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Un article de Hervé Kempf. paru dans Le Monde du 28 décembre 2005

Asbestos, la ville maudite de l’amiante

mercredi 28 décembre 2005 par Hervé Kempf

Vous avez peur ?" Pierre Laroche tend une poignée d’amiante. Le matériau est d’une blancheur immaculée. Au toucher, la sensation est si douce qu’on dirait un duvet, quelque chose entre le coton et la barbe à papa. Et de savoir que cette fibre onctueuse est en fait une roche ajoute à la fascination qu’elle exerce : car, bien sûr, l’aile d’ange si tendre à la main est en fait un diable redoutable qui, s’il s’insinue dans les poumons, provoque des maladies inguérissables et mortelles.

Mais ici, dans l’usine de Thetford Mines, à 200 km de Québec, dans la MRC (municipalité régionale de comté) de l’amiante, on ne veut voir que l’ange : ce matériau miraculeux a versé sur la région une prospérité inégalée avant que la connaissance de ses méfaits ne provoque son rejet par les pays occidentaux et la décadence continue de la région minière. Pourtant, les ouvriers veulent encore y croire et, en ce mois de décembre où il fait - 24 0C, l’usine est en pleine activité : de puissants ventilateurs aspirent toute poussière de ces lieux à la propreté impeccable où l’on sèche, broie, concasse et nettoie la fibre qu’on appelait naguère "l’or blanc". Elle est enfin empaquetée en blocs de 50 kg soigneusement scellés qui seront expédiés en Asie.

La roche provient d’un filon, à 600 mètres de profondeur. Vêtu d’un casque à lampe, de bottes et d’une combinaison, on y accède par un ascenseur brinquebalant. Des galeries ont été creusées dans "la terre à coton" que parcourent des chargeuses. Elles apportent, vers un poste de concassage, la roche recueillie après des écroulements provoqués par des explosions contrôlées. Réduite en morceaux de 10 cm de diamètre, elle est ensuite remontée à l’usine. La projection de béton sur les parois assure le soutènement. Le principal risque, c’est l’incendie qui pourrait partir de l’inflammation de l’huile des moteurs - le dernier s’est produit en 1973. La ventilation continue assure qu’il y a moins d’une fibre par cm3 d’air. "Depuis la grande grève de 1975," dit Pierre Laroche, directeur du contrôle qualité, "les normes de sécurité ont été très renforcées. Et puis le minerai d’ici, la chrysotile, n’est pas la variété d’amiante la plus dangereuse, l’amphibole."

Mais ce plaidoyer est sans doute désespéré. L’amiante vit au Québec ses dernières années. A Thetford Mines, la mine souterraine exploitée par la société Lab Chrysotile ne fonctionne qu’en alternance, six mois par an, avec la mine voisine à ciel ouvert. A quarante kilomètres de Thetford Mines, la vile d’Asbestos porte le nom même de l’amiante en anglais. Une immense mine à ciel ouvert, qui couvre 6 km2 et plonge à 350 m, y est, elle aussi, à l’arrêt la moitié de l’année. Le Québec produit encore 200 000 tonnes par an, mais c’est bien en deçà du volume des folles années 1960 et 1970, quand le Canada fournissait jusqu’à 1,8 million de tonnes (en 1973), soit près de 40 % de la production mondiale. Le cours élevé du dollar canadien, la concurrence de la Russie et du Brésil et, surtout, l’interdiction de l’amiante par les Etats-Unis et l’Europe, ont conduit les compagnies, peu à peu, à la faillite. "Quand on est rendu au bout du rouleau, on est au bout du rouleau, dit, sans fard, Normand Boutet, adjoint au président de Lab Chrysotile. Notre but est de tenir le coup suffisamment longtemps pour accompagner les gens à la retraite."

Quel contraste avec le passé ! La dizaine de mines entre Asbestos et Thetford Mines employaient plus de six mille travailleurs, contre moins de huit cents aujourd’hui. "Un manoeuvre ici était payé trois fois plus qu’un manoeuvre à Montréal, se souvient Francesco Spertini, géologue de la mine d’Asbestos aujourd’hui à la retraite. L’argent ruisselait. Les gens vivaient à crédit, on avait deux voitures et toujours celle de l’année, un chalet au bord d’un lac... Ah ! la chute a été dure..."

Plus encore que Thetford Mines, qui compte 26 000 habitants et parvient à se diversifier, Asbestos suinte la tristesse et le regret des beaux jours. Un manteau neigeux couvre le gouffre et les maisons impeccablement alignées.

C’est superbe, dans l’air glacé et cristallin, sous le ciel bleu limpide. Mais la ville n’a pas d’autre ressource que la mine. Elle craint de mourir. Sa population est passée de 11 000 habitants à moins de 7 000. A midi, les jeunes sortent du collège comme une volée de moineaux mais, certainement, ils partiront ailleurs chercher du travail, quand le temps sera venu. Au téléphone, le syndicaliste Rodrigue Chartier ne veut plus voir les journalistes : "On s’est trop fait amocher, je ne veux même pas te parler des chutes de salaires qu’on a dû accepter. Sois bien certain que ça ne s’adresse pas à toi, mais j’ai décidé de passer l’éponge, de ne plus m’occuper de tout ça."

Contre le cours inexorable des choses, le gouvernement du Québec soutient encore l’amiante. Depuis 1988, l’aide aux compagnies minières d’amiante se chiffre en centaines de millions de dollars. Le 12 décembre, encore, il a accordé 1,6 million à Lab Chrysotile pour des travaux souterrains. En 2002, il a adopté une "politique d’utilisation accrue et sécuritaire de l’amiante chrysotile au Québec".

Cette attitude qu’un étranger pourrait juger irrationnelle ou, à tout le moins, irréaliste, renvoie en fait à un enjeu historique. Découvertes à partir des années 1870, les mines ont d’abord été exploitées par des capitalistes anglais et américains, les travailleurs québécois francophones étant soumis à une pollution meurtrière et à des salaires de misère. Une grande grève à Asbestos, en 1949, leur a permis de secouer le joug. Elle a aussi servi de creuset au syndicalisme québécois et l’on y voit communément une étincelle du brasier où s’est trempée la Révolution tranquille qui, dans les années 1960, a transformé le visage du Québec.

Une autre grande grève, en 1975, a conduit à une nationalisation des compagnies par le parti indépendantiste, au pouvoir en 1981 - nationalisation d’ailleurs défaite dans les années suivantes. Si bien que l’amiante reste un sujet tabou au Québec, comme s’il s’agissait d’un remords ou d’une dette morale. Mais chacun sait bien que le verdict est tombé. Même Asbestos n’y croit plus : au printemps dernier, la chambre de commerce a lancé un débat, proposant de changer le nom de la ville, un nom symbole autrefois de richesse et de modernité, et aujourd’hui maudit.


Un marché mondial qui s’ouvre vers l’Asie et la Russie

LE MONDE | 27.12.05 | 12h58 • Mis à jour le 27.12.05 | 12h58

Ici l’industrie de l’amiante est en fin de vie au Québec, elle manifeste, dans le monde, une surprenante vitalité : il s’en produit plus de 2 millions de tonnes par an, pas loin de la moitié du pic de près de 5 millions de tonnes en 1975.

Et, depuis 2001, la production ne décline plus. Selon l’étude de Robert Virta pour l’USGS (United States Geological Survey), on en extrayait dans le monde 2 230 000 tonnes en 2004, contre 2 110 000 en 2001. Le Canada est, avec ses 200 000 tonnes, le quatrième producteur mondial, derrière la Russie (875 000 tonnes), la Chine (355 000), le Kazakhstan (346 000) et devant le Brésil (195 000), la Colombie, l’Inde, le Japon.

Si la production se maintient, malgré le danger avéré de la fibre minérale, c’est que de nouveaux marchés se sont ouverts avec les pays émergents d’Asie. Alors que les pays occidentaux ont vu leur consommation décliner au fur et à mesure que la nocivité de l’amiante devenait plus évidente, la Russie a maintenu la sienne tandis que la Chine, l’Inde, la Thaïlande et l’Indonésie l’augmentaient considérablement, à mesure de leur besoin d’infrastructures.

La principale utilisation de l’amiante est en effet le "chrysotile-ciment", sous forme de tuyaux, de plaques et d’ardoises, auxquels il assure une forte durabilité et une bonne résistance à la flexion. "La Russie et l’Asie représentent plus de 85 % de la consommation d’amiante", relève Laurent Vogel dans une étude publiée par l’Institut syndical européen pour la recherche, la formation, la santé et la sécurité (www.etui-rehs.org).

La Russie et la Chine, pour l’essentiel, consomment leur propre production. Les principaux exportateurs sont donc le Canada et le Brésil. Mais la bataille de l’amiante se poursuit au niveau mondial. Pour l’Institut du chrysotile, basé à Montréal, et qui représente l’industrie mondiale d’extraction de l’amiante, "avec les techniques industrielles actuelles et les pratiques de travail qui ont cours, l’usage du chrysotile ne représente pas de risque significatif pour la santé humaine". Selon cette approche, l’"usage contrôlé" de l’amiante, c’est-à-dire limitant l’exposition des travailleurs le manipulant, permettrait d’éviter le danger d’inhalation.

Mais, pour le mouvement écologiste Ban Asbestos et les syndicats de travailleurs, cet usage contrôlé est un leurre : en Russie, en Chine, en Inde, l’extraction et la transformation de l’amiante se poursuivent d’une manière très éloignée des normes en vigueur au Québec, elles-mêmes disputées.

"Les pays qui utilisent aujourd’hui l’amiante auront immanquablement à régler, à terme, l’énorme facture liée aux impacts sanitaires et économiques qui résulteront des expositions correspondantes, écrit l’Association internationale de la sécurité sociale. "Il existe une corrélation étroite entre le nombre de victimes et le niveau de consommation d’amiante durant les vingt ou trente années écoulées."

En juin 2005, la Confédération internationale des syndicats libres a lancé une campagne mondiale visant à bannir l’usage de l’amiante. L’Institut du chrysotile réplique en annonçant la tenue d’une conférence scientifique internationale, en mai 2006, visant à démontrer l’innocuité du type d’amiante chrysotile par rapport à l’amphibole. La question de l’amiante n’appartient pas encore au passé.

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