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Un article de Cédric MATHIOT et LA CASINIERE Nicolas DE et Grégoire BISEAU et Sonya FAURE paru dans Libération du 24 mai 2005

Ce travail au rabais qui affole la france

mardi 24 mai 2005 par Cédric MATHIOT, Sonya FAURE, Nicolas de la Casinière
Les plaintes se multiplient contre les pratiques qui favorisent l’emploi de travailleurs peu payés venus du reste de l’Union européenne.

A cinq jours du référendum, le plombier polonais, le routier espagnol, le maçon portugais ou tchèque... sont devenus des figures majeures de la campagne française. D’un seul coup, et comme par enchantement, l’Europe low cost et ses menaces de dumping social, sont de tous les discours. Pas un jour sans qu’un élu ou un syndicat ne dénonce un contrat de sous-traitance portugais, un appel d’offres remporté par une entreprise tchèque, ou un déménagement d’usine par des Polonais.

Epingler. A chaque fois, les conditions de travail et de salaire sont au mieux discutables, sinon franchement illégales. Comme si les menaces de dumping social n’avaient pas attendu la directive Bolkestein et son fameux principe du pays d’origine, pour s’incruster dans de nombreux secteurs de l’économie française. Hier, c’était les routiers français qui manifestaient contre la concurrence déloyale de l’Europe du Sud sur les routes françaises (lire page 4). En fin de matinée, à Cherbourg, une centaine de marins de la compagnie Irish Ferries bloquaient le débarquement des passagers pour protester contre la décision de remplacer une partie de l’équipage irlandais par des employés originaires des pays de l’Est (Polonais et Lituanien), payés moins cher. « Les marins irlandais revenaient à 15 euros de l’heure, alors que les marins communautaires coûtent 4,50 euros », affirme Michel Oury de la CFDT. La semaine dernière, Constructel, un sous-traitant de France Télécom, était épinglé parce que les salariés portugais auxquels il avait recours ne respectaient pas la législation française. Quasiment au même moment, les deux camping-cars polonais qui stationnaient sur le parking de l’usine LU de Ris-Orangis reprenaient la route. Selon Farid Dijtli, syndicaliste de LU, une dizaine d’ouvriers polonais ont travaillé à démonter des machines pendant trois semaines, six jours sur sept, payés 22 euros par jour. La PME française Cotumer en charge du déménagement de l’usine conteste cette version. Elle reconnaît avoir passé un contrat de sous- traitance avec la société polonaise, Transsystem, mais jure respecter la loi. « Je suis contrôlé, je ne fais pas n’importe quoi. Mon boulot, c’est de faire respecter le droit du travail », assure un dirigeant de Cotumer.

Qu’il dise vrai ou faux, ce dirigeant a au moins le mérite de connaître la législation en vigueur. Ce qui n’est pas le cas de beaucoup de ses homologues. Par exemple Alex C., patron d’une petite entreprise de bâtiment, travaille exclusivement avec des Polonais, embauchés aux conditions polonaises. « Nos salariés sont détachés pour une période de deux mois, payés un quart du salaire français. Cela nous permet de proposer des chantiers entre 20 et 30 % moins chers que la concurrence en totale légalité », assure ce patron. Ce qui est totalement faux, puisque la transposition française de la directive européenne sur le détachement des travailleurs impose le respect du droit du travail du pays d’accueil. Plus surprenant encore, ce maire d’Avallon, une commune de l’Yonne de 8 500 habitants, attribue en juin 2004, après appel d’offres, huit lots (sur douze) à une société basée à Prague pour la rénovation de la salle des fêtes. Jean-Yves Caullet, le maire, dit avoir eu des assurances sur les conditions de travail : « Les salariés sont payés entre 1 100 et 1 500 euros (primes comprises), selon la législation tchèque. » Il ajoute : « Personne n’a rien trouvé à y redire. Si c’est illégal, c’est à l’inspection du travail de faire son travail. Je ne peux suspecter une entreprise de tricher parce qu’elle est étrangère. »

Difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène, mais plusieurs secteurs comme le BTP ou l’agriculture profitent de la complexité de la réglementation pour prospérer en toute illégalité. « On ne peut pas parler de hordes de Polonais en train de déferler en France. Mais le cas de salariés détachés est devenu une tendance de fond avec la libéralisation du marché européen », assure Thierry Priestley, secrétaire général de la Délégation interministérielle à la lutte contre le travail illégal. « Aujourd’hui tous mes concurrents travaillent avec des salariés en provenance d’Europe de l’Est », confirme un artisan du BTP. En tout cas, tout le monde s’accorde à dire que l’inspection du travail est débordée. « Seules 20 % à 25 % des entreprises qui détachent des salariés sur le sol français respectent l’obligation de déclarer leurs salariés au ministère du Travail », assure Thierry Priestley. « J’ai été contrôlé plusieurs fois et l’inspection du travail n’a rien eu à me dire. Elle regarde les conditions de sécurité mais pas la question du détachement de main-d’oeuvre. C’est trop compliqué », jure Alex C.

Racisme. De ce manque de contrôle surgissent parfois des relents de racisme. Sur la route qui mène à la centrale nucléaire EDF de Cordenais (Loire-Atlantique), où plusieurs dizaines d’ouvriers polonais travailleraient dans l’illégalité, une inscription à la peinture indiquait « Polski Go home ! » La CGT a aussitôt sorti un trac « Non à la xénophobie ». « Il y a un risque de dérapage. Mais on n’en veut pas aux Polonais, ce sont les patrons qui sont responsables d’organiser ce dumping social. Le seul moyen de lutter contre cela, c’est de permettre une harmonisation des conditions de travail », dit Farid Dijtli de LU. Lui est décidé. Il votera non au référendum.

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