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Propos recueillis par Antoine Reverchon parus dans Le Monde du 18 avril 2006

"Cessons de croire que les jeunes sont un danger pour l’entreprise"

mardi 18 avril 2006 par Antoine Reverchon
Philippe Askenazy, chargé de recherche au CNRS-Cepremap et maître de conférences à l’ENA

Le retrait du contrat première embauche (CPE) indique-t-il qu’il est impossible de mener à bien une politique de l’emploi spécifique pour les jeunes ?

Le CPE s’inscrivait, sous de nouvelles modalités, dans la continuité de la conception de l’emploi des jeunes en vigueur depuis trente ans : le jeune est un problème pour l’entreprise, il est inadapté, donc coûteux, et il faut par conséquent limiter le risque pour l’entreprise - par des abaissements de charge, des financements directs ou la flexibilité du contrat.

Ces politiques ont fait rentrer dans la tête des employeurs l’idée qu’ils courent un réel danger à recruter un jeune ; elles ont stigmatisé toute une classe d’âge qui serait a priori moins productive que les autres. Pour couvrir ce risque, les employeurs recrutent à un niveau de compétences supérieur à ce qui serait économiquement nécessaire, créant un phénomène de déqualification en cascade, aggravé par le fait que nous manquons, en France, de postes pour les plus qualifiés. Nous n’avons pas, pour ainsi dire, l’équivalent de l’appareil de recherche américain, de la City britannique ou des ingénieurs des PME allemandes. Enfin, la discrimination massive qui pèse sur toute la partie "non blanche" des moins de 25 ans, y compris les plus qualifiés, aggrave encore cette stigmatisation de la jeunesse.

Cette attitude est un non-sens économique : les jeunes sont en moyenne plus qualifiés que la main-d’oeuvre en place. Ce sont eux qui apportent dans l’entreprise de nouveaux savoir-faire, de nouvelles idées, voire de nouvelles technologies. Ils représentent, par définition, le potentiel de développement de l’entreprise, son avenir. Lorsqu’un employeur décide de garder un jeune, il n’hésite d’ailleurs pas à investir dans sa formation.

Cela veut-il dire qu’il n’est pas nécessaire de prendre des mesures pour l’emploi des jeunes ?

La seule véritable caractéristique des jeunes est qu’ils entrent sur le marché du travail : ils ne connaissent pas bien son fonctionnement, ni celui de l’entreprise. Cette expérience s’acquiert assez rapidement, et c’est dans cette phase de transition qu’il faut les aider. Le critère ne doit donc pas être l’âge, mais l’ancienneté sur le marché du travail : définir une catégorie aussi vaste que les moins de 26 ans n’a aucun sens, et déclenche des effets de seuil injustes et absurdes. Ces nouveaux entrants sont particulièrement sensibles aux retournements de cycle économique : ils sont les premiers licenciés quand ça va mal, et les premiers recrutés quand ça va mieux. La variation de leur taux de chômage, à la hausse comme à la baisse, est quatre fois plus forte que la moyenne ! De plus, il est avéré qu’un bon départ sur un premier emploi facilite l’insertion, alors qu’un échec est très difficile à rattraper. Or, ce n’est pas la faute d’un jeune s’il sort de l’école à tel ou tel moment du cycle économique : la simple équité veut qu’on essaie de lisser ces effets de cycle.

Comment ?

En aidant certains jeunes en difficulté à entrer dans certains métiers en tensions, selon des dispositifs qui disparaissent dès que la conjoncture s’améliore, comme le font les Suédois. Mais il faudrait surtout, à plus long terme, inverser la logique actuelle, en montrant aux employeurs que recruter un jeune, c’est investir dans un potentiel. Les jeunes qualifiés ne nécessitent pas d’action particulière à cet égard : ils possèdent déjà ce potentiel, à l’entreprise de le développer.

En revanche, les pouvoirs publics doivent dynamiser l’alternance pour les jeunes sans qualification. C’est aussi une question d’équité, puisqu’il s’agit de financer la formation de ceux qui ont quitté l’école plus tôt, comme on l’a fait pour ceux qui ont bénéficié d’une formation initiale longue. Malgré des plans de relance successifs, l’alternance stagne depuis quelques années : il faut aller jusqu’au bout des objectifs que le gouvernement s’était fixés (500 000 apprentis d’ici à 2009) en levant le principal obstacle, qui est le manque de tuteurs, de maîtres d’apprentissage dans les entreprises. Il faudrait créer un statut pour cette fonction, qui pourrait très bien convenir aux salariés plus âgés, que l’on s’efforce par ailleurs de maintenir dans l’emploi.

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