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Un article de Benoît Hopquin paru dans Le Monde du 23 avril 2005

Chez les ouvriers de l’arsenal de Cherbourg, des cancers de la plèvre par centaines

vendredi 22 avril 2005 par Benoît Hopquin

aniel Gamard quitte l’arsenal de Cherbourg le 5 octobre 1998, après trente années passées comme soudeur. Il part en préretraite.

Le 13, il entre à l’hôpital pour des problèmes d’essoufflement. Est alors diagnostiqué un mésothéliome, cancer de la plèvre lié à l’amiante. Il meurt le 29 octobre 1999, à 54 ans. "Il est parti dans des conditions affreuses, après une année de souffrance, de déchéance", explique Jacqueline, sa femme, retenant avec peine ses larmes. Le regard de la veuve se fait soudain plus dur : "Aujourd’hui, je suis révoltée. Il faudra un jour pouvoir leur dire, à eux, les responsables, tout le mal qu’ils nous ont fait. Il faudra qu’ils payent."

Jacqueline Gamard appartient à l’Association de défense des victimes de l’amiante (Adeva) qui compte 916 adhérents à Cherbourg. Ici, l’amiante est un fléau particulièrement ressenti. Mille cinq cents personnes se sont vu reconnaître des maladies professionnelles, et 100 nouveaux cas s’ajoutent chaque année à la liste. "Le samedi, au marché, l’amiante est un des sujets de conversation réguliers", explique Didier Sayavera-Martin, président de l’Adeva Cherbourg.

En cause, les deux grands employeurs de la ville : la direction des constructions navales (DCN) et les Constructions mécaniques de Normandie (CMN). Ces deux chantiers sont spécialisés dans les "gris", les petits bateaux de guerre, et les "noirs", les sous-marins nucléaires. Des fiertés locales et nationales gavées de technologie mais également, jusqu’à récemment, d’amiante dans leurs moindres joints et colliers.

"POUSSIÈRE BLANCHE"

Lorsqu’ils soudaient les plaques d’acier haute résistance, les hommes ont longtemps passé leurs journées le nez sur des matelas d’amiante, "protections" contre la chaleur qui se délitaient avec le temps et les manipulations. "Quand je travaillais dans un puits de missile, je voyais dans la lumière la poussière blanche flotter dans l’air", explique Pascal Canu, 45 ans. Rentré à la DCN en 1975, l’homme est aujourd’hui atteint de plaques pleurales.

L’arsenal est longtemps resté un milieu clos, surveillé par les gendarmes, extrêmement hiérarchisé, militaire dans son organisation. On y travaillait de père en fils, débutant comme "arpette" (apprenti) pour finir ouvrier spécialisé, avec la fierté des labeurs difficiles. Les contrats de courte durée et la sous-traitance étaient fréquents. "Il n’était pas question de discuter les ordres, de parler des problèmes sanitaires, sinon c’était la porte", assure Pascal Canu.

Dans un compte rendu du comité d’hygiène de 1950, les dangers de l’amiante sont pourtant déjà soulevés. "Mais, à aucun moment, il n’a été question de nous protéger", assure Didier Sayavera-Martin, qui est entré en 1981 comme chaudronnier à la DCN. Son beau-père est mort d’un mésothéliome. "C’étaient des ouvriers. Alors on s’est moqué de ce qui leur arrivait. Longtemps, on a dit qu’ils étaient malades parce qu’ils fumaient ou parce qu’ils buvaient", assure Arlette Leroy, dont le mari a été emporté en 1999, également par un mésothéliome, à 75 ans. "Encore, lui, a-t-il vécu assez longtemps, assure Mme Leroy. Parfois, les hommes décèdent avant 50 ans."

Hervé Estace passe, lui, pour un miraculé. "Le professeur qui m’a soigné m’a affirmé que, s’il savait comment j’avais pu en réchapper, il serait Prix Nobel de médecine", raconte cet homme de 51 ans. L’ouvrier intérimaire a travaillé six mois aux CMN, en 1976. "La nuit, des ouvriers allemands s’occupaient du flocage des vedettes militaires, revêtus de combinaisons et de masques. Nous, nous passions derrière eux le lendemain sans le moindre équipement, pour percer ou meuler les parois", raconte-t-il.

En 1994, Hervé Estace déclare un mésothéliome, est condamné par la médecine. Un an passe, puis dix. "Je voyais les autres disparaître et je survivais", raconte-t-il. Incapable de travailler, cette victime est restée longtemps sans ressources avant d’obtenir récemment un dédommagement. Avec ses plaques pleurales, Pascal Canu doit, lui, continuer à pointer à l’arsenal, la loi n’autorisant de cessation d’activité liée à l’amiante qu’à partir de 50 ans. "Avec une telle maladie, allez demander un emprunt à une banque...", dit-il.

Les victimes cherbourgeoises ont déjà obtenu 15 millions d’euros d’indemnisations. "La faute inexcusable de l’employeur est presque systématiquement reconnue par les tribunaux mais, en même temps, aucun responsable n’a encore été pointé du doigt", regrette Didier Sayavera-Martin. C’est pourquoi l’Adeva prépare actuellement une plainte pénale qu’elle espère pouvoir déposer avant l’été.


Une "victoire décisive" pour les victimes

La Cour de cassation a rejeté, jeudi 21 avril, quatre pourvois formés par le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (FIVA), créé en 2001 pour procéder à la réparation intégrale des préjudices des victimes. Le FIVA s’était pourvu en cassation à la suite d’arrêts des cours d’appel de Paris et de Douai qui avaient nettement majoré le montant de certaines indemnisations accordées par le fonds. Les décisions de la Cour ont été saluées comme une "victoire décisive" par l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva), qui attend maintenant "que le FIVA révise son barème et l’ajuste sur la moyenne des montants des indemnisations décidées par les tribunaux".

En juillet 2004, le FIVA avait versé 270 millions d’euros à 6 240 victimes ou leurs ayants droit sur près de 15 000 demandes déposées. Selon un rapport de la Cour des comptes du 14 février, l’indemnisation totale des conséquences de l’utilisation de l’amiante s’élevait à 1,4 milliard d’euros en 2004, soit 14 % des dépenses de la branche accidents du travail-maladies professionnelles.

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