Liste des auteurs

Un dossier de Marie-Joëlle GROS, Alice GERAUD, Vanessa SCHNEIDER et François WENZ-DUMAS paru dans Libération du 5 avril 2006

CPE : La rue frappe a la porte des négociations

mercredi 5 avril 2006 par François WENZ-DUMAS, Alice GERAUD, Vanessa SCHNEIDER, Marie-Joëlle GROS
Confortés par plus de 2 millions de manifestants, les syndicats vont rencontrer les parlementaires UMP pour exiger le retrait du CPE.

Comment en sortir ? « On n’est pas fatigués ! », scandaient hier les manifestants. Mais sur une pancarte brandie par un étudiant parisien, on pouvait aussi lire : « Sire, sire, ouvrez ! On en a marre ! » Ce « on », qui faisait référence aux jeunes enfermés dans la précarité, pourrait aussi s’appliquer aux parlementaires UMP et aux responsables syndicaux. Tant il est vrai qu’après cette cinquième journée d’action, qui témoigne d’une mobilisation au moins égale à celle du 28 mars, s’ouvre une zone de fortes turbulences.

Académies. Vendredi soir débute la période des congés de Pâques pour la région parisienne et Bordeaux. Les autres académies prendront le relais les 15 et 22 avril, jusqu’au lundi 8 mai. Les syndicats savent que pendant ces quatre semaines il leur sera difficile d’organiser une nouvelle journée d’action nationale : elle ne peut que réunir moins de manifestants que celle d’hier, qui a encore battu un record avec plus de deux millions de manifestants un peu partout en France. L’occasion serait trop belle pour Villepin d’expliquer à sa majorité que la décrue est amorcée et qu’il faut rester ferme sur les demi-mesures proposées par le président de la République. Tous les responsables syndicaux, des plus radicaux aux plus modérés, d’Annick Coupé (Solidaires) à Bernard Van Craynest (CFE-CGC), en passant par Bernard Thibault (CGT), Jean-Claude Mailly (FO), François Chérèque (CFDT) et Jacques Voisin (CFTC), ont intégré ce paramètre. Si la journée d’hier leur permet d’obtenir l’abrogation sous une forme ou une autre du CPE, ils pourront remercier Villepin. Il leur aura permis, un an après le référendum constitutionnel, de refaire l’unité syndicale. Hier, John Monks, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES), à laquelle participent la CFDT, la CGT, FO et l’Unsa, ne pouvait que s’en féliciter. « C’est toute l’Europe qui est engagée contre ce projet », soulignait-il avant le départ de la manifestation parisienne.

Mais le scénario de sortie de crise rapide est loin d’être acquis. Côté gouvernement et majorité, on tâtonne. Bernard Accoyer et Josselin de Rohan, respectivement présidents des groupes UMP à l’Assemblée nationale et au Sénat, ont envoyé hier matin un courrier à chacun des syndicats et aux représentants des lycéens et des étudiants pour leur proposer de discuter avec eux au Sénat. Les syndicats seront reçus un par un dès cet après-midi. Les cinq confédérations (CGT, CFDT, FO, CFTC et CGC) ne déclineront pas l’invitation. « Nous avons l’intention d’y aller pour dire : "On retire le CPE et on n’en parle plus !" » assurait hier Jacques Voisin (CFTC). Tandis que Jean-Claude Mailly se disait prêt « à rencontrer les parlementaires de l’UMP, à condition que le CPE soit zappé », et « pas pour discuter de simples aménagements ». Même tonalité chez Thibault (CGT) et Chérèque (CFDT). Les autres organisations sont plus inquiètes. Elles se demandent si ces consultations séparées ne vont pas briser le front syndical des douze, qui réunit depuis le début les cinq confédérations mais aussi l’Unsa, la FSU, Solidaires, ainsi que les organisations étudiantes (Unef, Confédération étudiante) et lycéennes (Fidl et UNL). « Il faut maintenant que les syndicats évitent de se laisser embarquer dans les jeux politiciens internes de l’UMP », avertit Alain Olive (Unsa), avant la réunion de l’intersyndicale anti-CPE ce matin. Durant cette première phase, les présidents des groupes parlementaires UMP devraient se contenter de tâter le terrain et rendre compte de leurs entretiens au ministre de l’Emploi, Jean-Louis Borloo, et à son ministre délégué, Gérard Larcher. Ceux-ci en référeront ensuite au Premier ministre, qui doit demain tenir sa conférence de presse mensuelle. Si Villepin parle du CPE, il risque de remettre les lycéens et les étudiants dans la rue.

Trancher. Les responsables syndicaux vont tenter cet après-midi de persuader députés et sénateurs de l’UMP de trancher très vite, en faisant voter un texte avant le début des vacances parlementaires le 15 avril, qui abroge le CPE ou le vide de son contenu. Par exemple en rétablissant l’obligation de motiver un licenciement. Sinon, les rencontres risquent de traîner, pour un projet de loi qui serait examiné début mai par le Parlement. Avec tous les dangers d’un pourrissement et d’une radicalisation du conflit.


Poitiers vibre au son des slogans étudiants

Refusant tout compromis, les jeunes bloquent les facs depuis sept semaines, record de durée avec Rennes.

par Marie-Joëlle GROS

Pour les étudiants poitevins, pas de doute, cette chanson qu’ils ont écrite sur un air des Wriggles fera un tube dans quelques jours : « Villepin que la honte inonde, grâce à la force des étudiants, n’imposera plus de loi immonde, au grand bonheur de tous les gens. »

Manifestant hier dans les rues de Poitiers, ils semblaient aussi nombreux que le 28 mars (entre 20 000 et 35 000). Le quotidien la Nouvelle République soulignait alors que la capitale de la Vienne n’avait pas connu cela depuis la Libération. Tout le long du cortège, les grévistes, presque recordmen de la fac bloquée (sept semaines sans compter les vacances de février, seuls ceux de Rennes les devancent d’une semaine), ont donné à entendre l’étendue de leur récital : 25 titres qui donnent un sacré coup de vieux aux slogans traditionnels.

« Leurre ». On les savait facétieux, ils sont avant tout très déterminés. « Le compromis proposé par Chirac est un leurre, expliquent-ils. Sarkozy veut étouffer l’affaire le temps que les étudiants se calment. Mais on ne se calmera pas de sitôt. » A Poitiers comme ailleurs, les étudiants exigent « l’abrogation de toute la loi sur l’égalité des chances, et pas seulement des aménagements au CPE ». Ils cognent autant sur le trio Chirac-Villepin-Sarkozy que sur le ministre de l’Education nationale, Gilles de Robien. Car la contestation, ici, n’a pas attendu l’annonce de la création du CPE. Le mouvement est né des réductions de postes drastiques aux concours d’enseignants, tout début janvier. Puis s’est épanoui avec le CPE. Très vite, Poitiers, « ville de fonctionnaires et d’étudiants », comme le rappellent les grévistes, s’est « conscientisée, du collégien au retraité ».

Quelques heures avant la manif, attablé au soleil pour un « banquet républicain », le noyau dur des grévistes tire un premier bilan : « Notre mouvement est unitaire et légitime, c’est pour cela qu’il tient, explique Jules, étudiant en histoire. On a remporté une victoire sur l’immobilisme, sur cette jeunesse qu’on dit dépolitisée. » Puis ils ont tenu leur assemblée générale dans les tribunes du stade Rebeillau, et reconduit une fois de plus le blocus total de la fac, à une très large majorité, jusqu’à la prochaine AG, demain.

« Ils expriment une inquiétude sourde, témoigne un professeur de droit. Leur mouvement est festif et grave à la fois. Ils ont déjà remporté une victoire symbolique : le pouvoir politique a perdu la face, comme l’a montré l’allocution de Chirac. On n’est sans doute pas au bout de nos surprises, car ils savent inscrire leur mouvement dans la durée, en inventant sans cesse de nouveaux modes d’action. »

Exemple, le 1er avril. Les grévistes ont défilé dans les rues du centre-ville, déguisés en manifestants pro-CPE. En costumes étriqués et cravates larges comme des pelles à tarte, ils ont scandé : « Merde aux jeunes », « Nous, on aime Villepin, sa politique est fantastique ! », et réclamé entre autres « la fin du droit à l’avortement et le retour de l’Algérie française ». Avec eux, Poitiers, « gros village endormi », se réveille et s’amuse. Les étudiants avaient déjà connu un grand succès d’estime en faisant brûler en février des « Sarkozynettes » et des « Villepinettes » (des voitures miniatures en carton) devant la préfecture. Ou en s’invitant, tel un band anti-CPE, au casting de la Star Ac’ sur le site du Futuroscope, en mars.

Polycopiés. Mais l’année universitaire avance, et la question des examens se pose de plus en plus sérieusement. « A cas extrêmes, mesures extrêmes », avancent les étudiants, qui envisagent le report des épreuves à septembre. Dans les couloirs de la fac de lettres, des profs déposent régulièrement à leur intention des polycopiés de cours. Le mois dernier, les enseignants ont voté en conseil d’administration une motion de soutien aux étudiants.

Hier, tous les partis de gauche locaux ont signé une charte reprenant leurs revendications : rétablissement des postes aux concours dans l’Education nationale, abrogation de la loi Fillon sur l’école et de la loi sur l’égalité des chances ainsi que du CNE. « Nous ne sommes pas jusqu’au-boutistes ; la suite, c’est beaucoup d’incertitudes, résument les grévistes. Mais ce n’est pas en nous envoyant les CRS, comme vendredi dernier au rectorat, qu’on nous fera rentrer dans nos facs. » Alors que les universités parisiennes et bordelaises seront à nouveau en vacances à la fin de la semaine, les Poitevins ont encore quinze jours devant eux. « Et en plus, c’est le printemps : faudrait étudier l’influence du climat sur les mouvements sociaux », propose Jules, étudiant en histoire. Ce matin, ils ont prévu de bloquer la ville dès 6 h 30. Pour ce faire, ils ont récupéré des dizaines de herses.


Roanne en crise défile en rangs serrés

Salariés et étudiants étaient près de 20 000 dans les rues de cette ville de 39 000 habitants.

par Alice GERAUD

C’est une ville moyenne, dont on parle rarement. Hier, peu avant 10 heures, Roanne (Loire) retient son souffle. Les rues ensoleillées ne sont animées que par la présence de petits groupes qui marchent tous dans la même direction. Ils seront finalement près de 20 000 à se retrouver devant le lycée Albert-Thomas pour le départ de la manifestation. 20 000, comme la semaine dernière. 20 000, pour une ville deE 39 000 habitants. Roanne, comme d’habitude, mobilise plus qu’ailleurs. Les manifestants en tirent une fierté affichée. Ils citent par coeur les chiffres des précédentes mobilisations sociales. 1995, en particulier, où déjà plus de la moitié de la population était descendue dans la rue. « Il y a ici une longue tradition de lutte sociale, parce qu’on a connu de nombreuses fermetures d’usines mais aussi parce qu’on est une petite ville où le maintien des services publics a souvent été menacé », explique Jean-Marc Boudot, secrétaire départemental SNUIPP, le syndicat des instituteurs de la FSU. Dans l’école où il enseigne, il y avait hier 70 % de grévistes. Et, depuis le début de la fronde anti-CPE, « on n’est jamais descendu en dessous de 50 % les jours de manifestation ».

Stigmates. En trente ans, la ville a perdu plusieurs milliers d’emplois. La crise du textile, lequel a longtemps été le principal employeur du Bassin roannais, a commencé dans les années 70 avec la fermeture des ARCT, qui fabriquaient des machines pour l’industrie textile. Le reste du secteur a suivi, lentement mais sûrement. Dernier soubresaut, l’an dernier, quand la ville a vécu au rythme des plans sociaux de Giat Industries. « On a évité le pire, la fermeture du site, justement parce qu’on s’est battus, mais ça a été douloureux », résume Pierre Bourachot, responsable CFDT. Les stigmates de la crise sont palpables. « Dans la manif d’aujourd’hui, on retrouve toute cette culture ouvrière syndicale », décrypte Jean-Marc Boudot. De fait. Le défilé roannais ne ressemble pas à celui des grandes villes universitaires. Ici, la majorité des drapeaux sont rouges, siglés CGT. Pas de banderoles de l’Unef. Quelques lycéens seulement sur les milliers présents portent les autocollants UNL ou Fidl. Pas de débordements non plus. Et quasiment pas de policiers. Jeunes et salariés défilent mêlés.

« Ici, beaucoup de jeunes ont déjà eu une expérience de la précarité dans leurs familles. Les pères au chômage et les mères en temps partiel imposé, ils savent ce que c’est avant d’entrer eux-mêmes sur le marché du travail », explique Serge Lenoir, secrétaire général CGT des cantons du Roannais. Des lycéennes en bac pro secrétariat, venues d’un bourg voisin, racontent leurs angoisses : « On est lucides, on sait qu’on ne trouvera pas de boulot dans cette ville, qu’il faudra partir. Mais déménager pour un contrat qui peut s’arrêter d’un moment à l’autre, ce n’est pas possible. »

A l’IUT, en grève depuis deux semaines, la mobilisation ne se limite pas aux manifs hebdomadaires. Quand ils ne bloquent pas les axes routiers ou ferroviaires, les étudiants, aidés par les lycéens, tentent presque quotidiennement une action. Lundi soir, ils ont envahi, à plus de deux cents, le conseil municipal pour interpeller Yves Nicolin, le maire (UMP). Rafael, un des étudiants de l’IUT, ressent cette mobilisation comme une « urgence ». Dans moins de deux ans, il devra travailler : « Ce sera trop tard. Aujourd’hui, on n’a pas de crédit, pas d’appartement à payer, pas de patron, on a une certaine liberté pour pouvoir gueuler, alors il ne faut pas lâcher. »

« Coup de main. » Hier après-midi, quelques heures après la manif, étudiants et lycéens ont bloqué la rocade. « Au début, les mecs de la CGT nous filaient un coup de main et des moyens, mais finalement on se débrouille plutôt bien tout seuls », résume Rafael. Hier, une des étudiantes grévistes de l’IUT est tout de même allée passer la journée dans les facs de Lyon. « Pour voir comment ça se passe là-bas. »

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !