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un dossier de Grégory Marin, Lénaïg Bredoux, Thomas Lemahieu, Anne-Sophie Stamane, Alain Raynal, Pierre-Henri Lab, Christophe Deroubaix paru dans L’Humanité du 4 avril 2006

CPE : paroles de manifestants

mardi 4 avril 2006 par Pierre-Henri Lab, Thomas Le mahieu, Alain Raynal, Lénaïg Bredoux, Christophe Deroubaix, Anne-Sophie Stamane , Grégory Marin

Ils manifestent à Paris...

Gare de l’Est : Le rêve par procuration

Un clin d’oeil, c’est quoi ? Presque rien, juste un éclair fugace, mais qui réchauffe longtemps. Et si ce geste simple était parfois un mouvement social ? Hier, entre midi et 13 heures, ils sont une quinzaine d’étudiants, membres du comité de mobilisation de la Sorbonne, à avoir franchi la Seine pour rejoindre la gare de l’Est et y distribuer leur tract aux abords de la cantine. Entre les jeunes et les cheminots, le courant passe : clins d’oeil donc, sourires, encouragements mutuels... Et un cri, d’évidence : « Étudiants, salariés, tous ensemble, on va gagner ! » Au passage, un salarié de la SNCF regrette que « parce qu’ils se rappellent du conflit sur les retraites en 2003, certains regardent aussi leurs fiches de paie et hésitent à faire grève de nouveau »... Une poignée d’étudiantes, la bouche en coeur, répondent : « C’est pourtant le moment ou jamais, on vous jure ! » Pour Guy Gagnepain, secrétaire CGT du comité d’établissement de Paris Est, qui diffuse, lui aussi, un appel à la grève à la cantine, « il y a un vrai travail de sape de la direction de la SNCF qui affirme qu’elle n’utilisera pas de nouveaux contrats précaires et que, du coup, ça ne concernerait pas les cheminots. Mais ce sont nos mômes qui vont subir ce CPE. A priori, le mouvement de demain devrait être bien suivi... ». Basile Pot, syndiqué à Sud-Rail, appuie dans le même sens : « Les cheminots sont, comme le reste de la population, très hostiles au CPE. Nous ne nous contentons pas de soutenir les jeunes, nous ne faisons pas simplement la grève par procuration, en renversant les positions par rapport à 1995... Les cheminots sont, je crois, prêts à se mouiller, tout en regardant ce qui va se passer. » Quelques dizaines de minutes plus tôt, avant de commencer le tractage, Erwan avait encouragé ses copains de la Sorbonne : « Dites bien que gagner, ça serait aussi une manière d’ouvrir une brèche pour tout le monde, y compris pour les cheminots ! »

7e arrondissement : Y’a pas écrit CPE

Ce devait être une action « coup-de-poing » pour bloquer un des « bureaux du futur » de La Poste, avenue de la Motte-Picquet ; ça n’aura été qu’un rassemblement à l’extérieur ; quelques policiers alertés par la direction ayant pris les devants. Hier, à 14 h 15, une trentaine de postiers se sont retrouvés à l’appel de la CGT, de SUD et de FO, pour dénoncer les suppressions d’emplois dans les bureaux (- 650 en trois ans), revendiquer une prime « vie chère » à Paris et exprimer leurs craintes sur la mise en place de la Banque postale. La semaine dernière, lors de la dernière journée d’action contre le CPE, pendant laquelle à Paris on avait compté plus de 50 % de grévistes à La Poste, les guichetiers avaient déjà choisi de prolonger le mouvement jusqu’au 30 mars. « Il y a un profond malaise social face à la précarité au sein de la boîte, diagnostique Jean-Paul Rouillac, responsable CGT pour les guichets de Paris. Depuis un certain temps, on sait bien que La Poste n’hésite pas à utiliser toute la gamme des contrats précaires et qu’elle risque de s’engouffrer dans le CPE. On le voit par exemple avec les apprentis qu’on embauche et qui, au bout d’un mois, tiennent un guichet, mais aux conditions salariales de l’apprentissage. » Pour Stéphane Charnacé, secrétaire départemental de SUD PTT, « nous sommes sur nos revendications face à La Poste, comme face au gouvernement confronté à un dialogue de sourds : à la différence d’autres patrons du secteur public, le nôtre ne s’est pas engagé à ne pas prendre de CPE. Cela renforce encore notre détermination... »

Thomas Lemahieu

Les universitaires en concert

14 heures. Rue de l’Université, non loin de l’Assemblée nationale, les personnels universitaires réunis hier étaient calmes. Rassemblés à l’appel de la coordination interuniversitaire contre le contrat première embauche, ils attendaient des renforts. Vingt minutes plus tard, à l’arrivée d’une autre cinquantaine de personnes venues de Jussieu, ils ont appliqué le mot d’ordre : faire du bruit. Casseroles, bouteilles remplies de graines ou de cailloux, sifflets... Au plus fort du rassemblement, plus de 150 enseignants et personnels ont battu la mesure, scandant des slogans anti-CPE.

Toutes les universités parisiennes étaient représentées et quelques professeurs de Reims ou Lille avaient fait le déplacement. Le « personnel universitaire en lutte » voulait se faire entendre d’un gouvernement atteint du « surditungunya ». Plus sérieusement, un tract signé d’enseignants chercheurs cible les contrats nouvelles embauches et le CPE comme « une rupture dans le droit français du travail ». « Le seul effet certain du CPE est qu’on ne peut rien imaginer de mieux pour soumettre un jeune pendant deux ans (ou moins) aux exigences d’un employeur », pointent Muriel Pucci et Julie Valentin, maîtres de conférences en économie.

Après plus d’une heure de bruit au son d’« abrogation du CPE », les personnels ont rejoint leurs facs « pour continuer à bosser avec les étudiants ». En attendant « la mobilisation de demain » (aujourd’hui - NDLR) et la prochaine réunion de la coordination interuniversitaire des personnels, jeudi.

Grégory Marin


Toulouse. Rencontre entre les étudiants et les salariés de Thales

Invités par le syndicat CGT de chez Thales, des étudiants de l’université du Mirail distribuent un appel commun ce lundi midi aux entrées du restaurant d’entreprise, sur le site de l’entreprise installée à Basso Cambo. L’occasion d’échanger sur le sens du mouvement anti-CPE et de rechercher les convergences d’actions. « Beaucoup de collègues salariés savent les dangers du CPE pour les jeunes », affirme Max Bédrines, cadre et délégué syndical CGT. Sans chercher toutefois à minimiser les difficultés de mobilisation, « un peu trop de résignation » dans cette entreprise spécialisée dans l’avionique et employant une majorité d’ingénieurs. Certains approuvant les revendications délèguent à d’autres le soin de manifester, avance Alain Marin, ingénieur et responsable de l’UGICT CGT. « Parmi les collègues les plus favorables au mouvement, estime-t-il, il y a des parents de jeunes en âge d’être embauchés, ou alors les plus jeunes ingénieurs qui ont déjà participé à des luttes étudiantes ou lycéennes. » Pour Cristal, l’une de ses collègues cadre, il n’y a pas d’hésitation, « si à leur âge on m’avait proposé un CPE, je l’aurais refusé, c’est normal que tous ceux qui y sont confrontés aujourd’hui le rejettent, les employeurs ont suffisamment de contrats à leur disposition pour y trouver leur bonheur ».

Magali, étudiante en 3e année de philosophie et Rémy, en sociologie, témoignent du sens profond qu’ils portent à leur engagement. « Si on laisse faire, nos vies seront forcément plus précaires que celles de vos générations », disent-ils à ceux de Thales. « Ensemble, poursuivent-ils, nous avons les moyens de reprendre goût à l’action collective. » Après mardi dernier, un nouvel appel au débrayage et à la manifestation est lancé en commun pour aujourd’hui par la CGT et la CFDT du site Thales.

A. R.


Lille.« S’arrêter maintenant, ce serait tout perdre »

À l’université Lille-III, l’heure, hier matin, n’était ni à la reprise des cours ni à la confrontation entre étudiants « pro-blocage » et « anti-blocage ». La promulgation de la loi sur l’égalité des chances, l’annonce d’une nouvelle loi à l’Assemblée nationale n’ont visiblement pas entamé la détermination d’étudiants engagés dans un conflit qui dure ici depuis bientôt six semaines. Réunis en assemblée générale, quelque 200 étudiants ont fait le point sur la situation au lendemain de la réunion sur leur campus de la coordination nationale, et à la veille de la journée nationale de mobilisation. Tous espèrent « un dénouement rapide » du conflit et que « les députés abrogent la loi sur l’égalité des chances ». Partisans ou non du blocage de la fac n’imaginent pas d’autre sortie de la crise que celle d’un retrait du CPE. Camille, Vinciane et Clément, opposés « au blocage » parce que « d’autres modalités d’actions moins pénalisantes pour les étudiants pouvaient être mises en place », s’y sont résignés. « Au point où on en est arrivé, à deux semaines des premiers examens, cela n’a plus beaucoup d’importance », affirment-ils. « La seule chose qui compte maintenant, c’est d’obtenir que l’Assemblée nationale, puisque la balle est dans son camp, abroge le CPE. » Camille estime que « la mobilisation va continuer ». Vinciane et Clément, bien qu’inquiets pour les examens, ne croient pas non plus à un arrêt du mouvement. « Les choses sont allées trop loin. L’issue ne peut venir que d’une décision de retrait », explique Stéphanie, étudiante en 5e année. « S’arrêter maintenant, c’est perdre à la fois notre année et laisser le dernier mot au gouvernement », insiste Stéphanie. Tous ont désormais les yeux rivés sur la journée de mardi. « Une journée décisive », comme l’a rappelé, au cours de l’assemblée générale, Gérard Hilmoine, enseignant membre du SNES-sup. « Si la mobilisation est supérieure ou égale à mardi dernier, les députés UMP devront se résoudre à faire ce que Chirac s’est refusé à faire : sortir le pays de la crise en abrogeant le CPE. »

Pierre-Henri Lab


Marseille.« Le CPE bis que Sarkozy veut faire passer »

Rendez-vous était pris pour 11 heures. Élèves et enseignants du lycée Saint-Exupéry, le plus important des quartiers nord de Marseille, avaient convié Frédéric Dutoit, le député et maire (PCF), à un échange. Finalement, la discussion n’a duré que quelques minutes face à la grille du lycée, la proviseure ayant décidé de fermer l’établissement, bloqué depuis deux semaines, après des incidents. Vers 10 h 45, en effet, un groupe de jeunes a tenté de pénétrer de force dans le lycée Saint-Exupéry, se ruant sur la grille puis caillaissant les lycéens et enseignants qui faisaient barrage. Symbole d’une tension de plus en plus vive dans un nombre grandissant d’établissements marseillais. Vendredi dernier, deux étudiants ont été légèrement blessés par une voiture qui a forcé un barrage anti-CPE établi près de la faculté de Luminy.

Après un précaire retour au calme, l’élu et quelques dizaines de lycéens ont alors pu engager un dialogue. Frédéric Dutoit a rappelé les raisons de son engagement contre le CPE (« Depuis des décennies, il y a justification aux licenciements ») et mis en garde contre « le CPE bis que Sarkozy veut faire passer » et les tentatives gouvernementales de pourrissement du mouvement. La nouvelle mouture de la loi ne devrait pas être connue avant début mai. « C’est fait pour traîner », a commenté le député. « Si le retrait du CPE vient immédiatement, tant mieux. S’il faut plus de temps, on restera mobilisés », a assuré un lycéen. Un de ses collègues craint, en revanche, « un essoufflement du mouvement ».

La discussion a ensuite glissé vers les solutions alternatives pour l’emploi des jeunes. Frédéric Dutoit a rappelé qu’il avait déposé à l’Assemblée nationale une proposition de loi de loi visant à créer un plan d’embauches afin de pallier le départ à la retraite de la génération du baby-boom devenue, aujourd’hui, celle du « papy-boom ». « Les députés UMP n’ont même pas examiné ce projet jusqu’au bout, a-t-il regretté. La raison en est simple : ils préfèrent les remplacer par des CPE. »

Christophe Deroubaix


Rennes.Les étudiants décident de reconduire le blocage

Rennes, envoyée spéciale,

« Jacques a dit, le mouvement continue... À chaque fois qu’il parle, la mobilisation grandit ! » L’AG n’a même pas commencé et la détermination des étudiants de Rennes-II semble intacte. Environ 6 000 personnes se sont réunies, hier, pour l’assemblée générale, « la quinzième ou seizième depuis le début de la grève ».

D’emblée, le ton est donné. Chirac, vendredi soir ? « De la poudre aux yeux ! » Thomas explique : « En plus d’avoir été ridicule, il a eu le culot de demander au gouvernement de lutter contre la précarité... Le CPE reste la consécration juridique de la précarité ! » Jean-Marie enchaîne : « La grande nouvelle de ce week-end, c’est que Chirac n’est pas malentendant, il est sourd ! Un CPE aménagé reste un Code du travail qu’on bafoue. » Débat clos, faute de contradicteur. Les étudiants de Rennes-II ne croient pas aux aménagements annoncés par le chef de l’État.

Les discussions s’élargissent. En premier lieu, aux médias, sous le feu de la critique. À ceux qui parlent de « casseurs », Antoine lance : « Il faut sortir de la logique médiatique entre, d’un côté, les gentils étudiants et, de l’autre, les méchants des banlieues. Il faut dire qu’on est une révolte populaire. » La plate-forme de Rennes-II, comme celle de la coordination nationale, demande aussi l’abrogation de toute la loi pour l’égalité des chances et le retrait du CNE. Du coup, sur proposition d’un étudiant, l’AG adopte le « bannissement du mot CPE des slogans et des banderoles » !

D’autres veulent aller encore plus loin. Les interventions s’enchaînent, qui pour une nouvelle constitution, qui pour une grève générale insurrectionnelle, qui pour des « cahiers de doléances » « Le mouvement a dépassé le cadre du CPE, on est dans une crise démocratique », avance un étudiant. Alors quand un participant parle de mouvement apolitique, Thomas réplique : « Oui, on fait de la politique et de haut vol, pas seulement celle qui consiste à mettre un bulletin dans l’urne tous les cinq ans. »

Trois heures plus tard, le blocage est massivement reconduit et la liste des actions adoptées est, sans doute, la meilleure illustration de la détermination de Rennes-II : mardi, manifestation, mercredi, blocage des routes et des zones industrielles, jeudi, même chose et occupation de l’ANPE, vendredi, de nouveau « blocage économique », dimanche action au Stade rennais avant le match de championnat...

Telex-note : l’université de Rennes-I a voté, hier, le blocage total de la faculté. La semaine dernière, elle s’était contentée d’un blocage partiel.

Lénaïg Bredoux


Saint-étienne. Salariés et étudiants main dans la main

Saint-Étienne (Loire),envoyée spéciale.

Après les 10 000 tracts distribués samedi au stade Geoffroy-Guichard, pour le match Saint-Étienne - Monaco, les anti-CPE stéphanois ont remis ça lundi matin, au rond-point qui dessert le centre commercial et l’autoroute. Les salariés, en particulier syndiqués à la CGT, étaient de la partie. Vêtus de gilets jaune fluo, ils ont brièvement arrêté les automobilistes. « Ce qui nous choque, c’est toute la loi sur l’égalité des chances », explique Alain Maurin, secrétaire adjoint de l’ADECRESE, le comité chômeurs CGT de Saint-Étienne. « Avec l’apprentissage à quatorze ans, elle consacre un recul énorme. On sait bien que les entreprises ne sont pas prêtes à former les très jeunes et à leur assurer un emploi. En interne, ceux qui restent absorbent le boulot de ceux qui ont été licenciés, et ne peuvent pas endosser le rôle de tuteur, analyse-t-il. Après la multiplication des contrats aidés et le CNE, qu’il aurait fallu combattre, le CPE accentue encore la précarité. Ce sont les plus faibles qui en pâtissent. Il faut en obtenir le retrait car les gens ont besoin d’une victoire. »

« Tout le monde devrait être concerné, affirme Bruno Rejony, jeune conducteur de train. À la SNCF aussi la précarité se développe, par la filialisation des activités et l’externalisation, note-t-il. 50 % de l’entretien des voies est aujourd’hui de la responsabilité du privé. » Il balaie d’un revers de main l’idée que les cheminots, protégés par leur statut, ne seraient pas menacés par le CPE : « On a presque tous des enfants. On se fait du souci pour eux. »

Même raisonnement chez Christiane Buisson, responsable de la CGT PTT à Saint-Étienne. « On ne vit déjà pas très bien, nos enfants ne peuvent pas vivre encore plus mal que nous », s’indigne-t-elle. Elle pense que le CPE est une étape décisive vers la mort du Code du travail et du statut des fonctionnaires : « Un tiers des effectifs de La Poste sont précaires, sous contrat à durée déterminée de droit privé. Avec le départ à la retraite des gens du baby-boom et la volonté de n’en remplacer qu’un sur deux, dans vingt ans il n’y aura plus de fonctionnaires à La Poste », pronostique-t-elle. « C’est la remise en cause du droit à la communication pour tous. Il suffit de voir aujourd’hui déjà les délais pour un dépannage par France Télécom, surtout à la campagne ! »

Cariste chez Dura France, Frédéric Sanchez, secrétaire de la CGT métallurgie de la Loire, reconnaît la difficulté à mobiliser dans le privé. « Les gens ne peuvent pas se permettre de perdre une journée de salaire », dit-il. La semaine dernière, dans son entreprise, ils étaient 33, sur 300, à débrayer. « Les salariés sont contre le CPE. Mais transformer cette opinion en mobilisation n’est pas simple. » Il regrette que les routiers ne soient pas entrés dans la danse. Un blocage économique pendant trois à quatre jours aurait été une aide salutaire.

Anne-Sophie Stamane

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