Liste des auteurs

Un dossier de Jacky DURAND Sylvestre HUET Bruno MASI Sonya FAURE Matthieu ECOIFFIER Marie-Joëlle GROS et Amaria TLEMSANI paru dans Libération le 29 mars 2006

CPE : La mobilisation sociale s’élargit

mercredi 29 mars 2006 par Sonya FAURE, Sylvestre Huet, Marie-Joëlle GROS, Jacky Durand, Bruno MASI, Matthieu ECOIFFIER, Amaria TLEMSANI

Les étudiants en rangs serrés , Avec les lycéens, ils entendent maintenir la mobilisation.

« Vous êtes fatigués ? » s’époumone une fille au micro. « On n’est pas fatigués ! » répond la foule d’étudiants et de lycéens dans les rues de Paris. A côté des étudiants mobilisés depuis cinq semaines, comme ceux de Censier (Paris-III), Nanterre, la Sorbonne, ou Versailles-Saint-Quentin, figuraient hier des nouveaux venus, de l’Essec et d’HEC, sous une banderole commune : « On nous apprend à l’école que rien ne se décide sans négociation. Et voilà un ministre déraisonnable qui fait tout le contraire », souligne Mariane, étudiante à l’Essec. Les futurs conservateurs de l’école du Louvre se sont couverts le buste de reproductions de la Joconde, avec cette inscription : « Le best-seller du gouvernement : 49.3 Da Villepin code. » L’institut d’urbanisme de Paris-XII ou l’université Dauphine ont aussi répondu présents. « On est une minorité, mais elle est de plus en plus grandissante », s’enthousiasme Burgu, étudiante en gestion. Les grandes écoles ont décidé de défiler toutes ensemble, en rangs serrés. Sous la même bannière Normale sup, EHESS et l’Ecole des chartes. « A priori, chez nous, on aura tous un CDI. Mais on n’en est pas moins mobilisés », explique Blaise, enseignant chercheur en histoire à Normale sup. Et ceux de Sciences-Po-Paris, entrés dans le mouvement il y a deux semaines, expliquent : « Chez nous, la mobilisation tient. Pour la suite, tout sera fonction d’un référendum jeudi sur le mode d’action », raconte Maria. Jeudi, une nouvelle journée d’action des étudiants et des lycéens est effectivement prévue.

Dans l’énorme cortège qui mêle toutes les générations, deux gros coton-tiges. Ce sont des filles de Censier. Elodie, en mastère de lettres modernes, porte à bout de bras une gigantesque oreille en carton : « Il faut les déboucher, ils sont sourds à la rue », commente-t-elle. Un apprenti de 22 ans, venu prêter main forte aux étudiants de Paris-XIII-Villetaneuse, accuse : « Villepin n’a jamais été élu et pourtant il se permet de mépriser la rue. »

« Sourdingue », « inflexible », « ridicule », le Premier ministre est à la fête. Un jeune décline le signe CPE : « Comprend Pas les Etudiants. » Ceux de Paris-V, couverts de sacs poubelle, dénoncent la responsabilité du Premier ministre, mais pas seulement : « C’est le gouvernement dans son ensemble qui a voulu la loi sur l’égalité des chances, Borloo compris. »

Les lycéens sont également présents en nombre. Beaucoup sont venus de la banlieue. « Tous ces jeunes et ces vieux ! C’est la solidarité des citoyens », constate un groupe du Val-de-Marne. Xavier, en première au lycée Montaigne à Paris et délégué de l’Union nationale lycéenne accuse la direction d’avoir fermé le lycée depuis quatre jours « dans le but de casser la mobilisation ». Qu’importe, les lycéens se sont concertés par textos et sur le Net.


Les retraités retrouvent le pavé

Fragilisés par la loi Fillon en 2003, ils veulent soutenir les jeunes.

Dans le cortège, beaucoup de retraités. Ils sont là « pour les mômes », leurs enfants et petits-enfants. Certains ont encore la réforme des retraites de 2003 en travers de la gorge. « On a fait les manifs contre la loi Fillon, mais les gens étaient plus démobilisés. Là, je le sens mieux. Même si je trouve les jeunes un peu tristes », dit Liliane, retraitée de la Fonction publique.

En 2003, le gouvernement Raffarin était passé en force malgré une importante mobilisation. « Ils ont réussi à diviser les syndicats. La CFDT avait été la seule à signer. Mais là, ça ne marchera pas. Les syndicats sont unis et les jeunes déterminés », explique Pierre, 73 ans, un autocollant d’Attac sur le veston. « Je n’étais pas content que la CFDT se déballonne. On a tout fait pour nous faire avaler les retraites par capitalisation. Et là, on précarise les jeunes. Ceux qui commencent à travailler à 27 ans n’auront que 40 % de leur salaire à leur retraite », explique Francis, 70 ans, professeur, un ancien de la FEN.

« La loi Fillon prévoyait une concertation avec les partenaires sociaux pour tout changement sur le travail, ils ne l’ont même pas respectée avec le CPE », dénonce Xavier, 69 ans, ancien cadre. « Je ne suis pas retraité car je fais trois ans de rab grâce à Fillon, explique Stéphane, 54 ans, de la CGT-Santé. On a l’habitude de se faire avoir. Là, c’est différent, les mômes ont des slogans qui se politisent. Ils sont baptisés, mais pas encore vaccinés. »

Les retraités de la CFDT ont leur banderole. « Les jeunes sont dans la galère. Les vieux dans la misère ». « On nous réduit nos retraites. La période faste, c’était il y a quinze ans. On n’était pas d’accord avec la Confédé sur Fillon », raconte un retraité de la métallurgie. « On est là par solidarité intergénérationnelle. On estime qu’on a été très gâtés par rapport aux jeunes », rappelle Michel. Ça lui fait mal de voir le code du travail attaqué : « La période d’essai, c’était un mois pour les ouvriers et employés, deux mois pour les agents de maîtrise, trois pour les ingénieurs et cadres et six pour les directeurs ! » Pour éviter les casseurs, les retraités se sont dispersés rue Oberkampf, avant République.


Le privé bien mobilisé

Des salariés de grands groupes tels Carrefour, Total, Valeo ou Michelin ont manifesté contre la précarité.

Aux côtés des lycéens et étudiants venus en masse, les salariés du privé étaient aussi représentés, comme ceux de PSA à Rennes, de Carrefour ou de STMicroelectronics à Marseille. A Clermont-Ferrand, des salariés de Michelin, de Renault, de la coopérative agricole Limagrain ou de Sanofi Aventis ont défilé. A Limoges, des Valeo, Legrand, ouvriers du livre, Madrange (agroalimentaire) sont eux aussi sortis dans la rue. Selon la CGT, 678 appels à la grève avaient été recensés, dans plusieurs grands groupes (Renault, Dassault, EADS, Chantiers de l’Atlantique), mais aussi dans des « PME sous-traitantes ». Chez Total, l’appel à la grève lancé par la CGT et la CFDT s’est traduit par de « légères » baisses de production dans certaines raffineries.

A Paris, Florence, 41 ans, cadre supérieure, brandit un petit panneau cartonné. « J’ai 41 ans, je suis cadre sup qualifiée, j’ai un parcours polyvalent et en même temps cohérent, j’ai travaillé dans des multinationales , je suis le produit typique de ce que voudrait la mondialisation libérale... et pourtant, depuis un an, je cherche un job.

« Je suis contre le CPE : n’importe quel employeur vous dira qu’il n’a pas besoin de deux ans pour juger les compétences de son salarié. Mais, si je manifeste, ce n’est pas tant contre le CPE que contre la logique de précarité, de dérégulation, y compris du code du travail. C’est un problème bien en amont du CPE. L’OMC et l’Union européenne libérale imposent un rythme boursier antinomique avec la croissance des entreprises. »

Un groupe de salariés CGT de General Electric Medical System (GEMS), de Buc (Yvelines). Parmi eux, Jean-Pierre, 48 ans. « Ça nous concerne tous. Premièrement, parce que le CPE est un pas de plus dans l’attaque des droits des salariés en général. D’autre part, il n’est pas impossible que notre employeur s’en serve à l’usine... « Dans notre entreprise, il y a un grand nombre de moins de 26 ans intérimaires ou CDD à la production. Ils ne connaissent que la précarité. Ils sont pris pour une mission, jetés quand les commandes baissent, et repris trois mois après, en fonction des besoins, parfois au même poste. Chez nous, la production ne peut pas fonctionner sans ce volant. »

Antoine, 61 ans, retraité de GEMS. « Dans cette société, les salariés les plus concernés sont ceux qui ont des enfants en âge d’être embauchés en CPE... On retrouve à peu près les mêmes proportions que dans les sondages nationaux : 65 % environ des salariés sont contre. »


Les intermittents contre l’hyperflexibilité

Les précaires de l’audiovisuel et du spectacle voient dans le CPE un avant-goût des emplois de demain.

Les intermittents du spectacle ont été retardés, mais ils étaient là. En début d’après-midi, ils étaient quelques dizaines devant le tribunal de Bobigny pour soutenir « les quatre de la Star Ac », poursuivis pour violences lors de l’intervention sur le plateau de l’émission en décembre 2003. Après l’annonce du report du procès en septembre, les troupes ont rejoint hier le cortège anti-CPE. Place de la Bastille, une large banderole accrochée à la façade de l’Opéra prévient de la fermeture du lieu. Après trois ans de lutte contre la réforme de leur système d’indemnisation chômage, cette présence dans le cortège est pour eux « tellement logique ». « On n’est pas là en soutien, mais parce que le CPE et le CNE seront utilisés dans les entreprises d’audiovisuel et de spectacle, explique Gilda, membre de la coordination des intermittents et précaires. Cette loi et la réforme de notre statut relèvent d’une même logique : la précarisation à outrance sans droits sociaux en contrepartie. » Pour Baptiste, technicien dans le cinéma : « Les intermittents sont depuis longtemps dans un système hyperflexible qui maintenant concerne tout le monde. On entend dire que c’est mieux d’avoir un boulot précaire que pas de boulot du tout. Mais de quel emploi on parle ? Finalement, les difficultés que nous rencontrons depuis tant d’années touchent maintenant la plupart des salariés. C’est normal que l’on se retrouve ensemble pour manifester. »

Pour les artistes et techniciens, « la convergence des luttes » est un thème ancien. Dès le début de la crise, il y a trois ans, ils manifestaient aux côtés des chercheurs et se regroupaient au sein d’une coordination « des intermittents et précaires ». Derrière l’intitulé « précaires » se cachent toutes les professions aux statuts flous (intérimaires, stagiaires, journalistes pigistes...) auxquelles s’agrègent les laissés-pour-compte (sans-papiers, mal-logés, chômeurs...). Dès l’automne 2003, quand le mouvement multipliait les occupations aux ministères du Travail et de la Culture, sur le plateau de la Star Academy ou dans les locaux du Centre national de la cinématographie, des représentants du Droit au logement, de collectifs de soutien aux sans-papiers et d’associations de chômeurs figuraient dans les cortèges.

Cette volonté d’« ouvrir le champ » est une position de principe. Pour Solen, musicien de jazz : « La réforme de notre statut préfigure le monde du travail de demain. Un monde où l’emploi discontinu sera la norme et où tous les travailleurs pourront être intermittents. Il faut faire bloc face aux coups de boutoir du libéralisme. Les intermittents sont une des cibles, mais pas la seule. »


Les chercheurs en colère face à l’abus de CDD

La lutte anti-CPE, un prétexte pour rappeler le manque de moyens dans les laboratoires.

« Le CPE ? Pour nous, c’est l’ANR. » Ou Agence nationale de la recherche. Derrière ce propos sibyllin d’un syndicaliste du SNCS-FSU, en marche vers la place de République, se cache l’une des raisons de la présence de chercheurs dans les cortèges d’hier. Banderoles de « thésards en colère », calicots d’universités, du Muséum national d’histoire naturelle, de l’Institut national d’études démographiques... et même de l’Ecole centrale de Paris. Pourtant, le chercheur commence sa vie active bien après 26 ans. Mais le décryptage de sigle explique cette apparente contradiction. « La stagnation des crédits et des postes dans les organismes de recherche d’un côté, la montée en puissance rapide de l’ANR de l’autre, vont se traduire par la création de centaines ­ peut-être trois mille à terme ­ de contrats à durée déterminée », explique Henri Audier (SNCS). Des scientifiques recrutés à bac + 7 sans savoir ce qu’ils deviendront à la fin de leur CDD, une précarité et une absence de perspectives claires : la similitude avec le CPE explique que la mobilisation des chercheurs ne relève pas d’un pur altruisme. Dans de nombreuses universités, à l’appel du SneSup-FSU, des assemblées d’enseignants ont voté la grève et apportent un soutien matériel et moral aux étudiants.

Le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur sort en outre d’un long conflit avec le gouvernement. Et le vote de la loi sur la recherche le 7 mars a laissé un goût amer dans les laboratoires. Alors qu’ils s’étaient mobilisés pour une relance de la recherche publique, le gouvernement a réservé l’essentiel des efforts financiers au soutien à la recherche privée, créé l’ANR, mis en cause les structures d’évaluation. Sans pour autant répondre aux besoins criants des universités, mal-aimées du budget de l’enseignement supérieur. Les syndicats tentent de profiter du mouvement pour pousser leurs demandes de crédits et réclamer un plan pluriannuel de recrutement. Yannick Vallée ­ pour la Conférence des présidents d’université ­ demande de son côté à Jacques Chirac de mettre un terme à la crise en suspendant le CPE. Et d’ouvrir une discussion sur l’avenir du système universitaire, en première ligne dans la formation des jeunes.


A Marseille, les anciens au service des novices

Syndicats unis sous une même bannière, profs et parents entouraient étudiants et lycéens manifestant.

En haut du boulevard Périer, l’arrivée de la manifestation ressemble à celle du Tour de France. Le grand camion, qui a ouvert le cortège toute la matinée, est maintenant garé sur le côté. A chaque banderole, une voix crie dans la sono, tout en syllabes traînantes, comme pour ménager le suspense : « Et voiciiiiiiiiii, maintenant, mesdames et messieurs, les cheminoooooots CGT, spécialistes de la défense du service public pour le grand Sud. » Dans le défilé, on s’applaudit, on se trompette. Gérard, chef de gare, remballe sa banderolle. « Je ne me rappelle même plus la dernière fois qu’on a gagné quelque chose dans un mouvement social. » La sono continue. « Juste derrière, vous allez apercevoir les champions de la contestation de cet automne à Marseille, les traminots de la RTM qui ont un mois de débrayage, suivis des syndicats du Port autonome. Ensuite, les dockers qui sont allés jusqu’à Strasbourg pour se faire entendre contre la renégociation de leur statut. » Marcel se marre. « Et on s’est bien plantés. » Il est sur les quais depuis 20 ans. « On est un peu le défilé des gueules cassées. On va de défaite en défaite ces derniers temps. » Gérard Dossetto, de FO : « Cette fois, avec le CPE, la brèche est là. On a tout intérêt à être déterminés. L’idéal serait d’y arriver. »

« Coup de main ». « Pour soutenir la jeunesse », les six grosses centrales ont fait à Marseille une bannière intersyndicale, pour la première fois depuis le début de la contestation anti-CPE. A dix heures du matin, elle ouvre la marche depuis le Vieux-Port sur la Canebière. Personne ne crâne parmi les adultes. Jean-Paul Beranquier, de la FSU : « La priorité, c’est les jeunes. On ne vient pas récupérer leur mouvement mais leur donner un coup de main. » Un traminot, qui assure le service d’ordre : « On est là pour le CPE, rien que le CPE. On essaye pas du tout de ramener nos problèmes, parce que pour nous, je crois bien que c’est déjà foutu. » Après un mois de transports bloqués à Marseille, deux syndicats avaient dû se résigner à solder le conflit avec la régie. Jean-Marc Cavagnana, de la CFDT, pense que « des problématiques particulières s’agrègent peut-être derrière celles des jeunes, mais il s’agit de ne pas s’emballer ». Roger, de Solidaires (SUD), reste dans le minimalisme. « Si le CPE est retiré, ce sera déjà énorme. On joue au coup par coup. Personne ne croit au grand soir. » Chez les étudiants et les lycéens, la « présence des travailleurs » est un avantage de taille. « Ça montre qu’on ne se trompe pas », dit François. Il a 18 ans, voudrait être diplomate, raconte la grève « grand luxe » au lycée Vauvenargues, à Aix. « Une vingtaine d’élèves se relaient la nuit sur place pour éviter les casseurs. On regarde des DVD de mangas ou des Nuls sur l’écran géant de la salle de réunion. Le matin, la concierge nous apporte le café au lit. » Il croit au mouvement. « Si on ne rigole pas aussi, on ne tiendra pas. » Zaya, du lycée Victor-Hugo dans une ZEP de Marseille, fête elle aussi « la participation de personnes de grand âge » au défilé. Du coup, « mes parents m’ont quand même autorisée à venir. Ils disent que je ferais mieux de ne pas me faire remarquer et d’aller en cours parce que ça ne sert à rien : ils ne vont pas enlever le CPE ». Gisèle Blanchard, prof de biologie-géologie, assure l’encadrement. Elle fait retirer les boucles d’oreille en or. Ranger les téléphones portables, « les machins avec écouteurs visibles dans les oreilles ». Et « quand vous décidez de rentrer, personne ne traîne. Vous allez directement à la maison ». Gisèle Blanchard pense que, forcément, « cette révolte va déboucher. Aucun gouvernement n’aime voir les jeunes dans la rue ». Certains enseignants sont encore en train de rembourser les mois de la grève, infructueuse, il y a trois ans, contre la réforme des retraites. « Le CPE sera peut-être la revanche », plaisante un agrégé.

« T’es foutu ». Cherryl, 16 ans, a l’habitude des défilés. « Comme profession, ma mère fait CGT à la mairie. Dans ses hobbies, c’est une manifestante. » Cherryl l’accompagne souvent, mais en garde peu de souvenir. « Ma mère ne me dit pas toujours pourquoi c’est. Ça m’est égal : j’aime bien le style. » Elle initie Dimitri à la lutte. « Il faut crier des trucs, mais pas du genre "Villepin, on t’encule", plutôt "T’es foutu." » Ils s’amusent beaucoup, galopent, crient : « C’est génial. » Dimitri ne s’était jamais vraiment intéressé à tout ça. « J’écoute un peu les conflits sociaux à la télé. » Pas trop quand même : ça énerve son père. « Tout de suite, il zappe. Il dit que les traminots sont des salauds qui ont failli faire couler les commerces de Marseille. » Et puis, il y a sa tante, « obligée de prendre une carte quand elle a été embauchée dans une administration en ville, sous peine de ne jamais monter dans la hiérarchie. Les syndicats tiennent le coin, tous des magouilleurs ». Son regard se porte sur le cortège, les fanions CGT qui ont submergé la place Castellane, le gros ballon de la CFDT. Dimitri reste songeur. « Ils nous soutiennent aujourd’hui : peut-être que c’est que des conneries ce qu’on raconte sur eux. » Sofiane lui tape dans le dos. « Si ça bouge bien, on ira tous à Paris. Tu vas voir, ils nous paieront même le TGV, pas un vieux train Corail. » Les partis d’opposition ­ PS, Verts ou PCF, sont discrètement en fin de cortège. Sur le trajet, certains passants en profitent pour demander cordialement un logement HLM à l’un ou du boulot à l’autre. Solitaire, Michel Vauzelle, président socialiste de la région, serre des mains. On le prend en photo avec les téléphones portables. « C’est un people ? » demande Alfonse, en fac de droit. « Plus personne ne se reconnaît dans les hommes politiques, dit Rudy, 25 ans, docker. Même le Front national, ils prennent les gens pour des cons. » A un an de la présidentielle, personne ne parle politique. A la fac d’éco d’Aix, lundi, des étudiants UMP distribuaient des tracts pour la reprise de cours. « Cela reste très correct », dit Julien, 23 ans, « à gauche ». En lettres à Marseille, à la dernière AG, le même temps de parole a été donné à trois personnes en faveur du CPE et à trois autres contre. Sonia, en sociologie, se dit plutôt de gauche, mais elle a « le sentiment que la lutte anti-CPE dépasse le clivage gauche-droite. A gauche, ils auraient pu faire le même genre de loi. C’est vraiment pas le problème ». Les drapeaux des Verts viennent de fermer la marche. En début d’après-midi, les rues sont déjà presque vides. Le gros camion a rangé sa sono depuis longtemps. Bilan : 250 000 personnes selon les syndicats, 50 000 selon la police.


Le bahut de toutes les luttes

Elèves et profs du lycée Utrillo de Stains ont manifesté hier à Paris.

A eux trois, ils n’ont pas encore l’âge de Dominique de Villepin (52 ans). Mais hier matin, devant les grilles fermées du lycée Utrillo de Stains (1200 élèves, en Seine-Saint-Denis), Yamina, 18 ans, en terminale STT, Yoann, 18 ans, en terminale ES et Imen, 14 ans, en seconde générale, multiplient les reproches contre les intentions gouvernementales. « Je pense que nous sommes là pour nos droits, et le seul moyen de les faire respecter, c’est la grève. Il y a déjà beaucoup de précarité dans le 93. Ce n’est pas la peine d’en rajouter avec le CPE alors que nous ne sommes pas sûrs d’accéder à l’emploi », affirme Yamina. C’est la plus vindicative du trio. Yoann « veut une part de dignité dans la vie sans être à la merci d’un patron qui pourra te virer quand il veut ». Imen estime que l’on est en train de retirer aux jeunes générations « tous les droits acquis par les luttes précédentes » des aînés. Elle s’emporte contre le fait que « les profs touchent une prime de risque quand ils enseignent en banlieue » : « Est-ce que ça veut dire qu’on est un zoo ? »

Cartes de cantine. Dès hier matin, le lycée était bloqué par les élèves. Et 60 % des enseignants avaient cessé le travail, selon les profs grévistes. La proviseure, elle, filtre les entrées et vérifie les cartes de cantine des jeunes qui veulent entrer pour déjeune. « Toi, t’es vraiment demi-pensionnaire ? » lance-t-elle à un grand ado. Une grappe de collégiens, venus d’un établissement voisin fermé, traîne son désoeuvrement sur le parvis et finit par se disperser à l’heure du déjeuner. Vu par l’un de ses élèves, le lycée polyvalent Utrillo est un « bâtiment gris brunasse » qui s’étire entre les labours des derniers maraîchers de Seine-Saint-Denis et les tours du Clos-Saint-Lazare, la grande cité HLM de Stains. Un élève montre la vue aérienne de l’établissement qui décore sa carte de cantine : « Vous ne trouvez pas que ça ressemble à une usine ? » Bernard Defrance, 60 ans, y enseigne la philosophie depuis 1997 : « Je n’ai jamais connu une année sans mobilisation. » En 1998, les élèves et les profs d’Utrillo furent à la pointe du mouvement de la Seine-Saint-Denis pour obtenir des moyens pour la banlieue. En 2005, le lycée fut occupé durant vingt-quatre nuits pour la lutte contre la loi Fillon. Un professeur se souvient d’une scène qui résume, selon lui, « la maturité et le sens des responsabilités » des lycéens : « Ils avaient bloqué l’entrée avec des tables et des chaises. Quand il s’est mis à pleuvoir, les lycéens ont démonté leur barricade pour ne pas mouiller le matériel. »

Refrain africain. Cette année, le CPE a fédéré toutes les luttes. Contre la loi sur l’égalité des chances, contre la loi Sarkozy sur l’immigration et le projet de loi de prévention sur la délinquance. Dans le bus qui emmènent lycéens, enseignants et parents d’élèves manifester à Paris, Marc, en terminale ES, entonne un refrain africain. Il est l’un des deux élèves sans-papiers d’Utrillo. Le 17 mars, plus de 600 de leurs camarades avaient manifesté leur soutien à Marc et Carole en les accompagnant à la préfecture de Bobigny, où ils devaient déposer leur dossier. « La solidarité de ces jeunes n’est pas un vain mot », résume un enseignant. A l’approche de Paris, un accompagnateur rappelle les consignes de sécurité : « Les portables éteints au fond de vos poches. Vous laissez vos sacs dans le bus. » Lors de la manifestation de jeudi dernier, le cortège d’Utrillo avait été victime d’une tentative de « dépouille ». Sans cet épisode, assurent les lycéens, ils auraient été plus nombreux à défiler, hier, à Paris. Place d’Italie, profs et parents veillent à ce qu’ils ne se noient pas dans la marée humaine qui s’élance. Mezziane, 55 ans, est venu pour soutenir ses trois enfants. Il dit : « On est en train de déqualifier nos jeunes mais leur volonté n’a rien à envier à celle de nos anciens. » A 17 h 30, le cortège d’Utrillo quitte la manifestation à hauteur de la Bastille. Un prof d’économie conclut : « Finalement, c’est Villepin qui a largement contribué à la politisation de nos élèves. »

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !