoute encore Malik.

Si officiellement le chômage a baissé - il est de 13 % contre 20 % en 1999 - la pauvreté reste à un niveau élevé - plus de 20 % de la population - et l’emploi précaire tend à se généraliser, surtout dans le bâtiment et le commerce où des dizaines de milliers de personnes sont embauchées sans être déclarées. Certaines régions du centre, de l’ouest et de l’est algérien sont des zones sinistrées. C’est dans ces régions qu’ont lieu presque de manière permanente, au point de se banaliser, des émeutes sociales échappant, faute d’intermédiation sociale, à tout contrôle. « Les gens se battent comme ils peuvent, assure Ali, militant du MDS (Mouvement social démocratique), s’étonnant que dans des coins reculés du pays, « à la lisière du Sahara » dit-il, des jeunes ont affiché des posters de Chavez.

En attendant, le front social est en ébullition. À l’appel des syndicats autonomes, des grèves nationales ont secoué l’enseignement secondaire durant le mois de janvier et de février, contraignant le pouvoir à la négociation salariale. Faisant suite à une grève qui a duré du 25 février au 2 mars dernier, les universitaires ont de nouveau observé, les 17 et 18 avril, deux jours d’arrêt suivis massivement, menaçant les pouvoirs publics d’une « grève illimitée » à compter du 13 mai si elles ne donnaient pas suite à leurs revendications salariales et statutaires. Quant aux syndicats de la fonction publique, ils ont déposé un préavis de grève pour le 9 mai... Et, pourtant, le gouvernement demeure sourd aux revendications. « Quand ça pétera, comme en octobre 1988, je n’aimerais pas être à la place des actuels ministres », assure encore Ali.

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