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Gérard Devienne | L’humanité du 07.06.2008

Bolivie : la sécession des riches

lundi 9 juin 2008 par Gérard Devienne
Santa Cruz . Dans les régions, des champs d’hydrocarbures et des grands domaines agricoles, à l’est, certains sont prêts à tout pour échapper aux réformes du gouvernement Morales.

Santa Cruz de la Sierra surprend agréablement avec ses galeries coloniales aux piliers de bois sculptés. La capitale du département du même nom, le plus important de ceux qui forment la « Demi-lune », à l’est de la Bolivie, est la vitrine de la société camba (« blanche »). Jaloux de son histoire et de son identité, le Cruceño aime à rappeler les origines espagnoles d’un sang qui s’est mêlé à celui des Guarani, population indigène du Chaco - une région que se partagent la Bolivie, le Paraguay, le Brésil et l’Argentine. Puis sont arrivés des Arabes du Proche-Orient et des Croates… Se sentant marginalisée depuis des siècles, Santa Cruz a cultivé son mépris pour les Colla, les Indiens Aymara et Quechua des zones occidentales. Personne ne l’aura mieux exprimé que cette miss qui, lors d’un concours, exprima sa « fierté de montrer au monde que les Boliviennes ne sont pas toutes des Indiennes petites et laides ».

Nul doute que ce double sentiment soit à l’origine des revendications autonomistes formulées par les comités civiques qui ont instrumenté les referendums de Santa Cruz, de Beni, de Pando et, le 22 juin, celui de Tarija. Revendiquant une identité propre, le comité pour Santa Cruz a échafaudé un projet séparatiste, s’abritant derrière le vocable d’« autonomie », bientôt repris dans les trois autres départements. Il convient de s’interroger : pourquoi maintenant, alors que jamais la question ne s’était posée sous les différents gouvernements de droite ou pendant la dictature du général Hugo Banzer ?

Il y a deux ans, la Bolivie, dont 62 % de la population est d’origine indienne, s’est dotée pour la première fois de son histoire d’un président issu des communautés marginalisées et exploitées depuis la conquête espagnole. Ainsi, le projet de Constitution présenté par le Mouvement vers le socialisme (MAS) se voit qualifié par ses contempteurs d’« indigéniste », « centralisateur », « collectiviste » voire « communiste », projet qui prévoit la nationalisation des ressources naturelles - comme le gaz, dont la Bolivie détient le plus grand gisement du continent - et la réforme agraire.

Santa Cruz et ses voisins possèdent la quasi-totalité des gisements de pétrole et de gaz et les terres agricoles fertiles. L’oligarchie locale n’entend céder aucun pouce de terrain d’une agriculture où dominent les latifundia. Nombre de gros propriétaires, tel l’actuel sénateur de Beni qui possède 57 000 hectares, ont acquis leurs terres sous la dictature de Hugo Banzer. Certains les ont revendues à des propriétaires brésiliens qui y cultivent le soja, ou à des familles mennonites, agriculteurs venus d’Europe dont le fonctionnement et le repli communautaire tiennent de la secte. Quant aux nationalisations, elles porteront préjudices aux sociétés étrangères qui exploitent pétrole et gaz. Pour cette double raison les dérives autonomistes obtiennent l’agrément discret de l’ambassadeur des États-Unis, qui fut en poste en Yougoslavie avant le dépeçage de ce pays.

Fort des résultats des referendums, les préfets - aujourd’hui proclamés gouverneurs, dans le sillage de leur leader charismatique de Santa Cruz, Rubén Costas - entendent mettre en place les réformes comme la gestion de la rente pétrolière et gazière, la sécurité, en totale violation de la Constitution. Au-delà de l’inconstitutionnalité des consultations, on notera que l’écrasante majorité dont se targuent les Comités et la presse est un effet de propagande ; en effet, si les scores pour le « oui » obtiennent entre 80 % et 85 % des votants, et les votes « non » et nuls oscillent de 15 % à 20 %, l’abstention a atteint 38 % à Santa Cruz et 41 % au Pando. En l’absence d’observateurs internationaux, la consultation saturée de violences - avec coupures de routes, destructions d’urnes, intimidations d’électeurs… - a pris l’allure de gesticulation.

Yuri Jurado, étudiant prenant part à un programme d’alphabétisation, note que « les électeurs les plus pauvres ont soutenu l’autonomie, sous la contrainte. » À la campagne, « la pression des propriétaires a fortement joué ». « Et cela d’autant plus, précise-t-il, que le système de servage y sévit toujours. »

La question de l’autonomie a divisé les sociétés de l’Est bolivien, la centrale syndicale COB de Santa Cruz n’y échappant pas : un secteur soutient le comité, et l’autre, appuyé par la direction nationale, rejette le caractère sécessionniste du processus. L’aspect racial, qui est présent, ne saurait occulter le versant de classe. Yuri Jurado rappelle que « nombre de Collas grands propriétaires ou prospères chefs d’entreprise se retrouvent derrière les autonomistes ».

Poumon économique du pays, la Demi-lune est devenue un enjeu dans la tentative des partis de droite de faire tomber le gouvernement d’Evo Morales. Le sentiment raciste d’une partie de la population a favorisé le discours séparatiste. Les comités civiques de la riche région orientale ne veulent plus participer à la solidarité nationale, prétendant garder les royalties sur les hydrocarbures et les taxes à l’exportation sur les céréales et la viande, quand Evo Morales et ses alliés souhaitent grâce aux nationalisations consacrer ces fonds frais au développement social, aux retraites. Avec la crise des autonomies, on assiste de fait à l’affrontement de deux projets de société. Santa Cruz a remisé les drapeaux vert et blanc agités les jours d’élection. Seuls quelques graffitis xénophobes à l’encontre des Collas et d’Evo Morales rappellent le passé récent. Prochain épisode attendu : le referendum révocatoire national,

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