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Un article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 22 avril 2006

Cinq raisons pour lesquelles le pétrole va rester cher

samedi 22 avril 2006 par Jean-Michel Bezat

Il y a un an, le président vénézuélien avait prévenu les grands pays consommateurs d’or noir sur un ton menaçant : "Le monde peut dire adieu au pétrole pas cher." Le baril s’échangeait alors autour de 53 dollars. "Cent dollars, bien sûr qu’il peut les atteindre", a encore souligné Hugo Chavez, jeudi 20 avril, alors que le brut battait un nouveau record, à Londres, en dépassant 74 dollars le baril en séance. Il est probable que M. Chavez réitérera son message en accueillant à Caracas, le 1er juin, le sommet de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), même si le cartel n’a guère de responsabilité dans cette hausse.

La récente flambée des cours confirme que le monde encaisse un nouveau choc pétrolier, de nature et d’intensité différentes de celui de 1980. La conjugaison de la révolution islamique à Téhéran et des débuts de la guerre Iran-Irak avait alors porté le baril à 89 dollars (en prix actualisés). La situation est suffisamment préoccupante pour que les prix du pétrole figurent en tête des préoccupations des ministres des finances du G7 réunis, vendredi, à Washington. Les dirigeants des sept principaux pays industrialisés sont cependant très démunis face à un phénomène qui leur échappe largement et qui a au moins cinq causes.

La tension offre-demande. Pour l’heure, l’économie mondiale a résisté à la fièvre de l’or noir. Sa croissance devrait atteindre 4,9 % en 2006, selon le rapport publié, mercredi, par le Fonds monétaire international (FMI). Il s’inquiète néanmoins d’un possible effet retard de la hausse du baril, dont le prix a triplé depuis début 2002. Ce maintien d’une activité soutenue s’accompagnera d’une progression de 1,8 % de la demande de brut, qui atteindra 85,1 millions de barils par jour, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Le G7 va inviter les pays consommateurs à faire des économies d’énergie ; il va surtout exhorter les pays producteurs à pomper davantage, même si l’OPEP (40 % de la production) affirme que "le marché est bien approvisionné" et qu’elle extrait "au maximum" de ses capacités.

Ces tensions auraient peu d’incidence si le marché disposait de "barils d’assurance" compensant une perte de production dans les zones à risque. Or seule l’Arabie saoudite dispose d’un tel coussin : environ 1,5 million de barils d’un brut lourd et peu recherché par les raffineurs.

Le sous-investissement. Les capacités de production sont très insuffisantes, jugent les experts occidentaux, accusant notamment les monarchies du Golfe d’avoir insuffisamment investi dans l’amont pour accroître leur production - malgré des revenus sans précédent. L’incertitude sur la durée de l’euphorie pétrolière et leur inquiétude sur les politiques de diversification des approvisionnements énergétiques qui s’amorcent dans les pays industrialisés poussent les pays producteurs à la prudence, en dépit d’un effort supplémentaire depuis quelques années. Certains experts chiffrent cet effort à 10 % de leur rente pétrolière, qui a atteint 300 milliards de dollars (243 milliards d’euros) en 2005 et pourrait s’accroître de 50 milliards en 2006.

Les multinationales restent, elles aussi, assez attentistes, arguant que le secteur de l’exploration est largement fermé dans de nombreuses régions pétrolifères. Le raffinage manque de capacités dans certaines zones. Surtout aux Etats-Unis, où la modification des normes environnementales (incorporation d’éthanol dans l’essence) pose des problèmes au secteur du raffinage à la veille des grandes migrations des automobilistes américains.

Les facteurs géopolitiques. Craig Pennington, analyste chez Schroders, note que "les ruptures de production ont été nombreuses cette année" : celle de l’Irak reste irrégulière et inférieure à la période précédant l’invasion américaine ; celle du Nigeria a été amputée de 20 % depuis janvier en raison d’attaques répétées des mouvements rebelles sur les installations pétrolières. Le Tchad menace de suspendre sa production (250 000 barils par jour) fin avril si la Banque mondiale ne dégèle pas ses revenus pétroliers bloqués. Mais le principal foyer de tension reste l’Iran, quatrième producteur mondial, menacé d’une intervention militaire américaine.

Le Centre for Global Energy Studies (CGES) de Londres a calculé que la guerre (Irak) ou la guérilla (Nigeria), les entraves à l’investissement (Iran), les interférences de l’administration (Russie) et les crises politiques internes (Venezuela, Koweït) auraient fait perdre, depuis 2000, près de 8 millions de barils par jour, soit près de 10 % de la consommation mondiale.

La spéculation. "La hausse des prix n’est pas créée par la spéculation, elle est peut-être amplifiée par elle", nuance Claude Mandil, directeur exécutif de l’AIE, dans un entretien à l’Agence France-Presse. Il reste que les fonds de pension et surtout les fonds spéculatifs poussent à la hausse des cours et en profitent. Les matières premières, à commencer par le pétrole, trouvent désormais leur place dans l’allocation d’actifs, aux côtés des actions, des obligations et de l’immobilier. Selon la Société générale, les "hedge funds" détiennent 15 % du marché des contrats financiers sur le pétrole (moins de 5 % au début des années 1990).

Le risque des ouragans. Reste l’inconnue climatique. Huit mois après l’ouragan Katrina, qui avait détruit une partie des infrastructures du golfe du Mexique, le retour complet à la normale des plates-formes et des raffineries du sud des Etats-Unis se fait attendre. Si cette zone stratégique était encore frappée entre juin et septembre, les cours flamberaient à nouveau au cours de l’été.


A New York, le baril atteint un record historique

Pour la première fois à New York, le pétrole a franchi la barre des 74 dollars, vendredi 21 avril, établissant un nouveau record historique à 74,15 dollars, sur fond d’inquiétudes concernant la crise iranienne et une possible pénurie d’essence aux Etats-Unis cet été. Le baril de light sweet crude pour livraison rapprochée en juin a atteint la barre des 74 dollars vers 17 h 25, heure de Paris. Quelques minutes plus tard, il est monté jusqu’à 74,15 dollars, soit son plus haut niveau depuis le début de sa cotation à New York en 1983. - (Avec AFP)

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