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Un article de Lamia Oualalou paru dans Le Figaro du 3 mai 2006

Bolivie : Evo Morales promet de nouvelles nationalisations

mercredi 3 mai 2006 par Lamia Oualalou
Après les hydrocarbures, le président bolivien annonce la nationalisation des mines et des forêts.

LE PRÉSIDENT EVO MORALES l’a promis : cette fois-ci, ce sera la bonne. Un casque d’ouvrier vissé sur le crâne, il a annoncé ce 1er mai que la nationalisation des hydrocarbures serait « définitive », contrairement aux deux précédentes. Car la Bolivie n’en est pas à son coup d’essai. En 1937, ce fut le premier pays du continent à prendre le contrôle des gisements de la Standard Oil Company. Une « mesure héroïque » répétée en 1969 à l’encontre de la Gulf Oil. A chaque fois, un Etat corrompu, aux mains de leaders peu légitimes (la Bolivie détient le record des coups d’Etat, en moyenne un par an depuis l’indépendance de 1825), des caisses vides, et les pressions des organismes financiers internationaux, ont renversé le mouvement.

Un impératif de politique intérieure

Depuis 1997, le gaz naturel, dont la Bolivie possède les deuxièmes gisements du continent après le Venezuela, est exploité par 26 multinationales, dont Petrobras (Brésil), Repsol (Espagne), Total (France) et ExxonMobil (Etats-Unis). Une situation qualifiée lundi de « trahison à la patrie » par Evo Morales. « C’est la fin du pillage de nos ressources par les entreprises étrangères », a martelé celui qui a été élu par un raz de marée en décembre. La nationalisation des hydrocarbures a été annoncée par « décret suprême », sans passer par le Parlement. « Nous demandons aux entreprises pétrolières de respecter la dignité des Boliviens. Sinon, nous nous ferons respecter par la force », a-t-il ajouté, demandant à l’armée de se déployer sur 56 champs d’hydrocarbures. La mesure n’est pas seulement politique : Evo Morales veut éviter tout risque de sabotage ou d’invasion, y compris par des mouvements sociaux qui le trouveraient trop modéré.

Car la décision du président répond avant tout à un impératif de politique intérieure. A tout juste cent jours de son arrivée au pouvoir, Evo Morales jouit d’un taux de popularité de 80%. Mais depuis quelques semaines, des employés du secteur de la santé, les chauffeurs routiers, les instituteurs et des ouvriers de la Centrale ouvrière bolivienne manifestent pour revendiquer des hausses salariales. Et pour exiger l’accomplissement de sa promesse de campagne, la nationalisation des hydrocarbures.

Symbole d’une souveraineté bafouée, l’exploitation du gaz a provoqué la chute de deux présidents, en 2003 et 2005. Les Boliviens, qui ont vu leur niveau de vie se dégrader à mesure que la Banque mondiale se félicitait de la réussite des privatisations, ont fait des nationalisations une idée presque « magique » et le remède à tous leurs malheurs. C’est sur cette corde sensible qu’a joué lundi le vice-président Alvaro Garcia Linera, en appelant tout le monde « à risquer sa vie pour la nationalisation, sans quoi, nous ne méritons pas de nous appeler Boliviens ». Et Morales d’assurer dans la foulée que les hydrocarbures ne sont qu’une étape : « Après, viendront les mines et les forêts. »

La décision du président bolivien a été longuement pensée, et les symboles, soigneusement choisis. Le 1er mai est le jour des travailleurs, malmenés depuis vingt ans par les privatisations, la libéralisation du droit du travail et l’affaiblissement syndical. Le gisement de San Alberto, d’où Evo Morales a fait son discours, est l’un des plus rentables du pays et il est exploité par Petrobras. Or, plus que les Etats-Unis, la puissance impérialiste, ici, c’est le Brésil, qui contrôle un tiers de l’activité économique.

Le décret précise enfin que la répartition des revenus dans les champs les plus productifs se fera de la façon suivante : 82% pour l’Etat et 18% pour l’entreprise concessionnaire. Soit une inversion exacte du partage en vigueur dans le passé dénoncé par les mouvements sociaux. Evo Morales prend le risque d’irriter ses voisins. Mais pour l’avoir longuement testée lorsqu’il était dans l’opposition, il sait que la patience de ses concitoyens est déjà à bout. Et c’est, sans ambiguïté, pour nationaliser qu’ils l’ont élu.


Le libéralisme est rejeté dans toute l’Amérique latine

Hier conquises par les privatisations, les classes moyennes des pays sud-américains demandent des comptes à leurs élus

DE BUENOS AIRES A CARACAS, de Quito à Montevideo, le bruit a couru, entre admiration et réprobation : « Il l’a fait. » Evo Morales l’a fait, il a décrété la nationalisation des hydrocarbures, première richesse de la Bolivie. Que ce soit le président du pays le plus pauvre d’Amérique du Sud qui saute le pas impressionne dans la région. « C’est fort ! » confie le cadre d’une multinationale pétrolière. « Nous avons été pris par surprise », a déclaré, lundi, Marco Aurelio Garcia, conseiller pour les questions internationales du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva. Et les universitaires de se souvenir de la vocation de « laboratoire » de la Bolivie : première réforme agraire, première guérilla, première dictature, premier retour de la démocratie, premières privatisations... annonçant à chaque fois une vague dans toute la région.

« La question est de savoir si cette nationalisation sera un cas isolé ou une tendance dans toute la région », s’inquiétait hier le cabinet de conseil conservateur Stratfor. Car pour les multinationales étrangères, en particulier dans le secteur de l’énergie, les symptômes sont inquiétants. Depuis 2002, l’envolée des cours des hydrocarbures a incité tous les pays pétroliers à revoir les règles du jeu. Et pour cause : l’essentiel des contrats a été établi sur la base d’un baril de pétrole à 15 dollars. Il dépassait hier la barre des 73 dollars.

La Russie, le Tchad et l’Iran en profitent. L’Amérique latine aussi, où cette tendance est accentuée par un rejet des recettes néolibérales mises en place sous la tutelle des organismes financiers internationaux (Banque mondiale, Fonds monétaire international) dans les années 90. Baptisé « Consensus de Washington », cet ensemble de règles a réussi à combattre l’inflation. Il a permis la modernisation des services publics, dont les concessions ont été cédées à des multinationales.

Perte de crédibilité du FMI

Mais il s’est accompagné d’une hausse du chômage et d’une augmentation des inégalités sociales. Parallèlement, aucun programme sérieux n’a été installé pour lutter contre la corruption, l’indigence de la justice, la dégradation progressive des retraites et du système de santé. Enfin, les privatisations ont donné lieu à un changement de la conception des services publics. Plus chers, l’eau, l’électricité, le téléphone et même l’énergie, devenaient inaccessibles à une partie de la population. Trop souvent signés dans des conditions douteuses, ces contrats ont souvent méprisé les spécificités locales, en faisant par exemple passer des infrastructures gazières au milieu de communautés indigènes protégées, ou en provoquant de graves violations de l’environnement. Hier conquises par la « modernité » des privatisations, les classes moyennes des pays les plus durement frappés (Venezuela, Argentine, Bolivie, Pérou, Equateur) demandent aujourd’hui des comptes à leurs élus.

Moins soucieux de plaire aux investisseurs étrangers et aux organismes financiers internationaux qu’à des populations qui n’ont pas hésité à jeter leurs chefs d’Etat dehors, ces derniers optent pour une « négociation musclée », souvent sur le mode du « c’est à prendre ou à laisser ». La perte de crédibilité du FMI est telle que nul ne leur reproche d’ignorer ses conseils. Et dans le domaine de l’énergie, les gouvernements font jouer la compétition. Aux traditionnels acteurs occidentaux, les Latino-Américains opposent les Russes, les Indiens, et bien sûr, les Chinois.

Depuis le début de la décennie, le Venezuela a donné le ton. Le président Hugo Chavez a augmenté impôts et royalties, et contraint les multinationales à s’associer avec la compagnie nationale PDVSA. Il y a quelques jours, c’est l’Equateur qui a approuvé une loi permettant au gouvernement d’exiger plus de 50% des revenus du pétrole lorsque le cours du baril passerait au-dessus d’un certain niveau. A six mois de l’élection présidentielle, il est fort à parier qu’aucun candidat ne fera marche arrière. Au Pérou, Ollanta Humala, un des deux candidats en lice pour le second tour, prévu à la fin mai, a prévu de nationaliser les réserves de gaz et les mines, s’il l’emportait.

La décision d’Evo Morales brouille pourtant l’analyse d’une rupture entre les pays du sud et les multinationales européennes et américaines qu’on se plaisait à faire ces dernières années. L’entreprise la plus touchée par la nationalisation est en effet brésilienne, et le client qui dépend le plus du gaz bolivien est l’Argentine. Morales a confirmé la fragilisation des intérêts des groupes occidentaux. Il démontre aussi que l’unité de façade entre les gouvernements latino-américains dits « de gauche » s’est lézardée.

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