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Alain Raynal , Charlotte Noblet | L’Humanité du 26 février 2007

Avis de tempête pour Airbus

lundi 26 février 2007 par Alain Raynal, Charlotte Noblet
Aéronautique . Une nouvelle mouture du plan de restructuration devrait être présentée. Rien ne changerait sur le fond ni n’atténuerait la brutalité des mesures prises contre l’emploi et les sites.

L’ensemble des personnels d’Airbus des sites européens comme les nombreux sous-traitants supportent d’autant plus mal l’attente que les scénarios envisagés confirment tous la brutalité des mesures contenues dans le plan Power 8 de restructuration de l’avionneur européen. Après un nouveau report la semaine dernière de sa présentation devant le comité de groupe européen en raison de désaccords entre actionnaires français et allemands, la version « remaniée » de ce plan devrait être soumise au conseil d’administration de la maison mère EADS dans les prochains jours, au plus tard d’ici la publication le 9 mars des résultats annuels du groupe aéronautique et de défense européen.

la possible fermeture de sites

Après le forcing de l’actionnaire et du gouvernement allemand sur la répartition industrielle et du coût social des mesures de restructuration, la rencontre de vendredi dernier entre Angela Merkel et Jacques Chirac n’a en rien apaisé les craintes (lire l’Humanité du 24 février). Le compromis porterait sur une autre répartition des cessions de sites des deux côtés du Rhin, le président français envisageant même la fermeture possible de certains. Les principales dispositions, les plus dures contre l’emploi, ne seraient pas modifiées. La décision de réduire de 10 000 sur trois ans le nombre de postes en Europe chez Airbus et les sous-traitants serait maintenue. Selon la Dépêche du Midi, 900 emplois de cadres pourraient être supprimés sur les 4 500 salariés que totalise le siège social, Airbus Central Entity à Blagnac. Premiers visés par la décision de réduire de 30 % d’ici à 2010 les coûts internes de structures : les services de ressources humaines, de l’informatique, du bureau d’études...

Les informations toutes aussi inquiétantes circulent sur le nombre de sites industriels que la direction de l’avionneur européen serait susceptible de vendre totalement ou - partiellement. D’après les Échos, l’actionnaire allemand aurait obtenu que ce nombre soit identique pour les deux pays. En Allemagne, les usines de Varel, de Nordenham, de Laupheim et Buxtehude seraient dans le collimateur. En France, les menaces les plus fortes pèseraient alors, toujours, sur Méaulte, sur Saint-Nazaire ville, mais également sur deux établissements du groupe EADS : l’usine Socata de Tarbes, qui produit les avions de tourisme, et le site Sogerma de Rochefort, spécialisé dans les sièges d’avion. Pour ces deux dernières entreprises, les syndicalistes FO ont démenti.

Résolument opposés aux cessions de sites et aux licenciements, les syndicats préparent la riposte. Une rencontre est prévue demain à Bruxelles dans le cadre de la Fédération européenne de la métallurgie. Daniel Friedrich, dirigeant d’IG Metall pour les usines d’Airbus outre-Rhin, confirmait mercredi dernier dans nos colonnes (l’Humanité du 21 février) la détermination des syndicalistes allemands à agir avec leurs collègues européens « pour combattre les choix qui remettraient en cause les structures et les coopérations qui ont fait le succès d’Airbus ». Présent jeudi à Toulouse, le secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, annonçait avec ses collègues d’Airbus qu’aucun type d’action syndicale ne serait exclu pour empêcher toute cession de sites et les licenciements. La CGT va proposer demain lors de la réunion des syndicalistes européens de la métallurgie une réaction unitaire des salariés à l’échelle européenne sur tout Airbus.


La vive inquiétude des sous-traitants

Plus de six mille salariés sous-traitants travaillent sur les sites toulousains d’Airbus. Tout le monde craint pour le devenir des plus petites entreprises et de l’emploi.

Un café aussi vite ingurgité que son repas, Marie-Pierre, la quarantaine, rejoint ce jeudi vers 13 heures son poste au service informatique du site de Colomiers. Ingénieure dans une société de service informatique, elle travaille depuis plusieurs mois comme sous-traitante aux côtés de collègues salariés d’Airbus. « Power 8 s’applique déjà chez nous, nous avons plus de travail mais les heures supplémentaires ne sont toujours pas payées, les salaires et les embauches sont gelés, quatre jours de RTT ont été supprimés. » Plus de la moitié des activités informatiques internes à Airbus sont sous-traitées. Alors, l’ingénieure estime qu’une nouvelle vague d’externalisation d’Airbus pourrait entraîner un surplus d’activité pour sa société de service. Du moins pour l’immédiat. « Nous savons que notre société a déjà commencé à délocaliser des travaux informatiques vers le Maroc. » Depuis le report de l’annonce du contenu de Power 8, Marie-Pierre constate que l’état d’esprit des collègues d’Airbus a basculé. « Ils se rendent compte que les mesures risquent d’être bien plus graves que celles envisagées dans un premier temps. » Raison de plus pour « rejeter toute opposition qui serait catastrophique entre salariés d’Airbus et sous-traitants. »

Elle insiste pour garder l’anonymat. Dans et autour d’Airbus en cette période d’attente et d’incertitude, rares sont ceux, à l’exception des responsables syndicaux, qui acceptent de témoigner nominativement. Les patrons des PME restent tout aussi discrets qu’inquiets. Le 5 mars prochain, en partenariat avec Airbus, la chambre de commerce et d’industrie de Toulouse doit réunir dans un symposium tous les chefs d’entreprises sous-traitantes, en présence de Louis Gallois.

À la sortie de l’un des restaurants d’entreprise plus particulièrement réservé aux sous-traitants - ils sont 6 300 à travailler sur les sites toulousains d’Airbus - trois ouvriers en bleus de travail de STTS, une entreprise de peinture et de traitement de surface, profitent de quelques minutes de répit avant de reprendre des travaux d’étanchéité sur des avions. « À la fin des années quatre-vingt, notre entreprise dépendait à 100 % de contrats Airbus, aujourd’hui elle a diversifié son activité pour n’en dépendre qu’à 40 % », explique l’un d’eux. Pas de quoi se rassurer pour autant. « Sur l’A320, Airbus nous met en concurrence avec d’autres afin d’obtenir les prix les plus bas, nous avons perdu une partie de notre activité et les embauches à STTS sont gelées. » Surcharges de labeur, heures supplémentaires non rémunérées, dégradation de l’ambiance de travail... Tel est le vécu quotidien des salariés - 300 environ - de Capgemini, un groupe spécialisé dans le conseil en management, l’assistance technique et la gestion des systèmes d’informations. « Les collègues travaillent sous la pression d’un management agressif aussi bien de la part d’Airbus que de Capgemini, et ils n’ont aucune visibilité du lendemain », témoigne Ali Ould-Yerou, technicien et délégué syndical CGT. Il s’inquiète surtout pour l’avenir des plus petites entreprises. « Sous la pression et le chantage permanent à la baisse des coûts, elles vont souffrir bien plus qu’un groupe mondial comme Capgemini ».

En Midi-Pyrénées, 558 PME [1] travaillent pour l’aéronautique et emploient 32 000 personnes. 413 ont moins de cinquante salariés. Les plus importantes, une trentaine, emploient un total de 21 000 salariés, c’est le premier cercle de sous-traitants et partenaires d’Airbus comme Latécoère ou Ratier Figeac.

Chez Latécoère aussi, dans les trois usines de Toulouse, Cornebarrieu et Gimont (Gers), ce n’est pas le travail qui manque. Délégué syndical CGT chez ce leader pour les portes d’avions, Marc Berger résume : « On sait que l’on va récupérer des activités réalisées par du personnel Airbus, ensuite c’est le flou, une partie de ce travail sera transférée vers d’autres parties du monde car notre direction a décidé de geler les embauches en France pour aller en Tchéquie, au Brésil, en Tunisie pour le câblage. Aujourd’hui, elle vise la Pologne. »


Vu d’Allemagne : « Nous voulons rester dans la grande famille d’Airbus »

Les 27 800 habitants de Nordenham, au nord de l’Allemagne, ne peuvent imaginer l’avenir sans le constructeur aéronautique européen. Mais pour l’instant, l’attente douloureuse du plan de restructuration Power 8 se prolonge.

« Avec 2 500 emplois, Airbus est le premier employeur de Nordenham. Un habitant sur dix y travaille et de nombreux commerces annexes en dépendent », explique Georg Raffetseder, maire de la commune depuis 2003. « Si l’usine venait à fermer, Nordenham serait une ville sinistrée. Il n’y aurait plus de travail, personne ne viendrait s’y installer, le pouvoir d’achat serait en chute libre et la ville encaisserait moins de taxes professionnelles. » En deux temps trois mouvements, le scénario catastrophe est déballé.

C’est que, depuis plus de soixante-dix ans, l’industrie aéronautique donne le rythme à Nordenham. Dans le quartier d’Einswarden, les générations se succèdent pour monter tôles métalliques et coquilles de fuselage des Airbus. Actuellement, les carnets de commande sont remplis et l’usine fonctionne à merveille. Pourtant, elle figurerait sur la liste noire du plan de restructuration d’EADS, la maison mère d’Airbus. La modernisation des ateliers pour les nouveaux matériaux plus légers qui constitueront en grande partie l’A350 - notamment une voilure en fibres de carbone et un fuselage en aluminium-lithium - serait trop onéreuse et Airbus préférerait vendre. Il est déjà question d’investisseurs potentiels : le suisse Liebherr, Diehl de Nuremberg ou encore OHB Technology de Brême. Mais la sous-traitance, le maire de Nordenham s’en méfie : « Qui nous dit que les nouveaux investisseurs seraient, eux, prêts à investir dans les nouvelles technologies ? »

Le plan de restructuration et de distribution du travail pour l’A350, les salariés de Nordenham l’attendent depuis des mois. « Le 20 février, tous les ateliers étaient sur radio », raconte Ellene, cinquante-sept ans. « Nous voulions savoir. Les spéculations et le manque d’informations, ça nous use. » Ellene travaille depuis vingt-sept ans à l’usine et ne peut imaginer qu’« Airbus vende » : « Tout le monde ici a quelqu’un à l’usine. Et nous en avons besoin pour nos jeunes. » Jeudi dernier, ne tenant plus, quelque 350 ouvriers ont exigé des comptes auprès du comité d’entreprise. « Beaucoup ne sont plus concentrés car on ne comprend pas ce qui se passe », expliquait Bahram (trente-huit ans) à la sortie de l’usine, vendredi. « C’est vrai, nous faisons du bon boulot, nous avons des commandes. Alors pourquoi veut-on se débarrasser de nous ? »

Pourquoi ? Parce que la direction d’Airbus a décidé de répondre au manque de liquidités issu du retard des livraisons de l’A380 par un plan de restructuration et de réduction des coûts. La logique financière prend le pas sur la logique industrielle, comme l’explique Daniel Friedrich, porte-parole du syndicat industriel IG Metall, responsable du nord de l’Allemagne : « La question n’est pas de savoir comment répartir équitablement les charges entre les sites de production, mais de trouver son chemin entre la logique de rentabilité imposée par les actionnaires et la nécessité d’investir dans les techniques innovantes imposées par la production. » À IG-Metall, on se demande si une participation plus importante des États au capital d’Airbus ne serait pas plus adéquate qu’un programme de réduction des coûts. Le syndicat industriel allemand compte sur la réunion de demain avec les autres syndicats européens, à Bruxelles, pour « un échange conséquent ». Des revendications communes pour rappeler que tous les salariés d’Airbus partagent les mêmes intérêts sont au programme. « Ce n’est pas les salariés français contre les salariés allemands, mais plutôt tous ensemble contre les erreurs de management qu’on arrivera à quelque chose », ajoute le syndicaliste.

Mais c’est bien là que le bât blesse : la volonté de dépasser les égoïsmes nationaux manque à l’appel, Airbus n’a plus grand-chose d’un projet europén lancé par les Allemands et les Français. Et les politiques se sont emparés du sujet, comme en témoigne la surmédiatisation de la rencontre d’Angela Merkel et de Jacques Chirac, vendredi, ou encore les menaces du ministre allemand de l’Économie, Michael Glos (CSsU), qui, après avoir affirmé que les politiques devaient laisser faire le marché, a finalement menacé d’annuler certaines commandes de l’État allemand auprès d’EADS.

Cette politisation du sujet ne plaît guère à Walther - Vogel, Directeur de l’école - professionnelle RS1 de Nordenham : « Chaque Nation - devrait arrêter de vouloir s’approprier le projet Airbus, sinon on va tous couler ! » Or à la « grande famille Airbus », on y tient, à l’école RS1. Depuis 1994, l’école travaille en partenariat avec l’usine Airbus et chaque année, 15 à 20 % des élèves y partent en apprentissage. Denis Wache (quinze ans) vient tout juste de signer son contrat : « Être apprenti à Airbus, c’est un rêve pour les jeunes qui s’intéressent à la technique. On est bien formés, bien payés, ça motive ! D’ailleurs tout le monde ici veut bien passer aux nouveaux matériaux. » Autre heureux élu, Florian Böring (seize ans) explique qu’il a bien remarqué, lors d’un voyage de classe en novembre dernier, que les grands halls de Toulouse n’avaient « rien à voir » avec ceux de Nordenham : « mais il faut partager le travail pour l’A350, sinon ce ne serait pas juste pour les gens d’ici. » Un autre jeune de l’école, Soeren Pudel (dix-sept ans), ajoute que pour lui, c’est un devoir de défendre Airbus, qu’on y travaille ou pas. « Car Nordenham, c’est Airbus ! »

[1] Selon l’INSEE .

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