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Jean-Michel Bezat | Le Monde le 10 avril 2007

Assureurs et constructeurs automobiles seront les plus pénalisés par le réchauffement climatique

mardi 10 avril 2007 par Jean-Michel Bezat

Les scientifiques du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), réunis la semaine dernière à Bruxelles (Le Monde du 7 avril), ne sont pas seuls à se pencher avec inquiétude sur l’avenir de la planète. Pour la banque d’affaires américaine Lehman Brothers, le réchauffement est devenu - avec la mondialisation, l’évolution technologique et le vieillissement démographique - "un des facteurs déterminants qui façonneront inexorablement l’environnement économique des entreprises".

Fort de cette conviction, l’un des principaux conseillers de Lehman Brothers, John Llewellyn, a établi un rapport intitulé "Le marché du changement climatique" dans lequel il recense les "défis" et les "opportunités" pour les entreprises. Des estimations prudentes prévoient un coût annuel compris entre 0 % et 3 % du produit intérieur brut (PIB) mondial si la température augmente de 2,5 degrés. Au-delà de 3 degrés, "le coût économique pourrait se révéler bien supérieur". Mais, en dépit des conclusions du rapport de Nicholas Stern remis au gouvernement britannique fin 2006, le coût de ce chambardement reste "une incertitude majeure".

M. Llewellyn préconise d’intégrer le coût des émissions de CO2 dans les prix de revient des entreprises selon le principe "pollueur-payeur". Mais il prévient que ce coût doit être "aussi proche que possible de la valeur des dommages évités". Calculé en dollars par tonne de CO2 rejetée dans l’atmosphère, ce prix du carbone irait croissant - de 20 à 80 dollars la tonne, voire au-delà -, même s’il est hasardeux de calculer le coût du réchauffement.

Lehman Brothers tente aussi d’évaluer, secteur par secteur, les conséquences du bouleversement. Si les scénarios les plus sombres se réalisent, inondations massives et ouragans destructeurs, sécheresses et récoltes moins abondantes, recrudescence des pandémies et déplacements de populations bouleverseront l’activité des entreprises et entraîneront une "brutale évolution" de la valeur des actifs.

"BOUCS ÉMISSAIRES"

Les entreprises seront diversement touchées. Assureurs et réassureurs sont parmi les plus exposés. Ils doivent évaluer en permanence les risques (catastrophes naturelles, pandémies...) avant de décider s’ils les couvrent et à quel prix. Or l’incertitude n’a jamais été aussi grande. Au départ, note M. Llewellyn, ils pourraient "capitaliser" sur la peur et engranger des surprimes que la concurrence réduirait ensuite. A terme, cependant, le coût risque de devenir "insupportable dans certaines zones", où les assurés auraient le choix entre ne plus s’assurer, cesser toute activité à risque ou se retourner vers l’Etat.

Le secteur de la chimie court aussi de gros risques. En effet, 45 % des usines sont construites dans des zones à haut risque d’inondation et 28 % dans des régions à risque moyen : golfe du Mexique, mer du Nord, golfe Persique, côtes japonaises et chinoises... Les réimplanter dans les terres coûterait très cher. A cela s’ajoute le risque de normes environnementales drastiques, auxquelles la chimie pourrait toutefois répondre par la découverte de procédés de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Tout comme l’industrie très exposée du pétrole et du gaz.

Les constructeurs automobiles européens pourraient être "la première victime" du changement climatique. Et ce dans les cinq années à venir. Pourquoi eux ? Parce qu’avec des hommes politiques et des électeurs aux tendances populistes, des clients plus "écolos" que les Américains et les Japonais et des normes de pollution très contraignantes, ils seront les "boucs émissaires" de la dégradation climatique. Renault serait toutefois moins pénalisé que les constructeurs allemands de grosses cylindrées.

Les compagnies aériennes sont elles aussi très exposées, alors qu’elles ne sont responsables que de 2 % des émissions mondiales. Et la pression sera très forte sur les concepteurs de bâtiments, qui devront être toujours moins gourmands en énergie. Certains secteurs seraient gagnants : spécialistes de l’adduction et du traitement des eaux (Veolia, Suez...), fournisseurs d’équipements de centrales nucléaires, éoliennes et hydrauliques (Alstom, General Electric...) ou des technologies de communication, exploitants de centrales nucléaires (EDF, RWE, E.ON, Suez...).

Le secteur des médias serait "un des moins affectés". A l’exception de la publicité (60 % du secteur), très sensible à toute baisse de l’activité. Dans la grande distribution alimentaire, l’impact écologique serait "équilibré" : relocalisation des infrastructures, notamment dans la chaîne d’approvisionnement, et hypermarchés moins énergivores - comme ceux de Tesco, qui doivent diviser par deux leur consommation énergétique entre 2000 et 2010.

IMPACT SUR LES SYSTÈMES DE SANTÉ

L’agroalimentaire pourrait souffrir dans ses approvisionnements, en raison de sécheresses peu propices aux récoltes, et l’industrie pharmaceutique s’adapter à de nouvelles maladies ou à la recrudescence d’affections connues. Ainsi les laboratoires présents sur certaines maladies (affections respiratoires, infections liées à l’eau...) pourraient y gagner, de même que ceux qui ont des produits moyennement innovants, alors qu’une surmortalité prématurée liée au climat pourrait réduire le marché des traitements du cancer. Lehman Brothers n’oublie pas qu’une baisse de la croissance aurait un impact sur les nombreux systèmes de santé financés sur le budget de l’Etat.

M. Llewellyn affiche un optimisme prudent. La probabilité d’un système mondial d’échange de droits à polluer dans un délai de cinq ans "est supérieure à 50 %", tandis que le changement climatique dopera la recherche et créera de nouvelles activités. Dans les régions riches, du moins, car les pays pauvres, eux, "seront affectés de manière disproportionnée" par un phénomène dont ils sont pourtant moins responsables que les autres.

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