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Yves Eudes | Le Monde le 25.07.07.

Balhaf : forçats du gaz au Yémen

jeudi 26 juillet 2007 par Yves Eude
E n ce mois de juin, la mousson apporte un air blanchâtre à la fois brûlant et mouillé, à tel point que la direction de la Yemen Liquefied Natural Gas (YLNG) a dû allonger la pause de midi pour éviter les coups de chaleur. En contrepartie, le travail commence à 5 h 30 et se termine au crépuscule. Quatre fois par jour, les hommes sont transportés entre la base-vie et le chantier - les cadres en 4 × 4 climatisés, les ouvriers dans des vieux bus. Il n’y a que 2 km, mais les chauffeurs yéménites réussissent à créer des embouteillages en voulant à tout prix se doubler sur les pistes étroites : "L’année prochaine, quand le chantier tournera à plein régime, nous serons 10 000, annonce un ingénieur américain, debout sur un parking surchauffé : on va rire."

YLNG est une filiale commune de la compagnie française Total, l’américaine Hunt, trois sociétés sud-coréennes et deux yéménites. Elle a confié le chantier à YemGas, une coentreprise regroupant le français Technip, l’américain KBR et un japonais. A son tour, YemGas sous-traite les différents secteurs du chantier à douze entreprises venues d’Amérique, d’Europe et d’Asie. Les ouvriers sont en majorité yéménites, mais les 2 000 ingénieurs et techniciens viennent d’une quarantaine de pays, y compris le Venezuela, la Thaïlande, le Nigeria et même la Corée du Nord. Aucune femme sur le chantier, bien entendu : dans ce pays musulman très traditionaliste, la question ne se pose même pas.

Quand le terminal sera opérationnel, le gaz méthane sera extrait du sol à 350 km au nord, et acheminé par gazoduc jusqu’à l’usine. Là, il sera refroidi à - 162 °C, puis stocké dans deux cylindres d’acier de 70 m de diamètre, enserrés dans des murs en béton de 1 m d’épaisseur. Enfin, il sera pompé dans des canalisations jusqu’aux plates-formes du port méthanier, à 800 m au large, et chargé dans des bateaux-citernes.

Il a aussi fallu construire des routes, des bureaux, un port de marchandises, une piste pour avions gros-porteurs, un héliport, une centrale électrique, une usine de dessalement de l’eau de mer, une station d’épuration, et bien sûr de quoi loger tout le monde. Chaque sous-traitant gère son propre camp de façon autonome, mais ils se ressemblent tous : des alignements de préfabriqués vétustes entourés de grillages. Les cadres supérieurs disposent d’habitations individuelles, les contremaîtres sont deux par chambre, les ouvriers sont entassés à huit par préfabriqué.

Dans le camp des 130 expatriés occidentaux de YLNG, la vie sociale est réduite, car les seuls espaces communs sont la salle de gym et le réfectoire, qui ferme à 21 heures. Des terrains de pétanque et de volley-ball ont été aménagés le long du parking, mais personne n’y va, à cause de la chaleur. Parfois, les "expats" organisent un barbecue sur une petite plage un peu triste, le long des barbelés, qu’ils ont baptisé "Blue Lagoon", par dérision. Il faut en profiter, elle va bientôt disparaître : c’est là que débouchera la canalisation rejetant l’eau de refroidissement de l’usine.

Le soir, à la cantine, les Anglais mangent en silence, les Français bavardent bruyamment. Il est beaucoup question de sexe, ou plutôt de son absence. Des techniciens qui viennent de passer deux jours à Sana’a, la capitale, racontent en détail le nouveau spectacle de la belle danseuse du ventre de l’hôtel Sheraton. La polémique fait rage : est-elle égyptienne, syrienne, brésilienne ? Une chose est sûre, tout le monde semble la connaître : "Pas étonnant, s’exclame un jeune homme, c’est sans doute la seule femme de ce pays à se montrer en public." Puis chacun rentre dans son préfabriqué pour une nuit solitaire.

Malgré les manques, les hommes de YLNG sont les grands privilégiés de Balhaf : ils travaillent quatre semaines, puis ont droit à quatre semaines de repos. D’ordinaire, ce système de rotation est réservé aux hommes des plates-formes en haute mer, mais la direction de Total a estimé que Balhaf était un cas à part. Comme la majorité de ses collègues, Olivier Mendo, 32 ans, technicien en génie civil, passe un mois sur deux en France, avec sa femme et ses deux enfants : "J’ai vingt-quatre heures de voyage, et à l’arrivée je dors pendant trois jours, mais ensuite je suis complètement disponible pour ma famille. En fait, je profite beaucoup plus d’eux que quand je travaillais en France : je rentrais tard tous les soirs, le week-end, j’étais crevé, j’avais la tête ailleurs." Olivier a acheté une vieille maison de campagne près de Pau, qu’il retape à son rythme, en famille. Son collègue ingénieur Stéphane Vennes raconte presque la même histoire, sauf que sa maison se trouve près de Béziers.

Les hommes de YemGas ne bénéficient pas de ce régime de faveur. Didier Rinders, 50 ans, détaché par Technip pour diriger le chantier de l’usine, travaille ici huit à dix semaines d’affilée, et n’a droit, ensuite, qu’à trois semaines pour aller se reposer dans sa famille à Dunkerque : "Deux mois sans bistrot, sans restau, sans sexe... Je vis comme ça depuis longtemps, le pli est pris." Il jure qu’il n’est pas jaloux de ses collègues de Total, car il est passionné par son travail, surtout par un aspect qu’il juge essentiel : la formation de la main-d’oeuvre locale. Auparavant, Didier travaillait au Vietnam, dans des conditions plus agréables, mais il s’est porté volontaire pour venir à Balhaf : "Ici, il n’y a rien, même le grillage doit être importé, il faut partir de zéro, c’est exaltant."

A mesure qu’on descend dans la chaîne des sous-traitants, la situation se dégrade. Samuel Rajesh, chef de projet de la société de construction indienne Punjlloyd, doit rester à son poste pendant quatre mois, avant de pouvoir rentrer deux semaines chez lui, dans une ville industrielle de l’est de l’Inde : "Quinze jours, moins le voyage, c’est court, et une fois là-bas, j’ai tant de choses à faire, des travaux, des affaires de famille à régler, je ne me repose pas du tout." Il préfère ne pas comparer sa situation à celle des Occidentaux, et s’estime plutôt privilégié, car ses techniciens passent six mois d’affilée ici, et ses ouvriers onze mois. "Pour eux, c’est pire que l’armée, c’est une prison. Mais ils ne se plaignent jamais, ils gagnent cinq fois plus qu’en Inde."

Les contractants indépendants, souvent des spécialistes venus accomplir une mission ponctuelle, forment une catégorie à part : ils n’ont aucune sécurité de l’emploi, mais ce sont les mieux payés, jusqu’à 1 000 dollars par jour. Après la récession des années 1990 dans le secteur de l’énergie, on assiste aujourd’hui à une frénésie de construction d’installations pétrolières et gazières sur tous les continents, ce qui entraîne une pénurie de main-d’oeuvre qualifiée à l’échelle mondiale. Jean Carlo Girardi, 58 ans, placé comme chef de projet pour la société Hawk, gagne 600 dollars par jour : "Normal, c’est Guantanamo ici !", explique-t-il en riant très fort. Jean Carlo, qui travaille sur les chantiers depuis l’âge de 14 ans, va toucher sa retraite en France à partir du 1er septembre, mais il continuera à travailler comme si de rien n’était : "J’ai obtenu une carte de résident au Yémen, je paie mes impôts ici, le taux est très bas. Et mon salaire sera versé sur un compte offshore." Son âge n’est pas un handicap, loin de là : "Pour mon poste, Hawk exigeait un homme de plus de 55 ans. C’est le contraire de la France ici, l’expérience est valorisée." D’ailleurs, les entreprises n’ont plus le choix : "Récemment j’ai embauché un Anglais de 73 ans, il a fait un boulot impeccable. L’année dernière, on a vu sur le chantier un contractant de 78 ans !"

La vie est encore plus rude sur le chantier du gazoduc, qui s’étire à travers le désert. Cadres et ouvriers vivent dans trois camps isolés, qui n’ont même pas de nom. Le plus grand, celui du kilomètre 283, héberge près de 1 500 hommes. A cause de la progression du chantier, ils font une heure et demie de camion chaque jour pour arriver sur leur lieu de travail. Le soir, ils rentrent à la nuit noire et vont directement dans leur préfabriqué : "On compte les jours, explique Mounir Mallen, un jeune Algérien chargé de la logistique, certains font des croix sur des calendriers."

Le chef de la construction du gazoduc, Mick de Reuver, un jeune Néerlandais énergique, refuse de se plaindre. "Avant, je travaillais sur un bateau ancré près d’une plate-forme. Ici au moins, je peux me dégourdir les jambes le soir." Mais à la réflexion, il avoue préférer travailler en haute mer : "Offshore, on n’a pas à gérer les interférences des locaux, on peut se concentrer sur la technologie." Pour Mick, le vrai défi de ce projet n’est pas le terrain accidenté, mais ce qu’il appelle "l’élément yéménite" : "Tout le monde est si gentil ici, mais toujours avec une mitraillette."

De fait, le problème de la sûreté est omniprésent. Même si les "expats" préfèrent y penser le moins possible, le Yémen est un pays à risque : la prise d’otages est une tradition bien ancrée, les tribus se soulèvent régulièrement contre le pouvoir, le terrorisme islamiste sévit de temps à autre.

YLNG a fait tout son possible pour prévenir une attaque. Le chantier est entouré d’une barrière de 11 km, encadrée par deux pistes permettant aux gardes de patrouiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En outre, chaque camp d’habitations possède sa propre clôture. Les deux entrées du site sont surveillées par trois check-points successifs. Les "expats" n’ont pas le droit de sortir, sauf pour accomplir une mission spécifique selon un itinéraire fixé à l’avance, et ils sont toujours accompagnés par un chauffeur et un garde armé.

Pour assurer le maintien de l’ordre, YLNG a recruté 130 "locaux" non armés, encadrés par des experts français et sud-africains. Yemgas a préféré louer les services d’une société de sécurité locale. Entre autres missions, les gardes sont censés interdire aux ouvriers de mâcher du khat, la drogue douce locale qui rend intrépide et hyperactif. Mais eux-mêmes en consomment sans se cacher...

A l’extérieur, le site est protégé par 250 fusiliers marins fortement armés. Pour assurer la liaison au quotidien avec eux, Total a embauché Michel Séjalon, ancien lieutenant-colonel parachutiste dans l’armée française : "Les militaires étaient déjà ici quand nous sommes arrivés. Leur mission était de surveiller la côte, mais en réalité le gouvernement les avait abandonnés, ils survivaient par leurs propres moyens." Grâce à l’aide matérielle d’YLNG, leurs conditions de vie se sont améliorées, mais elles restent précaires : les campements sont désordonnés, les tentes déchirées, les containers éventrés, les uniformes approximatifs. Certains soldats dorment dans des lits de fer à la belle étoile, d’autres ont construit des abris avec des cailloux. Les sentinelles mâchent du khat du matin au soir : "Certains ne savent pas faire démarrer un groupe électrogène, explique Michel Séjalon, ni changer une ampoule. En plus, les officiers sont relevés fréquemment, à chaque fois je dois tout réexpliquer aux nouveaux." YLNG est en train de construire une caserne moderne et confortable pour 250 hommes, mais déjà les officiers veulent en caser 500 : "Ce seront les soldats les mieux logés du pays, ils veulent tous être mutés ici."

La sûreté des camps éparpillés le long du gazoduc est assurée par un autre ancien officier français, Bruno Michalsky. "Le chantier traverse trois gouvernorats, ce qui nous oblige à être en liaison avec trois états-majors différents, dit-il. C’est un peu fou." A plusieurs reprises, des groupes armés se disant propriétaires des terrains traversés sont venus bloquer les travaux pour exiger des paiements ou des avantages. Pour apaiser les esprits, YNLG a embauché en priorité des hommes de la région et s’est lancée dans la construction de routes, d’écoles, de cliniques, et d’un port de pêche.

Cela dit, en voulant se prémunir contre des agressions extérieures YLNG a peut-être tourné le dos au vrai danger. Le 25 mars, deux jeunes Français se querellent avec un magasinier yéménite pour une banale histoire de pause un peu trop longue. Dans la dispute, l’un des Français pose la main sur le Coran du magasinier. Aussitôt, l’affaire s’envenime, on en vient aux mains. Didier Rinders connaissait bien tous les protagonistes : "Ces deux jeunes Français étaient un peu frimeurs et énervés, avec une attitude genre "neuf-trois". Le Yéménite parlait français, mais culturellement il était éloigné de l’Occident. Or ici, on ne touche pas à un Coran appartenant à autrui, sauf s’il vous en fait cadeau."

Grâce à l’intervention des contremaîtres, les trois hommes se réconcilient, mais des ouvriers yéménites qui assistent à la scène ne retiennent qu’une chose : un Français a souillé le Coran. Aussitôt, la rumeur se répand sur le chantier, et en quelques minutes c’est l’émeute. Une foule estimée à 1 200 hommes saccage les préfabriqués des Français, caillasse les voitures, incendient l’hélicoptère.

Didier Rinders reconnaît qu’il l’a échappé belle : "Quand on m’a signalé un incident, je me suis précipité, mais face à 1 000 types hurlant avec des barres de fer, j’ai compris qu’il fallait déclencher l’évacuation." Lui-même s’est retrouvé coincé dans un container : "Une cinquantaine de types ont vraiment essayé de me lyncher. Je m’en suis sorti par miracle. Ils sont allés piller un entrepôt à côté, ça m’a donné quatre minutes de répit pour disparaître." L’armée décide d’intervenir et disperse la foule en tirant en l’air. La police arrête 27 hommes, dont 5 Egyptiens, qui seront tous relâchés rapidement. Deux ministres venus en urgence font la tournée des camps et réussissent à calmer les esprits en promettant l’impunité aux émeutiers à condition qu’ils reprennent le travail : "Le lendemain, se souvient Didier Rinders, tout le monde était à son poste. C’était comme s’ils avaient tout oublié." Les "expats" en font autant, sauf les deux Français à l’origine de l’affaire, qui sont exfiltrés en urgence, et quelques techniciens indiens qui exigent de se faire rapatrier.

Quand ils évoquent la journée du 25 mars, la majorité des "expats" veulent trouver des excuses aux émeutiers. Didier Rinders est catégorique : "J’ai dit aux Français : "Une connerie a été faite, à nous d’aller vers eux". Il y avait deux cantines séparées, j’ai changé ça. Les "expats" qui gambergent trop, qui deviennent agressifs-dépressifs, je les renvoie chez eux." Puis il a organisé une grande discussion avec ses ouvriers yéménites : "J’ai découvert leur sensibilité exacerbée envers l’Occident. Les jeunes sont inquiets, ils se demandent si leur pays va être envahi comme le Liban ou l’Irak. Ce sont des bergers très frustes, beaucoup n’avaient jamais vu un Européen avant de travailler ici, ils ne comprennent pas ce que nous sommes en train de fabriquer. Face à notre puissance et notre technologie, ils ne possèdent que leur fierté et leur religion."

Michel Séjalon préfère évoquer des problèmes sociaux : "Certains sous-traitants ne respectent pas les normes de confort. Il y avait déjà eu des grèves, à cause des logements exigus, des coupures d’eau et d’électricité, des files d’attente à la cantine. Le Coran est un peu un prétexte pour se défouler contre les patrons."

Depuis les émeutes, les pauses pour les prières sont mieux respectées et on a construit des mini-mosquées un peu partout. L’interdiction du khat reste en vigueur, mais le soir, son application est très souple. Les nouveaux "expats" doivent suivre un cours "d’initiation culturelle" : on leur explique les règles élémentaires de comportement dans un pays musulman. Parallèlement, certains Yéménites suivent des séances d’information sur les moeurs des Occidentaux. Les expatriés organisent des matches de football avec les ouvriers et tentent de les initier au handball.

Côté sécuritaire, les contrôles et les patrouilles ont été renforcés, avec ordre de disperser tous les attroupements. Un réseau d’informateurs chargés de capter les "signaux faibles" fonctionne discrètement. Une salle de crise équipée de liaisons radio est en stand-by nuit et jour. Les fenêtres des bureaux ont été munies de barreaux. Plusieurs "équipes de réponse rapide" sont en alerte permanente, à l’intérieur et à l’extérieur du site.

En dernier ressort, la direction de YLNG compte sur l’armée pour sauver ses "expats" en cas de crise, mais cette stratégie est peut-être aussi à revoir : le 23 juin, un soldat yéménite chargé de garder la piste d’aviation de la compagnie Occidental Petroleum, à 300 km au nord de Balhaf, a délibérément tiré sur un groupe de passagers. Un ingénieur indien a été tué, et cinq personnes ont été blessées, dont le responsable local de la compagnie, un Américain.

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