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Propos recueillis par Cécile Ducourtieux et Hervé Kempf | Le Monde le 28 janvier 2007

Climat : le trou noir de l’après-2012

dimanche 28 janvier 2007 par Cécile Decourtieux, Hervé Kempf
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) va rendre un rapport pessimiste. Les moyens mis en place pour lutter contre le changement climatique sont-ils à la hauteur du problème ?

Les instruments de réduction des émissions de gaz à effet de serre prévus par le protocole de Kyoto sont entrés en vigueur en février 2005. Ils sont de trois types. Il y a d’abord un plafonnement des émissions de dioxyde de carbone (CO2) et des cinq autres gaz à effet de serre des pays développés. L’engagement de baisse est de 5 % sur la moyenne annuelle 2008-2010, relativement à 1990. Ce plafonnement est assorti d’un système d’échange entre pays qui permettra de privilégier les réductions dans les pays où elles sont moins coûteuses. Ce système d’échange sera, potentiellement à partir de 2008, le plus grand marché du carbone au monde.

Deux mécanismes de projets complémentaires, dont le plus important est le "mécanisme pour un développement propre" (MDP), ont également été introduits. Le MDP permet à des projets "propres", réalisés dans des pays en développement non soumis à des restrictions d’émissions, d’obtenir des crédits correspondant aux émissions évitées. Ces crédits sont ensuite transférables aux pays développés, qui peuvent les utiliser pour respecter leurs engagements. Les projets de MDP ont démarré : 1 500 sont déjà dans les tuyaux du secrétariat de l’ONU qui gère le dispositif. Ils devraient générer des réductions d’environ un milliard et demi de tonnes d’équivalent CO2 jusqu’en 2012. C’est significatif (presque trois fois les émissions annuelles de la France), mais bien moindre que l’accroissement prévu des émissions dans les grands pays émergents du fait de la vigueur de leur croissance.

D’ici à 2012, ces outils, s’ils sont pleinement appliqués, ne permettront de réduire que de façon très limitée les émissions des pays développés et de légèrement infléchir celle des pays en développement. Il va donc falloir passer à une vitesse supérieure à partir de 2013. C’est tout l’enjeu de la négociation actuelle sur le post-2012.

Est-ce à dire qu’il va falloir remplacer ces mécanismes ?

Je pense qu’on ne peut pas se le permettre : on n’a tout simplement pas le temps. Le dispositif actuel est imparfait. Mais il comporte beaucoup de briques dont l’assemblage pourrait rendre le système climatique international bien plus efficace à partir de 2013. Travaillons dans ce sens plutôt que de vouloir tout reconstruire ex nihilo.

A quelles conditions ?

Il faut d’abord consolider le mécanisme du MDP qui est actuellement le seul trait d’union entre pays du Nord et du Sud dans l’action contre le changement climatique. Or la montée en régime des projets sur le terrain risque de se tarir du fait de l’absence de visibilité sur le post-2012. Pour éviter cela, il faut qu’apparaissent vite des acheteurs de ces crédits pour l’après-2012. Seuls des Etats, des institutions publiques ou des organismes multilatéraux comme la Banque mondiale peuvent prendre de tels engagements dès aujourd’hui, sans attendre les résultats du processus de négociation international. Quelques dizaines de milliards de dollars sont indispensables. En deuxième lieu, il n’y aura pas d’accord climatique international sérieux sans les Etats-Unis. Ce pays est de loin le principal émetteur de gaz carbonique et il n’a pas ratifié le protocole de Kyoto.

Troisième condition : les grands pays émergents, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, devront prendre des engagements de réduction. C’est difficile pour des raisons objectives : l’Américain moyen émet 20 tonnes d’équivalent carbone chaque année, un Européen autour de 10, un Chinois environ 4 et un Indien moins de 2. On ne peut pas demander le même niveau de contrainte à ces pays. Cependant, la Chine et l’Inde ont intérêt à intégrer le protocole, car les projets MDP leur permettent de bénéficier d’investissements en technologies propres à moindre coût. Par ailleurs, il y a dans ces pays une montée des inquiétudes face au risque climatique qui se traduit par des pressions nouvelles sur les gouvernements locaux.

Comment réussir à convaincre les Etats-Unis d’intégrer un accord ?

Le prochain président américain, qu’il soit démocrate ou républicain, va être soumis à des pressions fortes de la part des électeurs. Aux Etats-Unis, le débat sur le climat s’est renouvelé ces dernières années. La Californie et les Etats du Nord-Est mettent en place des politiques de plafonnement de leurs émissions. Les industriels américains commencent à craindre la multiplication des législations avec un risque d’avoir autant de systèmes de contrainte qu’il y a d’Etats dans l’Union. Il y a un début de réflexion sur l’intérêt d’une législation fédérale.

Lorsqu’il a renoncé au protocole de Kyoto, George Bush a relancé la recherche dans deux directions : la séquestration géologique du carbone et la pile à hydrogène. Même si ces recherches aboutissent à des prototypes intéressants, tant qu’il n’y aura pas d’incitation économique, c’est-à-dire pas de prix pour le CO2 qui incite les industriels à les adopter, ces innovations ne se diffuseront pas dans le tissu économique. L’intérêt du protocole de Kyoto est précisément de créer ce type d’incitation économique. Entre les Américains qui manquent d’incitations économiques et un protocole de Kyoto avec peu d’incitations en faveur de la recherche, on devrait finir s’entendre.

La réponse au changement climatique implique-t-elle la baisse du niveau de vie occidental ?

S’il n’y a pas de ruptures technologiques dans la façon dont nous produisons et utilisons l’énergie, on ne pourra pas à la fois maintenir le niveau de vie des pays développés, accroître celui des pays en développement et limiter dans des niveaux raisonnables le risque climatique. On commence à discerner les pistes de ruptures possibles : la capture et la séquestration géologique du carbone peuvent changer beaucoup de choses, en rendant possible l’utilisation massive du charbon sans aggravation de la menace climatique. Dans le domaine du transport, il y a aussi des ruptures possibles, dans la façon dont nous produisons les carburants ou sur le type de carburant lui-même. En attendant, il y a de multiples mutations peu coûteuses qui peuvent déjà être mises en oeuvre. Les économies d’énergie sont un levier d’action très important. N’oublions pas non plus la forêt et l’agriculture, responsables d’un tiers des émissions globales (par la déforestation et la métanisation liée à l’élevage et aux cultures en rizières). Il y a dans ce domaine nécessité d’introduire des innovations socio-économiques, pas trop coûteuses en recherche et développement mais à très fort impact sur les émissions. En fait, il n’y a pas une solution, mais un ensemble d’actions à mettre en cohérence avec des politiques publiques.

La lutte contre le changement climatique ne conduit-elle pas à une nouvelle régulation du capitalisme ?

Ce qui est nouveau, c’est le pari d’utiliser le marché pour mettre en oeuvre des politiques publiques. Mais ce n’est qu’un outil qui ne peut pas se substituer à la politique. La finalité du marché des permis d’émissions de CO2 n’est pas d’enrichir des intermédiaires financiers, mais d’inciter ses participants à réduire leurs émissions aux meilleurs coûts possibles. Ces marchés ne peuvent fonctionner que dans le cadre d’engagements fiables et reconnus des Etats.

C’est aussi le jeu économique qui change : nous sommes en train de basculer d’une économie où les émissions de carbone sont gratuites à un régime où elles auront un prix, qui va croître dans le temps. Ceux qui ne veulent pas tenir compte de cette nouvelle donne seront rattrapés par le climat. Lorsque nous aurons eu trois ou quatre autres ouragans comme Katrina, cela fera forcément réagir les sociétés. Avec le changement climatique, c’est aussi la première fois qu’une autorité publique internationale, l’ONU, s’empare de la problématique liée à un bien public mondial. De même, au niveau européen, c’est grâce à l’autorité supranationale de la Commission européenne qu’on a réussi à lancer le système d’échange des quotas de CO2.

La campagne électorale donne-t-elle suffisamment de place à la question climatique ?

Nous sommes entrés dans une phase de grande médiatisation de la question climatique. Aussi est-il probable qu’elle se glisse dans les discours des candidats. Mais l’important sera de passer à l’acte. Nos dirigeants ne sont pas avares de grandes déclarations et les objectifs sont ambitieux. Mais notre pays peine à utiliser les outils qui existent déjà : le marché européen des crédits de CO2, les mécanismes MDP. Notre administration, beaucoup trop morcelée, n’est pas organisée pour prendre à bras-le-corps ces nouvelles problématiques et nous pesons relativement peu dans les négociations internationales. C’est bien dans la capacité à passer à l’acte sur le terrain qu’il faudra juger de l’utilité de la campagne électorale.

Mais nous ne sommes pas les seuls à avoir du mal en la matière. En Europe, le Royaume-Uni a pris un virage intéressant. Ce n’est pas un hasard si le rapport de l’économiste Nicholas Stern sur le réchauffement climatique a reçu l’estampille du Trésor public et si l’Etat britannique est le premier à s’appliquer la logique de compensation des émissions. Tout cela a certainement été facilité par l’engagement personnel de Tony Blair. Espérons qu’on va lui trouver des successeurs en Europe pour porter le débat sur le changement climatique au niveau qui doit être le sien.

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