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Un article de Thomas Lemahieu et Lénaïg Bredoux paru dans L’Humanité du 11 avril 2006

CPE : Une victoire au goût d’inachevé pour les étudiants

mardi 11 avril 2006 par Thomas Le mahieu, Lénaïg Bredoux
Rassemblés, malgré les vacances, en assemblée générale à Paris-III, les jeunes en mouvement ne se contentent pas de l’annulation du CPE. Ils réclament encore, entre autres, l’abrogation du CNE et de toute la loi sur l’égalité des chances.

Ni fleurs, ni couronnes pour le CPE, ni « hourra ! » quand le premier ministre annonce, non pas qu’il l’abroge, mais qu’il le « remplace ». Défiance, scepticisme, circonspection : hier matin, à 10h30, dans un des amphis de Censier, les étudiants en mouvement de Paris-III, rejoints par des dizaines d’autres venus de la Sorbonne ou de Saint-Denis, écoutent en direct l’allocution de Villepin. Les visages sont graves, tendus. Dans la salle, personne ne moufte, sauf quand le chef du gouvernement affirme que « les manifestations de voie publique mettent en danger la sécurité des jeunes » (huées) ou qu’il « regrette » que sa solution n’ait « pas été comprise par tous » (sarcasmes). À la fin de cette communication solennelle, les grévistes se regardent, interdits. Et quelques secondes plus tard, une voix lance le cri de ralliement : « Chirac, Villepin et Sarkozy, votre période d’essai, elle est finie ! » Prévue depuis quelques jours afin de préserver la mobilisation pendant les vacances, l’assemblée générale des étudiants et des personnels de Censier peut alors commencer. Au milieu de son compterendu de la coordination nationale étudiante et lycéenne qui s’est tenue à Lyon le weekend dernier, un des délégués de Paris-III fustige « l’instrumentalisation » du mouvement par les médias et livre en creux une explication sur l’appréciation mi-figue mi-raisin que suscitent les annonces de Villepin dans cette enceinte : « Depuis le début, il y a une hyper-focalisation des médias sur le retrait du CPE qui n’est qu’une de nos revendications, analyse-til. Et au bout du compte, le mouvement a été desservi. Qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui à la télé ? Trente secondes sur des vitrines cassées, deux minutes sur les atermoiements de notre triptyque psycho-rigide, Sarkozy, Villepin et Chirac, et rien sur nos revendications ! Nous voulons, oui, le retrait du CPE, mais aussi de toute la loi sur l’égalité des chances, ainsi que de la loi Fillon, nous voulons l’abrogation du CNE, etc. » À son tour, Romain manie les pincettes dans un premier temps et pour lui, le recul de Villepin, c’est malgré tout le « début du commencement de l’ombre d’une victoire du mouvement » : « Il ne faut pas prendre cette annonce du premier ministre comme un échec, avance le militant des JCR. Le mouvement a été fort et il est aujourd’hui en situation de gagner beaucoup d’autres choses. »

Pour Élie, de l’UNEF, « c’est vraiment important d’insister sur la victoire que nous venons d’obtenir : aujourd’hui, Villepin a été obligé de dire clairement que le CPE était retiré. Souvenez-vous il y a quelques semaines à peine, le premier ministre disait qu’il n’accepterait ni retrait, ni dénaturation de son projet et voilà qu’à présent, le CPE est enterré ! » Étudiante à Paris-VIII (Saint-Denis), de passage à Censier pour préparer une conférence de presse dénonçant la fermeture, sur décision administrative, de son établissement pendant les vacances, Sarah encourage, elle aussi, à mesurer le chemin parcouru : « Ce qui se passe, c’est un truc de fou, lance-t-elle. Je suis un peu étonnée qu’il n’y ait pas plus d’enthousiasme dans cette salle ! Pendant les deux prochaines semaines, il y a un Forum social universitaire [1] sur Paris : maintenant que nous sommes en situation d’obtenir des choses, je propose que nous l’utilisions comme des assises définissant ce que nous voulons. » Dans une intervention polyphonique, une dizaine d’étudiantes avertissent : « On continue », « Seule la lutte paie », « On va pas s’arrêter là », etc. « On ne s’arrêtera JA-MAIS », prévient même une jeune femme, avec gourmandise. Et une chose est sûre : la victoire ne coupe pas l’appétit. Hier, en milieu d’après-midi, au musée du Louvre, une petite centaine de militants « anti-CNE-CPE » ont bloqué les caisses, revendiquant des « visites gratuites » pour tout le monde contre la loi pour l’égalité des chances.


La mobilisation continue à Toulouse-Le Mirail.

La mobilisation continue à Toulouse-Le Mirail. à l’université toulousaine, les annonces de Villepin ont été accueillies avec scepticisme. Siles étudiants ont apprécié la suppression de l’article sur le CPE, ils estiment toujours que c’est l’ensemble de la loi dite sur « l’égalité des chances » qui est à recaler. Comme le clame Rémi, étudiant dans cette fac, « Villepin a lâché des miettes », mais « il nous faut la baguette entière ». La poursuite du blocage de la l’université a été largement voté en assemblée générale.


« L’université retrouve ses lettres de noblesse »

Rennes-II est la première à avoir voté la grève, le 7 février. Depuis, les actions des étudiants se sont multipliées sans relâche. Enquête dans une faculté en pointe contre le CPE et la loi pour l’égalité des chances depuis deux mois.

La ville résonne chaque jour de leur colère. Leurs hymnes sont devenus des tubes. « Pends, pends, pends ton patron, tu auras sa galette ! » tient la corde. Tout juste devant « Lutte sociale, CRS à poil ! » Deux mois que les étudiants et lycéens rennais sont à la pointe de la fronde contre la loi sur l’égalité des chances. Deux mois qu’ils se lèvent tôt, se couchent tard. Ils sont fatigués. Mais ils sont là, toujours, fidèles aux rendez-vous qu’ils ont eux-mêmes fixés.

Rennes-II est la première université à avoir voté la grève, le 7 février. Depuis, la mobilisation ne faiblit pas. Le blocage est reconduit chaque semaine par des assemblées générales qui réunissent jusqu’à 6 000 étudiants. Les actions spectaculaires se multiplient. Les blocages de la gare, de la rocade ou des centres commerciaux, les invasions surprises de l’ANPE ou de l’inspection académique sont devenus quotidiens. Classée à gauche, cette faculté de sciences humaines et sociales s’est créée, après Mai 1968, d’une scission d’avec Rennes-I, campus de sciences, de droit et d’économie - la seconde ne voulant plus des « gauchistes » des lettres. Depuis, Rennes-II n’a pas renié son héritage. Ainsi, en 1995, contre le plan Juppé, elle a mené une grève d’un mois. Plus récemment, en 2003, le campus a été bloqué quatre semaines contre la réforme LMD (licence-maîtrise-doctorat). Un record.

En 2006, Rennes-II a bénéficié de cette expérience acquise. « Beaucoup de grévistes avaient déjà participé au mouvement de 2003 ou, pour les plus jeunes, aux mobilisations contre la loi Fillon », explique Annaïg, secrétaire de l’UNEF. « On avait des réflexes d’organisation, ajoute Thomas, syndiqué et militant de LO. On savait faire des piquets de grève, occuper un hall, créer des commissions. »

Un exemple, les AG. Quand, dans d’autres universités, les empoignades syndicales rendent les échanges inaudibles, à Rennes-II les tours de parole sont minutés et respectés, un responsable de l’UNEF peut applaudir un militant anarcho-syndicaliste. « La tradition d’unité syndicale est ancrée à Rennes », rappelle Jean-Marie (CNT). Annaïg (UNEF) acquiesce : « Les prises de bec sont régulières, mais on sait tout mettre de côté quand il y a un mouvement. »

Rennes-II passe aussi pour une faculté plus politisée que la moyenne. Quand Adrien, en 3e année d’histoire, est arrivé de son lycée privé de Vannes, il a « tout de suite été frappé par les panneaux syndicaux dans le hall ». Ici, les diffusions de tracts, les tables de presse sont quotidiennes tout au long de l’année. Conséquence, la mobilisation de Rennes-II se caractérise par une forte présence de non-syndiqués dans le noyau dur de grévistes. Adrien s’est mobilisé dès le premier jour : « Le CPE va nous toucher directement. On va bientôt devoir chercher un emploi, on n’a pas envie de galérer, on veut un CDI. »

À Rennes-II,48 % des étudiants sont salariés à l’année pour financer leurs études. « On n’est pas dans une fac de gosses de riches, explique Jean-Marie. On est donc très sensibles à la précarité. » Par ailleurs, rappelle le syndicaliste, « c’est en Bretagne qu’il y a le plus haut pourcentage d’une classe d’âge à avoir le bac ; c’est donc ici qu’il y a le plus de jeunes à sortir de l’enseignement supérieur avec rien du tout au bout ».

Le sentiment d’être une génération sacrifiée affleure dans toutes les discussions. Impression de régresser par rapport à leurs parents. Ainsi, François, étudiant en 1re année de géographie : « On n’est pas une génération de chanceux. Cette loi, c’est encore un truc contre nous. La plupart de mes potes sont intérimaires. On a tous peur de l’avenir. » Julien, en 2e année d’anglais, tranche : « Aujourd’hui, l’espoir d’avoir un taf est mort. » En deux mois, les discussions, longues et tardives les soirs d’occupation du hall B, ont conduit loin, bien plus loin que la loi sur l’égalité des chances. « À vivre dans cet état de contestation, les étudiants se sont rendu compte que le CPE était le symptôme d’un mal très profond », explique Marc Gontard, le président de Rennes-II (lire ci-dessous). « Aujourd’hui, après huit semaines, c’est plus notre système qu’on critique », affirme Julien. Rejoint par Jean-Marie : « Sur cette fac, nous sommes passés à autre chose. On a des débats sur la précarité en général, voire sur l’anticapitalisme. »

Adrien, délégué à la coordination nationale de Lille, n’en revient pas : « Les Lillois nous ont demandé comment prendre une gare ! Eh bien, il suffit d’être un millier et de rentrer ! Dans certaines facs, ils parlent encore les trois quarts du temps du blocage, alors que chez nous cela dure un quart d’heure, le reste traite des perspectives. » Lui qui se sentait plutôt proche des Verts au début du mouvement affirme aujourd’hui que « son bulletin de vote a changé pour 2007 » avec une préférence pour « le PC ou la LCR ». François, lui, se dit « modéré », soit « socialiste ». Mais il affirme tranquillement : « Si le CPE est retiré, je ne m’arrêterai pas là. Il faut que toute la loi soit supprimée. »

Dans le hall B, qui est devenu leur « maison », chacun semble savoir ce qu’il a à faire. Routine d’une occupation bien rodée. Comme une île rebelle, une bulle de contestation, habitée par des étudiants qui n’ont plus peur de grand-chose. Sûrs que leur combat est juste, certains que la victoire est au bout de leurs mains. Antoine : « Ici, on ne perd pas notre temps. On produit un discours commun, un espace critique. L’université retrouve ses lettres de noblesse. »

[1] http://cpejussieu.free.fr/ IMG/doc/FSU.doc

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