Liste des auteurs

Un article de Sonya FAURE paru dans Libération le 21 novembre 2005

Catherine Lubochinsky, prof d’économie, avance des pistes pour enrayer les stages prétextes : « Imposer un lien avec les études »

lundi 21 novembre 2005 par Sonya FAURE
Professeur d’économie à l’université Paris-II, Catherine Lubochinsky démonte les différents rouages de cette forme de précarité qui se développe actuellement.

Censés favoriser l’apprentissage de la vie en entreprise, les stages ne deviennent-ils pas, en fait, une formation accélérée à la précarité ?

Il ne faut pas confondre les différents types de stages qui sont offerts aux jeunes et qui, avec la remontée du chômage depuis quatre ans, se sont multipliés à tous les stades de leur formation. Il y a d’abord les emplois d’été qui ont été remplacés par les stages. Quand j’étais jeune, je travaillais pendant les vacances et j’étais rémunérée au Smic. De nos jours, essayez de décrocher un boulot de standardiste ou d’hôtesse d’accueil pendant les mois d’été : l’entreprise vous demande une convention de stage pour vous rémunérer à 300 euros par mois ! Il y a ensuite les stages en cours d’étude, dont on peut justifier la non-rémunération si le stagiaire est véritablement encadré et que la durée n’excède pas deux à trois mois. La troisième catégorie de stages concerne les étudiants ayant terminé leurs études : ce sont de faux emplois. Or il n’y a presque plus d’offres d’emplois pour les jeunes. On leur demande dix-huit mois à deux ans d’expérience qu’ils ne peuvent obtenir que « grâce » aux stages. L’argument de la flexibilité ne tient pas : il existe les CDD, les périodes d’essai, qui donnent largement aux sociétés le temps de « juger » leur nouvelle recrue. Il devient inadmissible que les étudiants à bac + 5 touchent 1 000 euros par mois pour travailler jusqu’à 12 heures par jour ! A diplôme équivalent, à Londres, les jeunes financiers sont recrutés à 36 000 livres sterling par an [53 000 euros]. Et les banques qui les embauchent les mettent en formation interne pendant trois mois, au terme desquels un examen vérifie leurs acquis. L’université ou les écoles ne peuvent pas tout enseigner : les entreprises peuvent bien assumer un investissement en formation. Au lieu de cela, en France, les étudiants ayant fini leur parcours traînent de stage en stage à l’aide de fausses inscriptions en fac pour bénéficier de conventions de stages et de la Sécurité sociale. Certaines sociétés offrent même ces frais d’inscription à leur stagiaire plutôt que d’avoir à les rémunérer correctement. Et les universités ferment les yeux : leur financement dépend en partie du nombre d’étudiants inscrits chez elles.

En prenant des stagiaires, nombre de sociétés ne paient pas de charges sociales.

Les stagiaires non plus et, surtout, ils ne cotisent pas pour leur retraite ! Plus la période de stage est longue, plus ils retardent leur entrée sur le vrai marché de l’emploi et moins ils auront d’annuités... Il faut être cohérent : la France est l’un des pays où les jeunes entrent sur le marché du travail le plus tard, où on en sort le plus tôt, et en même temps, on allonge la durée des cotisations pour la retraite ! Etant donné l’ampleur des déficits sociaux, il n’est pas normal d’accepter ce genre de situation.

Que faire ?

Il faudrait établir des ratios maximums de stagiaires rapportés au nombre d’employés dans l’entreprise. Ils permettraient d’éviter les abus comme dans certaines petites sociétés où seule la direction est en CDI. On peut également envisager d’imposer que le stage soit en rapport avec les études suivies ; cela éviterait de faire passer le job d’été pour un stage. Il faudrait enfin cesser de rendre obligatoires les stages dans toutes les formations. Comme si les jeunes n’allaient pas passer assez de temps en entreprise dans leur future vie professionnelle.


Un statut vague

Le stage sous statut scolaire ne fait pas l’objet d’un contrat de travail (à l’inverse du stage en apprentissage, par exemple). Sa définition juridique est floue : le stagiaire est sous l’autorité de l’employeur, mais le stage sous la direction de l’établissement. Aucune rémunération n’est obligatoire. Si elle est inférieure à 30 % du Smic, l’employeur est exonéré de charges sociales. Un stage peut être requalifié en contrat de travail si le jeune diplômé prouve qu’il y avait lien de subordination avec l’employeur, qu’il effectuait des tâches productives, pour un salaire inférieur à un salarié, et qu’il n’a pas reçu de formation. Les cas de requalification restent rares.


Pas embauchée, pourtant virée

Congédiée du jour au lendemain, Denise attaque aux prud’hommes.

Denise [1], 24 ans, ex-stagiaire dans le secteur du luxe, entame une procédure aux prud’hommes contre son ancien employeur.

« A la fin de ma scolarité en école de commerce, à Lyon, j’ai dû faire un stage obligatoire de neuf mois. J’en ai décroché un comme chef de produit dans le luxe après deux entretiens "d’embauche", payé 880 euros brut.

« Dès les premiers jours, j’ai été formée par la stagiaire que j’allais remplacer. Elle travaillait dans l’entreprise depuis plus d’un an. Pendant un mois, nous devions partager le même bureau, le même ordinateur. Mais elle m’a prise en grippe : elle aurait voulu rester, l’employeur ne voulait pas l’embaucher. Notre supérieur n’étant jamais là, elle s’occupait d’une grande part de ses fonctions. ça devenait incroyable : à la fin, c’est elle qui lui déléguait certaines de ses tâches... Elle remplissait aussi le poste de secrétaire. D’ailleurs, dans tout le département, personne n’avait de secrétaire : les stagiaires leur évitent d’en embaucher.

« Pendant trois semaines, j’ai fait des photocopies. Jusqu’à mon altercation avec la stagiaire. Notre supérieur est venu me voir quelques jours après : "Tu manques d’esprit d’équipe, il va falloir partir." Il m’a raccompagnée à l’ascenseur : j’ai été virée du jour au lendemain sans autre forme de procès. "J’espère que ça te servira de leçon", m’a-t-il lancé. ça m’a surtout dégoûtée du secteur du luxe, et totalement déstabilisée. Je m’étais installée à Paris, j’avais un loyer à payer... Pendant six mois, j’ai été incapable de passer un entretien pour un nouveau stage. J’ai finalement réussi à en obtenir un dans une PME de l’agroalimentaire. Je passe en CDI le mois prochain. J’ai décidé de poursuivre mon ancienne entreprise aux prud’hommes pour rupture abusive de convention de stage. Peut-être faudra-t-il requalifier mon stage en contrat de travail. Mais il y avait bien un rapport de subordination entre mon employeur et moi. A mes yeux, il s’était engagé à me garder neuf mois, je ne pensais même pas qu’on pouvait me virer du jour au lendemain. Je pensais qu’un contrat nous liait. »


Retour à la case école

Laetitia, qui avait fini ses études, a dû se réinscrire dans un établissement privé pour obtenir une convention de stage.

« Avec un "petit BTS", sans plus d’expérience que ça, je me suis vite aperçue qu’il était impossible de trouver un emploi avec une rémunération décente. Pourtant, un BTS, c’est une formation pratique. Mais lors de mes recherches d’emploi, les professionnels me disaient tous la même chose : "Il faut plus d’expérience, il faut faire des stages." Je me suis donc inscrite dans une école privée à Paris pour pouvoir effectuer un long stage. Une inscription prétexte. Ce qui est incroyable, c’est que, pour rentrer dans cette école, j’ai dû gommer mes précédentes expériences sur mon CV : ils ne voulaient pas de moi, arguant que j’avais déjà une trop grande connaissance pratique du graphisme.

En revanche, pour signer mon stage de professionnalisation, j’ai dû prouver à mon employeur que j’avais déjà bossé, que j’étais compétente et autonome. La boîte me paie à 80 % du Smic avec un contrat d’un an. On m’a clairement prise parce que j’étais capable de travailler comme n’importe quel professionnel. Ce n’est pas un stage de formation. Je suis graphiste junior et je suis des projets de leur création jusqu’à leur réalisation finale. Je fais des logos, de l’identité visuelle, des appels d’offre, je prends les briefs des clients... Mon entourage me dit que je n’ai pas à me plaindre. C’est vrai que j’ai trouvé quelque chose d’intéressant. Mais, je contribue largement au processus de création, je nourris le chiffre d’affaire de l’entreprise et je reste mal payée et surtout sans perspective d’embauche. »

[1] Le prénom a été modifié.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !