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un article de Hervé NATHAN et Grégoire BISEAU paru dans Libération le 30 janvier 2006

Arcelor, métal précieux

lundi 30 janvier 2006 par Hervé Nathan, Grégoire BISEAU
Paris et Luxembourg lancent une contre-attaque pour défendre leur géant sidérurgique face à l’offre de rachat par Mittal Steel.

La riposte d’Arcelor à l’OPA de Mittal Steel sera politique. Mais chut !, il ne faut pas le dire. Hier se sont exprimés successivement les gouvernements de Wallonie, du Luxembourg, le conseil d’administration du groupe sidérurgique et Thierry Breton. Sans surprise, le conseil d’administration d’Arcelor, réuni hier à Luxembourg, a rejeté à l’unanimité l’offre de Lakshmi Mittal. Un communiqué très sec fustige les propositions de l’adversaire : « Arcelor et Mittal ne partagent ni la même vision stratégique ni le même modèle de développement ni les mêmes valeurs. » Et de mettre en garde sur les « consé quences dommageables que pourrait avoir la proposition de Mittal Steel pour le groupe, ses actionnaires, ses salariés et ses clients ». Arcelor, dans l’impossibilité de formuler une contre-attaque pour le moment, appelle donc au secours. Les premiers à répondre présent hier ont été les syndicats du groupe. Puis le gouvernement luxembourgeois. Hier après-midi les ministres du grand-duché ont exprimé « leurs vives préoccupations face à ce projet d’OPA non sollicitée et en apparence hostile ». Craignant le départ du siège d’Arcelor (premier employeur privé du pays), ils exigent des « engagements précis concernant le rôle du gouvernement luxembourgeois », premier actionnaire d’Arcelor avec 5,6% des parts. Et le Luxembourg, paradis fiscal , d’enfourcher le cheval du patriotisme économique. Il utilisera « tous les moyens juridiques et politiques à sa disposition pour veiller, dans le respect du droit européen, aux intérêts industriels, sociaux et financiers du grand-duché ».

« Choqué ». En comparaison de l’énergie luxembourgeoise, Thierry Breton avait l’air un rien gêné aux entournures. Interrogé hier lors du Grand Jury RTL-LCI-le Figaro, le ministre de l’Economie a bien montré qu’il désapprouve l’opération, mais en évitant de dire ­ règles européennes obligent ­ qu’il s’y opposerait. Il s’est dit « très choqué » des procédés de Mittal et « très surpris de la façon de procéder qui ne correspond pas aux façons modernes ». Autrement dit, Lakshmi Mittal serait malpoli de lancer une OPA hostile, sans prévenir les politiques. « Je recevrai à ma demande monsieur Mittal [ce matin, ndlr] et je verrai ce qu’il a à me dire. » Breton avait longuement reç u le pré sident d’Arcelor, Guy Dollé , samedi aprè s-midi et a beaucoup téléphoné à ses collègues européens.

Avec un bonheur iné gal puisque le ministre-président de la Wallonie, le socialiste Elio di Rupo, s’est contenté d’exiger de Mittal et d’Arcelor qu’ils respectent des engagements sociaux et industriels vis-à -vis de sa région. Il est vrai que la Belgique, qui a connu maintes suppressions de sites sidérurgiques avant ou après la fusion d’Arbed, Usinor et Aceralia, n’a pas forcément envie de défendre le groupe Arcelor coûte que coûte. Enfin, Madrid s’est montré d’une grande discrétion : pas de communiqué ni de déclaration.

« Compétition » . Le Luxembourg et la France auront à se garder de la tutelle de la Commission européenne, gardienne du libre marché des capitaux dans l’Union. Samedi, à Davos, la commissaire européenne en charge de la Concurrence, Neelie Kroes, a livré sa philosophie en matière de défense des groupes : « Je suis contre les champions nationaux, pas franchement favorable aux champions européens, mais très favorable aux champions mondiaux présents en Europe. » Voilà qui va aller droit au coeur de Mittal Steel. Sans jamais évoquer directement l’OPA hostile du groupe sur Arcelor, la commissaire a pourtant clairement calibré son message pour se faire entendre de Paris. « Je regrette que, pour des questions électorales de court terme, certains politiques soient parfois tentés de remettre en question la concurrence. La compétition est un challenge, pas une menace » , a-t-elle insisté .


Le style charmeur de Mittal Steel

Rencontre avec le patron indien de la firme qui a lancé l’OPA sur Arcelor.

par Armelle THORAVAL

Dans le petit salon où patientent les visiteurs du septième étage de Berkeley Square, au centre de Londres, pas de tableau de maître ni de sculpture contemporaine, ni même de photo flamboyante d’un site industriel. Sur les rayonnages de la bibliothèque s’empilent de gros et austères volumes gris sur la stratégie sidérurgique, la capacité de l’industrie de l’acier à s’adapter, prévisions et ouvrages de référence qui émanent du plus influent cabinet d’études américain, World Steel Dynamics. Ce samedi matin, Lakshmi Mittal, patron du numéro 1 mondial de l’acier, Mittal Steel, travaille ses arguments en faveur de l’offre d’achat lancé e la veille sur Arcelor. A Thierry Breton, le ministre de l’Economie, qu’il rencontre pour un petit déjeuner ce matin à Paris, il compte expliquer que « [son] offre ne doit pas être prise comme hostile mais comme non sollicitée, dans une approche amicale » , une différence sémantique difficile à soutenir et pas du tout partagée par les dirigeants d’Arcelor. Il veut insister sur le fait que « [leurs] deux entreprises sont de taille mondiale, mais ont de très fortes racines européennes » . Une évidence pour Arcelor, une démonstration qui reste à faire pour son groupe.

« Ecouter les syndicats. » Mittal Steel, ce n’est pas l’acier indien qui dé barque en Europe : si les frères de Lakshmi Mittal dirigent des entreprises dans ce secteur en Inde, sa firme n’y est pas présente. Mais la localisation à Rotterdam du siège fiscal du groupe, ou à Londres de la direction opérationnelle, n’en fait pas un acteur de la vieille Europe sidérurgique, celle de la Communauté du charbon et de l’acier (Ceca). « La France est une part très importante d’Arcelor avec ses 30 000 salarié s et ses 19 sites. Il n’est pas question de licencier mais de maintenir les engagements d’Arcelor, d’assurer un meilleur et plus sûr avenir. » Et aussi : « Je veux écouter les syndicats et leurs inquiétudes. Nous voulons travailler ensemble. »

Vendredi en lançant son opération, tout à son ambition de construire un géant mondial, Lakshmi Mittal a tenu un discours économique et financier propre à séduire Wall Street. Par le passé , il a démontré son savoir-faire dans la reprise d’immenses sites sidérurgiques à la faveur de privatisations, sa capacité à négocier avec les gouvernements les plus variés, de la Roumanie aux autorité s chinoises en passant par l’Algérie. Cette fois, il apparaît presque candide. Peu préparé à faire face à ce mélange de capitalisme privé et d’interventionnisme d’Etat, de patriotisme économique et de discours antiglobalisation qui seront l’arrière-scène de son offensive, à tout le moins en France.

« Réduire l’instabilité . » Depuis plusieurs années, Lakshmi Mittal prêche le même discours : pour éviter les banqueroutes, encaisser les retournements de conjoncture, il faut grossir, atteindre une taille mondiale et pas seulement régionale. Il en fait encore la démonstration, ce samedi matin : « La consolidation (la constitution de groupes mondiaux par fusion, ndlr), c’est la solution pour réduire l’instabilité de ce secteur » , ce qui permettrait de « peser sur l’offre en réduisant la production » lorsque les prix dégringolent. C’est ce discours industriel qu’il devrait servir ce matin à Breton comme aux Luxembourgeois qu’il verra demain. Quant aux arcanes de la politique française... « Le siège d’Arcelor est à Luxembourg » , répond-il. Mittal ne veut surtout pas être pris pour un pré dateur ou un tycoon à l’américaine, mais pour un bâtisseur : « J’ai grandi comme un garçon pauvre à Calcutta. Je vivais dans un tout petit endroit bruyant. J’ai appris mon métier avec mon père en Inde et j’ai conservé un très fort attachement aux gens, aux communauté s locales. » Que les fastes du mariage de sa fille Vanisha en 2004 ­ entre Versailles, Vaux-le-Vicomte, les Tuileries et le parc de Saint-Cloud ­ ou l’achat de son palace de Kensington puissent ternir cette image de self-made man industrieux ne l’effleure pas : « Paris, c’est l’endroit le plus romantique pour marier sa fille. » L’union de Mittal Steel et d’Arcelor, elle, ne sera pas une question de romantisme. Mais de guerre des nerfs.

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