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Un article de Nicole PENICAUT paru dans Libération le 7 avril 2006

CPE. Hervé Joly, historien au CNRS, analyse les exigences patronales : « Le beurre et l’argent du beurre »

vendredi 7 avril 2006 par Nicole PENICAUT
Spécialisé au CNRS [1] dans l’histoire du patronat, Hervé Joly analyse le divorce des jeunes avec l’entreprise. La flexibilité inquiète d’autant plus les jeunes que le patronat ne leur propose pas de contrepartie.

Cela fait des années que les patrons demandent davantage de souplesse, sans proposer quelque chose de très clair, comme pourrait l’être une solution à la danoise. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Plus de souplesse, mais sans intégrer les coûts sociaux générés, comme au Danemark, par des possibilités de reclassement, de formation, d’accompagnement personnalisé du chômeur. Quand, avant la Libération, les entreprises avaient un système d’assurances familiales ou médicales privées pour leurs salariés, elles se montraient assez généreuses, mais ce système reposant sur le volontariat pouvait être remis en cause à tout moment. Depuis que tout cela est devenu public, les patrons s’en sont désengagés, mais en protestant contre le poids des charges. Or les remettre en cause, c’est remettre en cause les assurances sociales. Donc remettre en cause la contrepartie à la flexibilité.

Comment s’étonner que l’entreprise soit aussi mal-aimée ?

Le discours sur le mythe de l’entreprise citoyenne s’est écroulé. Les patrons ne défendent pas les intérêts de la société, ni ceux de l’entreprise en tant que collectivité humaine. Ils défendent d’abord leurs intérêts, et ceux de leurs mandants, les actionnaires.Cela n’exclut pas la prise en compte, même par des fonds de pension, de logiques de long terme comme la formation et la fidélisation des salariés qui feront les profits de demain, donc la valeur actuelle du cours de l’action. Mais on n’imagine pas un patron dire à ses actionnaires qu’ils doivent renoncer à des dividendes plus élevés pour favoriser l’emploi.

Le patronat a pourtant cherché à se faire aimer à une époque ?

C’était l’époque de Jean Gandois (qui était à la tête du CNPF, devenu Medef, ndlr). Et la gauche l’y a bien aidé, en découvrant l’économie de marché dans les années 80. Le reflux a été très net avec les 35 heures, la démission de Gandois et l’arrivée d’Ernest-Antoine Seillière. Dans une société où l’image est essentielle, avoir comme porte-parole quelqu’un qui n’a jamais été un industriel de métier, mais un héritier gestionnaire (pas toujours heureux d’ailleurs) de placements financiers d’une dynastie aristocratique s’est révélé catastrophique. Le patronat n’a pas réussi à capitaliser les soutiens qu’auraient pu lui valoir dans l’opinion l’imposition d’une réduction du temps de travail et la stagnation du pouvoir d’achat. On est revenu à une défense traditionnelle des intérêts patronaux. De suppressions d’emplois en délocalisations, les patrons ont exprimé un rapport culturel distant avec leur outil de travail, donnant le sentiment de jongler avec leurs usines comme au Monopoly. Leur recrutement, très fermé, leurs salaires exorbitants, contribuent aussi à faire que même les cadres ne se sentent rien de commun avec eux. Le discours sur la flexibilité nécessaire ne passe pas quand il est tenu par des adeptes des parachutes dorés qui en réservent les risques aux autres. Le patronat n’a pas réussi à élargir sa base sociale au-delà des professions indépendantes. Il a perdu la guerre de l’opinion dans une société dominée par les salariés. D’où la panique de nombreux députés UMP, qui s’aperçoivent qu’ils ne peuvent attendre leur survie électorale des seuls soutiens patronaux.

[1] Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (Larhra).

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