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CLAIRE MARTIN | Libération le 24 juillet 2007

Chili : les maltraités du cuivre en colère

mardi 24 juillet 2007 par Claire MARTIN
28 000 sous-traitants 28 000 sous-traitants de la première entreprise du pays sont en grève.

C’est une grève monstre, qui dure depuis un mois. Le chilien Codelco, premier producteur mondial de cuivre, affronte, dans l’ensemble de ses mines, un mouvement sans précédent : 28 000 de ses salariés sous-traitants (sur 30 300) ont cessé le travail. Depuis jeudi, les négociations entre l’entreprise publique et les grévistes semblent bloquées. Rassemblés au sein de la Confédération des travailleurs du cuivre (CTC), ils réclament des avantages en matière de logement, de santé et d’éducation, une prime [1] et l’application de la loi sur la sous-traitance. Certains craignent déjà que les grévistes passent à des actions plus violentes. Et Codelco, c’est aussi 11 % de la production de cuivre mondiale.

Avantages. « On ne réclame pas les mêmes conditions sociales que les salariés de Codelco, précise Cristián Cuevas, le président de la CTC, mais que les ­différences scandaleuses entre nos conditions de vie et les leurs se réduisent. » Grâce à leurs avantages sociaux, les salariés de la première entreprise du Chili sont les mieux lotis du pays. Mais ils ne représentent que 38 % des travailleurs de l’entreprise. Les autres sont sous-traitants et contractuels, qui s’occupent du ménage et de l’alimentation, de l’exécution de projets ponctuels, ou de la préparation de la mine et de la maintenance.

A 40 ans, Guillermo Jimenez est chargé de la maintenance des machines à El Teniente, la plus grande mine souterraine de cuivre au monde, située au sud de Santiago. « Je suis depuis trois ans salarié de CMS, une entreprise sous-traitante de Codelco, explique-t-il, le drapeau chilien dans une main, et dans l’autre une tirelire pour appeler les passants à la solidarité. Or je sais que dans d’autres divisions minières, mon poste est occupé par des employés de Codelco, car ma fonction est permanente. » Quand il gagne 380 euros, un employé de Codelco en gagne 1 060. « Et, si j’ai un problème de santé, je ne peux pas aller à l’hôpital de Codelco. Il est exclusivement réservé à ses travailleurs qui y sont soignés gratuitement. Moi, je paie. » Ses enfants ne vont pas à l’université, ils n’ont pas droit aux bourses de l’entreprise. Guillermo ne supporte plus la discrimination quotidienne. « Les sous-traitants n’ont pas le droit d’entrer dans les bus des salariés de Codelco, explique Jorge Peña, directeur de la CTC. Nous ne pouvons manger à la cantine qu’après que ceux de Codelco ont terminé, et nos vêtements n’offrent pas la même sécurité. » Or les sous-traitants occupent souvent les postes les plus dangereux. « Il y a eu 27 morts à El Teniente ­depuis 2003, souligne-t-il. 25 étaient sous-traitants. »

Leonardo Gavieres, 33 ans, est cadre aux télécommunications d’El Teniente. « Ça fait sept ans que j’occupe le même poste, le même bureau et la même chaise à Codelco, sauf que j’ai déjà travaillé pour trois entreprises, d’un sous-traitant à l’autre », sourit-il, désabusé. Il gagne 675 euros. Ses collègues employés par Codelco gagnent 2 115 euros. Même poste, un salaire inférieur d’un tiers.

Porte-à-faux. Si la situation n’est pas nouvelle, elle est illégale depuis le 14 janvier et l’entrée en vigueur de la loi sur la sous-traitance. Les entreprises doivent désormais embaucher les travailleurs qui réalisent des tâches permanentes. « Grâce à cette loi, disait la présidente Michelle Bachelet le 21 mai au Congrès, il n’y aura plus de travailleurs de première et de seconde classe. » Encore faut-il qu’elle soit respectée. L’Eglise catholique, très influente, soutient les grévistes - relayée par des parlementaires et sénateurs. La direction du Travail rendra d’ici quelques semaines un rapport sur l’état d’application de la loi. « Il existe des abus dans le secteur minier, explique sa directrice, Patricia Silva [2], et je ne crois pas que Codelco fasse exception. »

« L’entreprise de tous les Chiliens », comme on la surnomme, met le gouvernement en porte-à-faux. Publique, elle est censée montrer l’exemple, d’autant que son président, José Pablo Arellano, a été nommé par la Michelle Bachelet. Ce conflit divise le gouvernement. Le ministre du Travail estime les revendications des sous-traitants légitimes. Le ministre des Finances - libéral - soutient, lui, l’inflexible Arellano. Plus les jours passent, et plus l’autorité de la présidente est mise en doute. D’autant que les pertes de l’entreprise affectent directement les caisses de l’Etat. Codelco reverse l’ensemble de ses bénéfices au fisc.


Le patronat craint la contagion

Si les sous-traitants de Codelco l’emportent, leur grève marquera un tournant au Chili. Elle est illégale. La législation permet aux travailleurs de négocier uniquement avec l’entreprise qui les emploie, et non avec le donneur d’ordre. Ils ne peuvent organiser un mouvement avec les travailleurs d’autres firmes. A Codelco, la grève est suivie par les salariés de 727 sociétés sous-traitantes. Le patronal est inquiet, d’autant que Michelle Bachelet a promis un renforcement de la législation en matière de négociation collective. Il craint une contagion à d’autres secteurs. Début mai, une première manifestation dans le secteur du bois - la deuxième ressource du pays après le cuivre - avait déjà donné le la. Plus de 5 000 sous-traitants de Bosques Arauco, n° 1 du bois, ont révélé leurs conditions de travail. S’ils ont obtenu gain de cause, c’est surtout parce qu’un gréviste d’une vingtaine d’années, Rodrigo Cisternas, a été tué par la police. Une enquête est en cours.

[1] Qui représenterait, selon eux, 1,38 % des excédents de l’entreprise en 2006 ; 9,2 milliards de dollars grâce au prix record du cuivre.

[2] Dans le quotidien chilien La Tercera daté de samedi.

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