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Entretien réalisé par Dominique Bègles et Rosa Moussaoui paru dans l’Humanité du 17 février 2005

« Bolkestein, délocalisations, constitution : une même logique »

jeudi 17 février 2005 par Rosa Moussaoui, Dominique Bègles
Henri Emmanuelli estime impensable de « déconnecter la politique intérieure des enjeux européens ».

Vous avez interpellé le gouvernement sur les propos de la commissaire européenne Danuta Hubner, qui a déclaré vouloir « faciliter les délocalisations en Europe » . Ces propos relèvent-ils pour vous de la même logique que celle du projet de constitution ?

Henri Emmanuelli. Le projet de constitution, la directive Bolkestein et ces déclarations sur les délocalisations sont indissociables. Tout cela obéit à une même orientation libérale de l’Europe. Les propos de Danuta Hubner ont le mérite de clarifier la philosophie du dernier élargissement. Pas un centime de plus n’a été débloqué pour favoriser le développement des nouveaux entrants. En revanche, on encourage ces pays à faire du dumping pour attirer les entreprises chez eux. Le phénomène des délocalisations n’est pas subit. Il a été parfaitement anticipé, accepté et voulu. Le profit est double : on ne débloque pas de fonds pour les nouveaux entrants et, dans le même temps, on fait pression sur les salaires dans toute l’Union.

Quel est pour vous l’aspect le plus contestable de ce projet de constitution, celui qui vous pousse à maintenir votre engagement en faveur du « non » malgré la décision de votre parti ?

Henri Emmanuelli. La partie III de ce projet de constitution concrétise cette orientation libérale. Elle refond des traités déjà existants, qui n’ont pas d’échéance. Si on les intègre à cette constitution, c’est pour leur redonner une vigueur juridique, pour leur conférer une valeur constitutionnelle et la légitimité du suffrage universel. L’aspect le plus inacceptable est donc l’intégration de cette troisième partie. Je ne comprends pas ce que vient faire dans une constitution la description des politiques à mener dans tous les domaines. Aucune constitution au monde n’a jamais préjugé de cette manière de ce que devaient être des choix qui devraient relever du libre jeu démocratique. De ce point de vue, je ne crois ni à l’innocence de Giscard d’Estaing, ni à celle de quelques autres, répertoriés socialistes, comme Tony Blair.

Pour faire passer la pilule de cette troisième partie, on nous parle de la charte des droits fondamentaux. Mais il est précisé qu’elle ne s’applique pas à ceux qui ne le souhaitent pas. La Grande-Bretagne a bien veillé à introduire des amendements en ce sens. Et lorsque l’un des principes énoncés dans la charte entre en contradiction avec les dispositions de la partie III, c’est bien cette partie qui prime, et non la charte.

Certains principes énoncés, au premier rang desquels la « concurrence libre et non faussée », n’ont rien à faire dans une constitution. Cette affaire est grave. Au prétexte de faire respecter la concurrence, l’Union européenne pourra légiférer dans n’importe quel domaine, même ceux, comme l’éducation, qui sont censés relever de la compétence des États.

Lors de son congrès de Dijon, en 2003, le Parti socialiste avait critiqué le projet de constitution alors fraîchement présenté par la convention Giscard. Les socialistes avaient exprimé des « exigences » sur les changements à apporter au projet de traité. Aujourd’hui, Jack Lang parle d’un traité « progressiste ». Comment expliquer ce glissement ?

Henri Emmanuelli. Avec la directive Bolkestein, avec la préparation d’une directive qui plafonnerait à 48 heures le temps de travail, avec cette partie III du projet de constitution, il faut beaucoup de bonne volonté pour parler de progrès social. Ce glissement a pu se produire à cause d’un autre glissement, beaucoup plus grave : celui de la prétendue fin du clivage gauche-droite. C’est une vieille tentation qui revient. Le clivage gauche-droite serait dépassé, et il faudrait lui substituer un nouveau clivage entre ceux qui seraient « pour » l’Europe et ceux qui serait « contre ». Au nom de cette mystification, il faudrait voter oui à cette constitution pour être pour l’Europe. Cela aboutit à une confusion très dommageable pour la démocratie.

Vous avez exprimé vos craintes de voir ce débat « casser la gauche en deux »

Henri Emmanuelli. Ce n’est plus une crainte, c’est un fait. Je ne dis pas que cette cassure est irréversible. Mais la gauche est aujourd’hui clivée entre ceux qui disent non à ce traité libéral et ceux qui nient ce caractère libéral et prétendent que le « oui » à ce projet de constitution est un « oui » à l’Europe. Cela signe l’acceptation des orientations libérales par une partie de la gauche, au nom de l’Europe.

Peut-on mener campagne pour le « oui » et soutenir en même temps les mouvements sociaux qui contestent la politique du gouvernement Raffarin ?

Henri Emmanuelli. Les gens de gauche qui sont pour le « oui », au PS, chez les Verts, ont un problème. Ils doivent gagner le référendum, et il faut qu’ils le gagnent avec le gouvernement. Cela ne leur donne pas les coudées franches pour faire preuve d’une opposition déterminée. C’est une position inconfortable. Ils essaient de s’en sortir en appelant à dissocier la politique intérieure des enjeux européens. Mais une telle deconnexion est impensable. Les gens voient passer les directives les unes après les autres, et ils en subissent les conséquences au quotidien dans leur vie professionnelle.

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