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Entretien réalisé par Paule Masson | L’Humanité du 20.11.2008

Bernard Thibault « Les actionnaires doivent faire l’impasse sur leurs dividendes »

dimanche 23 novembre 2008 par Paule Masson, Bernard Thibault
Pour Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, il est « indispensable que les salariés se mobilisent », dans les entreprises, dans la rue et dans les urnes.

Nicolas Sarkozy semble soucieux de « moraliser le capitalisme » à l’échelle du monde, mais il annonce vouloir « accélérer » les réformes en France. Est-ce pour vous le signe que le gouvernement veut faire payer la crise aux salariés ?

Bernard Thibault. Soit le président de la République sous-estime la dégradation de la situation sociale, soit il a décidé de l’ignorer. Les salariés sont lucides. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’origine de cette crise mais qu’ils vont, d’une manière ou d’une autre, en payer les frais. Le fait que le gouvernement multiplie les annonces unilatérales qui touchent au droit social confirme qu’il est indispensable que les salariés se mobilisent. La crise est beaucoup plus profonde qu’une simple crise financière. Le président de la République a tenu, dans les Ardennes, un discours très volontariste, laissant entendre que tout ne peut être conduit selon les règles du marché, que le gouvernement serait intraitable avec les entreprises qui profiteraient de la situation. Nous y sommes. Les exemples de plans de restructuration qui ne trouvent pas de justification dans la crise se multiplient.

Les solutions avancées par le G20 le week-end dernier ne sont-elles pas de nature à améliorer la situation ?

Bernard Thibault. Le mouvement syndical mondial a porté des propositions pour cette réunion sur la fin les paradis fiscaux, sur les règles du commerce mondial, qui font fi des règles sociales, pour agir contre l’accroissement des inégalités ou sur la mise en pièces des systèmes de protection sociale… Mais les syndicats étaient conscients de la limite de l’exercice, qui, dans une période de transition aux États-Unis, relevait plus de la communication politique que d’une recherche de mesures efficaces pour sortir de la crise. La principale décision du G20 a été de proposer une autre rencontre en mars.

Nicolas Sarkozy a consulté les syndicats pour le G20. Il avait promis un rendez-vous pour discuter de la situation française. Où en êtes-vous ?

Bernard Thibault. Nulle part. Et je considère anormal que le chef de - l’État ait pris du temps avec les banquiers pour sauver le système bancaire, avec les employeurs pour aider les entreprises, et pas avec les syndicats. Il faut prendre des mesures. Le retour sur investissements des actionnaires ne peut pas rester la priorité et les salariés la variable d’ajustement des entreprises. Les actionnaires doivent faire l’impasse sur leurs dividendes. Il n’est pas normal que la trésorerie des entreprises soit utilisée pour protéger ce seul type de revenu. La CGT propose aussi d’accorder une forme de veto aux salariés avant que des suppressions d’emplois soient officiellement validées. Le seul pouvoir qu’ont les travailleurs, c’est de contester des licenciements après qu’ils ont eu lieu. Quand ils ont eu raison, ce qui est souvent le cas, ils obtiennent réparation sous forme d’indemnités, mais les emplois ont disparu. Là, il y a urgence, singulièrement dans l’industrie. Un emploi sur cinq en dépend.

L’Europe prépare des mesures de soutien pour l’automobile. 47 grands industriels européens ont lancé lundi un appel à des aides de l’État. Un programme d’investissement public pour l’industrie serait-il une bonne chose ?

Bernard Thibault. Ces 47 industriels n’hésitaient pas à privatiser leurs profits quand tout allait bien. Ceux qui, aujourd’hui, en appellent à - l’État pompier prônaient, il y a peu, le moins d’État permanent. Il n’est pas normal que Renault mette ses ouvriers au chômage technique et continue de verser un milliard d’euros de dividendes aux actionnaires. L’automobile mais aussi d’autres secteurs comme le bâtiment sont des activités qui ont un lien direct avec l’environnement. Or la pression sur la financiarisation de l’économie est aveugle du point de vue de ses répercussions sur la planète. Il faut modifier les manières de produire, renouveler, par exemple, le parc automobile avec des voitures moins polluantes. Mais cela n’est possible qu’avec une capacité de consommation. Une politique industrielle requiert une volonté politique, une vision du long terme, car l’activité industrielle nécessite des investissements dont on sait que le retour pour la collectivité ne se fait pas au trimestre.

Que l’on peut appeler plan de relance économique ?

Bernard Thibault. Oui, si on veut. Il y a besoin d’investissements publics en matière d’infrastructures, de santé, de communication… Ils sont incompatibles avec la notion de « moins d’État », qui, je veux le préciser, sert encore de boussole au débat budgétaire en discussion à l’Assemblée nationale. Assister à ce débat de plus en plus virtuel est stupéfiant. Tout le monde sait que les chiffres sont faux. Ce budget sera intenable. Et je crains que le gouvernement en profite pour justifier, le moment venu, de nouvelles coupes claires.

Parmi les réformes contestées figure le travail du dimanche. Le gouvernement justifie la libéralisation par le volontariat, comme pour la retraite à 70 ans ou les heures supplémentaires. Il défend l’idée que chacun est « libre ». Est-ce que cela ne complique pas la tâche des syndicats pour contester le bien-fondé de ces réformes ?

Bernard Thibault. L’attitude du gouvernement est hypocrite. Il a du mal à faire passer les pilules, du travail du dimanche, d’un nouveau CDD, du travail jusqu’à 70 ans… Il y ajoute donc la notion de volontariat. Comme si cela avait un sens ! Aucun texte ne reconnaît cette notion du volontariat. Le fonctionnement d’une entreprise est collectif. Chacun ne peut pas faire ce qu’il veut. C’est le contrat de travail qui encadre le rapport de subordination entre les salariés et l’employeur. La notion de volontariat se place dans le droit fil du slogan « travailler plus pour gagner plus ». Des salariés ont été séduits, mais beaucoup conviennent aujourd’hui qu’ils ont été floués. Sur la retraite, cela n’a aucun sens ! La CGT l’a toujours dit. Les réformes de 2003 et 2006 ont eu pour conséquence de diminuer le montant des pensions. C’est pour ça que, dans sa grande bonté, le gouvernement veut autoriser à travailler jusqu’à 70 ans… La crise financière est une bonne occasion de remettre le débat sur la table. Les salariés qui, dans le monde, sont dans un système de retraite par capitalisation sont parmi les premières victimes de la crise. Aux États-Unis, la plupart des retraités et futurs retraités ont perdu près de la moitié du montant de leur retraite. J’espère donc des prises de conscience sur la nécessité de consolider le système par répartition.

Vu la contre-performance des Bourses en ce moment, l’idée de privatiser La Poste n’a-t-elle pas pris du plomb dans l’aile ?

Bernard Thibault. Il n’est pas opportun d’ouvrir le capital de La Poste, pas seulement à cause de la crise financière. Peut-être que la place occupée dans notre pays par les services publics contribue à limiter l’impact de la crise. Le niveau social et les performances économiques des entreprises sont proportionnels à la qualité des services publics. Ils contribuent donc à leur efficacité. Cela n’est pas seulement une question de statut. Si une entreprise publique est gérée avec des critères du privé, le service est dégradé. Il faut donc se battre contre la privatisation, mais aussi pour une amélioration, une redéfinition du service postal. C’est ce que nous allons dire lors de la journée d’action de samedi.

Comment se fait-il que les syndicats ne parviennent pas à organiser une journée d’action commune alors que tous affirment qu’il n’est pas question de laisser les salariés être les victimes de la récession économique ?

Bernard Thibault. Je le regrette. La CGT a pris l’initiative d’une réunion unitaire. Il n’y a pas de grandes différences entre nous sur l’analyse de la situation, mais pas moyen d’obtenir le début d’une réaction coordonnée. Cette situation n’est pas normale. Certains considèrent que les élections prud’homales nous empêchent d’agir ensemble. Mais quand les lettres de licenciement arrivent, on ne demande pas quelle est la couleur syndicale du salarié ! Il y a débat aussi sur les formes d’actions. L’inquiétude sur l’avenir n’a jamais été aussi importante, la politique du gouvernement est majoritairement critiquée et les syndicats sont dans l’incapacité de jouer leur rôle de porte-parole de ce mécontentement. Il y a des luttes. Mais en l’absence de volonté de donner plus de puissance à ce qui s’exprime, les mouvements apparaissent dispersés.

Dans ce contexte un peu morose, les salariés n’ont pas trop en tête les élections prud’homales. Comment résister à une nouvelle poussée de l’abstention le 3 décembre prochain ?

Bernard Thibault. Accroître le taux de participation est notre premier objectif. La question n’est pas de répondre à la critique concernant la faible représentativité des syndicats. Car avec seulement 12 % de participation, les organisations patronales sont encore moins représentatives des employeurs que nous des salariés. La question est de se saisir du vote pour s’exprimer. La consultation est ouverte à 18 millions de salariés. Elle est la seule de cette ampleur après les élections politiques. Le soir du 3 décembre, la principale conclusion ne sera pas de savoir combien de conseillers prud’homaux de telle ou telle organisation seront élus, mais quels sont les syndicats les plus représentatifs de l’opinion des salariés dans le contexte économique et social présent. Un résultat sera plus interprété que les autres, c’est le score qu’obtiendra la CGT. C’est lui qui sert de baromètre. Il représente un parti pris contre les mesures antisociales du gouvernement, il dit que des choix différents peuvent être mis en oeuvre et exprime un besoin d’unité.

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