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Nathalie Brafman – Le Monde du 09.03.2008

Cinq raisons qui expliquent la flambée des prix en France

dimanche 9 mars 2008 par Nathalie Brafman

La campagne des élections municipales s’est largement focalisée sur le pouvoir d’achat. Dans les sondages, ce sujet est devenu la préoccupation majeure des Français, devant l’emploi.

Depuis plus d’un an, les matières premières agricoles flambent, blé et lait en tête. Contenues jusqu’en octobre 2007, ces hausses se répercutent désormais sur le consommateur. Selon des chiffres récents du cabinet Nielsen Panel, les prix alimentaires en grande surface ont augmenté de plus de 2,39 % en janvier et devraient connaître un pic d’inflation en avril de 4 %. Le mensuel 60 millions de consommateurs a, lui, fait état de hausses de prix fulgurantes sur le beurre, le camembert, les pâtes, les yaourts et le jambon... allant de 5 % à 48 %. La direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF) a, de son côté, mené l’enquête, concluant à des hausses des prix en rayon allant de 0 à 27 %.

La flambée des matières premières n’est cependant pas seule responsable de la forte volatilité à la hausse des prix des produits alimentaires et de leur rigidité à la baisse. Nombre de facteurs autres participent de ce phénomène.

La législation en vigueur en France est indéniablement l’un d’eux. Les lois Royer et Raffarin, instaurées en leur temps pour protéger le petit commerce, ont freiné en réalité l’implantation de magasins maxidiscompteurs et favorisé les concentrations des grandes enseignes dans certaines régions. Par ailleurs, héritage de la loi Galland de 1996, les distributeurs ne peuvent négocier librement les tarifs en France. Au nom du principe de non-discrimination, lorsque Danone veut vendre ses yaourts ou Coca-Cola ses sodas, ils doivent proposer le même prix, à quantité égale, que ce soit à Leclerc, Auchan, Carrefour ou System U.

Aujourd’hui, l’ensemble de ces lois est en cours de réforme, mais il faudra un certain temps avant que ces aménagements donnent toute leur mesure. Et ils ne vont pas aussi loin que ce que préconisait Jacques Attali dans son rapport pour "la libération de la croissance française".

Par ailleurs, indépendamment du corpus législatif, les distributeurs se sont installés sur le territoire français de telle sorte que bien souvent, à l’échelle locale, la concurrence n’est plus une réalité. Enfin, Internet, qui dans l’habillement ou les produits électroniques permet de faire baisser les prix, ne joue pas ce rôle d’amortisseur dans l’alimentaire. Les prix y sont même fréquemment supérieurs à ceux inscrits en magasin.

LES FREINS À LA BAISSE DES PRIX DANS L’ALIMENTAIRE

Un partage du territoire. Leclerc dans l’Ouest, Carrefour sur la côte d’azur, Auchan dans le Nord... Une étude du cabinet Asterop, spécialisé dans le géomarketing, publiée mercredi 5 mars, a mesuré le manque de concurrence entre les enseignes au niveau local. Des résultats édifiants : dans 60 % des 630 "zones de vie" (des bassins de consommation) définies par Asterop - un seul distributeur domine avec une part de marché supérieure à 25 % et 15 points le séparent du second. L’étude démontre qu’il y a affrontement entre deux enseignes dans 27 % des zones. La concurrence entre trois ou quatre acteurs n’existe que dans 13 % d’entre elles.

Dans ce contexte, les prix ne sont que rarement tirés à la baisse. Ainsi, selon le conseil de la concurrence, dans l’agglomération lyonnaise où dominent les enseignes de deux grands groupes, les prix sont plus élevés qu’à Nantes où quatre grands distributeurs sont implantés et se livrent à une concurrence acharnée. Qui plus est, aucun grand distributeur étranger, comme le britannique Tesco ou l’américain Wal Mart, n’est présent. Enfin, Asterop n’a pas identifié une seule enseigne de maxidiscompte avec une position de leadership en France. Or, selon le panel Nielsen publié par le magazine LSA, plus il y a de discompteurs dans une région, plus les prix y sont bas. Nancy, Metz ou Calais, qui en accueillent, font ainsi partie des villes les moins chères.

"Cette étude démontre plus que jamais la nécessité de remettre davantage de concurrence dans la distribution française", affirme Luc Chatel, secrétaire d’état à la consommation.

Multitude d’enseignes n’est pas synonyme de concurrence. Ce partage du territoire entre grandes enseignes est encore renforcé par leur présence sur les différents formats de la distribution. Ainsi Carrefour possède, outre sa marque historique, les enseignes Champion, Ed, 8 à huit et Shopi. A lui seul, le numéro deux mondial de la distribution détient 41 % de la consommation française, selon Asterop.

En matière de concurrence, cet état de fait peut s’avérer désastreux, comme c’est le cas par exemple à Antibes. Le nord est "contrôlé" par Carrefour propriétaire aussi des supermarchés Champion et du discompteur Ed, tandis que la partie sud de la ville est aux mains du groupe Casino avec ses Géants Casino et ses Leaderprice.

Là où la densité de mètres carrés est satisfaisante, UFC Que-Choisir propose que les distributeurs en situation de quasi-monopole local échangent des surfaces avec leurs concurrents. Selon l’association de consommateurs, le conseil de la concurrence pourrait "orchestrer partout sur le territoire des échanges de magasins afin de restaurer la concurrence".

La loi Raffarin a freiné l’essor du maxidiscompte. Instaurée pour sauver le petit commerce, la loi Raffarin oblige à demander une autorisation pour tout commerce de plus de 300 mètres carrés à des commissions départementales d’équipement commercial. Ce seuil a aussi eu comme conséquence de freiner le développement des magasins de maxidiscompte. Du coup, les maxidiscompteurs multiplient l’ouverture de petites surfaces. Mais ils ne représentent que 13 % du marché.

"Trop souvent, le dynamisme concurrentiel n’est pas retenu comme un critère déterminant pour autoriser une nouvelle implantation dans une ville", relève un distributeur. Il existe 14 000 magasins, de la supérette à l’hypermarché, mais les mètres carrés supplémentaires qui s’ouvrent chaque année sont plutôt des extensions de magasins. "Pour s’installer dans une nouvelle zone, c’est un véritable parcours du combattant. Tout est très verouillé", explique Michel Carles, directeur du développement d’Auchan France. Il faut dix ans entre la demande d’autorisation et l’ouverture d’un magasin.

Selon l’OCDE, la France présente (avec la Grèce) la réglementation des grandes surfaces la plus restrictive et la plus protectrice des enseignes en place. L’OCDE vise également la loi Galland.

Une loi Galland trop rigide. Si la loi Chatel, votée en décembre 2007, autorise désormais les distributeurs à remettre dans les prix la totalité des marges arrière - ces sommes versées par les industriels aux distributeurs en rémunération de services rendus (catalogues, têtes de gondoles) -, elle fait néanmoins perdurer ce système que Jacques Attali voulait supprimer. Car la loi Chatel ne permet pas la négociabilité des prix. Depuis des mois maintenant, distributeurs et fournisseurs s’opposent sur la question. "Je veux pouvoir dire à Antoine (Riboud) tes yaourts sont trop chers", répète inlassablement Michel-Edouard Leclerc. La loi de modernisation de l’économie, présentée en avril, devrait l’introduire.

Internet ne fait pas baisser les prix. Dans l’alimentaire, Internet n’a pas été un facteur déflationniste contrairement à d’autres secteurs comme l’habillement ou les produits technologiques.

Ils n’ont pourtant pas de magasins, pas de caissières, pas de parking... Mais il faut bien des entrepôts, des manutentionnaires pour remplir les chariots, et des livreurs. Il faut compter environ une demi-heure - soit 12 euros de main d’oeuvre - pour préparer un chariot en moyenne de 150 euros (plus de 60 articles) et 16 euros pour la livraison.

"Nous sommes sur une activité à valeur ajoutée destinée à des personnes plutôt urbaines, pressées qui n’ont pas envie de passer leur samedi à faire leurs courses. Or elles ne peuvent pas tout avoir, le service et le prix", explique Jean Monnier, directeur général d’Auchan direct. Ses prix sont de 3 % à 5 % plus cher que les hypermarchés de province mais de 3 à 5 % moins cher que les magasins de proximité comme Monoprix ou encore Franprix.

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