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Propos recueillis par Sylvie Kauffmann et Paulo A. Paranagua paru dans Le Monde du 25 mai 2006

Comment Lula gère un futur géant

mercredi 24 mai 2006 par Paulo A. Paranagua, Sylvie Kauffmann

Entretien donné au quotidien Le Monde par le président brésilien le 24 mai 2006


Comment expliquez-vous les tensions récentes entre le Brésil, la Bolivie et le Venezuela  ?

Je ne considère pas qu’il y ait eu une tension très grave dans le cas de la Bolivie. Je disais à certains leaders européens, préoccupés par les événements en Bolivie, que si le référendum où les Français ont refusé la Constitution européenne avait eu lieu dans un pays d’Amérique du Sud, la crise aurait été plus grave qu’en France. Le peuple a été appelé à se manifester et n’a tout simplement pas voulu une Constitution unique. L’histoire de la Bolivie est marquée par des tensions internes à propos des ressources de son sous-sol et de leur utilisation. Il y a eu des nationalisations depuis 1937. Récemment, le [président] Sanchez de Lozada est tombé à cause du gaz et le président Carlos Mesa a convoqué un référendum, où le peuple bolivien s’est prononcé pour la nationalisation. Ce qu’Evo Morales a fait, c’est d’appliquer cette décision, qui n’est pas très grave. Il y a place pour la négociation, si le bon sens prévaut. La presse brésilienne prétend que je devrais être dur avec la Bolivie. Si je ne l’ai pas été à l’égard des Etats-Unis ni de l’Europe , pourquoi devrais-je être dur envers la Bolivie, un pays plus pauvre et démuni que le Brésil  ? Je préfère miser sur la négociation plutôt que de tenir un discours pour mon public.

A Vienne, j’ai appelé le président Evo Morales et je lui ai dit que j’étais d’accord avec la nationalisation, que le gaz appartient aux Boliviens et qu’ils sont donc en droite de faire quelques exigences. Mais j’ai rappelé aussi que le Brésil est le principal acheteur du gaz bolivien, que le Brésil dépend de la Bolivie autant que la Bolivie dépend des achats du Brésil, et que nous devions donc trouver un dénominateur commun favorable pour les deux pays autour d’une table. Evo Morales sait que le gaz bolivien est important pour le Brésil et il sait, en même temps, que le Brésil est son plus important acheteur potentiel. Si le gaz n’est pas vendu au Brésil, il aura du mal à l’écouler. Mon ministre des relations extérieures est allé à La Paz. Je pense que nous trouverons une solution avec moins de discours et davantage de bon sens et de réalisme.

Avec les présidents [argentin Nestor] Kirchner et [vénézuélien Hugo] Chavez, nous avons clairement affirmé que l’intégration politique entre des pays aussi importants que l’Argentine, le Venezuela et le Brésil suppose la confiance entre nous. Notre continent a peu d’expérience démocratique, beaucoup de coups d’Etat militaires et de pauvreté. Pour consolider l’intégration régionale, il faut prendre en compte les asymétries, les grands pays doivent toujours être généreux à l’égard des plus pauvres. Le Brésil et l’Argentine doivent contribuer au développement du Paraguay, de l’Uruguay et de la Bolivie, car nous n’avons aucun intérêt à vivre entourés de pays plus pauvres. En Amérique du Sud, il faut parfois compter jusqu’à dix avant de prendre une décision. Je suis surpris parfois par un problème du XIXe siècle qui interfère dans la politique du XXIe. Et nous n’avons pas le temps de discuter de l’avenir, parce que nous restons embourbés dans les disputes du passé.

Croyez-vous que l’intégration latino-américaine vise la confrontation avec les Etats-Unis et qu’elle soit incompatible avec des traités commerciaux bilatéraux, comme l’a affirmé le président vénézuélien, Hugo Chavez, à propos des pays andins ?

Nous ne devons pas faire de l’idéologie avec nos relations politiques et commerciales. [Hugo] Chavez ne doit pas penser ainsi, puisqu’il vend 85 % de son pétrole aux Etats-Unis. Pas plus que le Brésil, car nous mesurons l’importance de nos relations avec les Etats-Unis. Ce que nous voulons, c’est de ne pas tomber dans la dépendance vis-à-vis d’une puissance ou d’un groupe de puissances, construire notre souveraineté à partir de nos capacités technologiques et productives. Malgré une intégration renforcée avec l’Amérique du Sud et un rapprochement avec l’Afrique, la Chine , l’Inde et le Moyen-Orient, nos échanges commerciaux avec les Etats-Unis et l’Union européenne ont augmenté. Je n’ai besoin de me disputer avec personne pour avancer vers l’intégration de l’Amérique latine. Des relations plus nombreuses et hétérogènes consolident la démocratie dans le monde.

L’utilisation des ressources énergétiques comme instrument de pouvoir vous inquiète-t-elle ?

Non, car le Brésil sera dans vingt ou trente ans la plus grande puissance énergétique de la planète Terre. Nous avons atteint l’autosuffisance en pétrole, dans deux ans nous serons en train de produire la majorité du gaz que nous consommons, nous sommes les plus compétitifs pour la production de l’éthanol et du biodiesel. Jeudi [18 mai], la Commission nationale de politique énergétique a annoncé le raffinage de l’huile brute, de l’huile végétale, qui sera mélangée au pétrole. Il en résultera davantage d’essence et de gaz, et un diesel de qualité, avec beaucoup moins de soufre. Le Brésil connaît une révolution énergétique. Nous avons fait celle de l’éthanol, nous allons faire celle du biodiesel. Alors, je ne me soucie pas si un pays utilise son pétrole comme moyen de pression. Cela ne date pas d’aujourd’hui, puisque dans les années 1970, l’OPEP a effrayé le monde avec le prix du brut. A cette occasion, le Brésil avait lancé son programme d’alcool. Maintenant, à nouveau préoccupés par la hausse du pétrole, nous avons décidé de miser à fond sur les énergies alternatives. Le Brésil investit beaucoup dans la biomasse, l’énergie éolienne et le biodiesel. Peu de pays pourront concurrencer le Brésil à l’heure d’extraire de la terre le carburant de l’avenir, à cause de son extension territoriale.

Croyez-vous à la viabilité technique et économique du grand gazoduc qui doit traverser une région aussi sensible que l’Amazonie ?

Le Brésil sera partie prenante de l’élaboration du projet. Il s’agit d’un gazoduc intercontinental de plus de 8 000 kilomètres, qui reliera plusieurs pays. Nous étudions sa viabilité technique et économique et tout ce qui va se développer autour. Pour l’instant c’est une idée, que nous devons coucher sur le papier. Nos ministres et techniciens y travaillent. S’il est économiquement viable et qu’un contrat en garantit le fonctionnement, pourquoi ne pas le faire ? L’interconnexion de l’Europe est assurée par un gazoduc qui traverse plusieurs pays. De quoi avons-nous besoin ? De sécurité contractuelle, pour que les règles ne soient pas modifiées lors des changements de gouvernement. Le gaz existe, la demande aussi, transformons donc ce projet en une affaire viable qui intéresse tous les pays participants.

La revendication du Brésil d’avoir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ne semble pas avoir beaucoup d’écho...

Mais si, elle a trouvé beaucoup d’écho. Primo, jamais un débat n’avait été engagé au niveau de la discussion actuelle. Deuxièmement, nous avons le soutien de la France, l’Allemagne, le Japon, l’Inde, d’une grande partie de l’Afrique et de l’Amérique du Sud. Dans un premier moment, la question est de faire ou pas une réforme de l’ONU, avant de discuter des pays qui entreront [au Conseil de sécurité]. Il y a une forte convergence sur la nécessité de reformuler l’ONU. Les grands pays qui s’y opposent sont les Etats-Unis et la Chine, qui pèsent évidemment beaucoup. Ensuite, que découvrons-nous ? L’Italie s’oppose à une entrée de l’Allemagne, la Chine s’oppose au Japon. En Amérique latine, le Mexique et l’Argentine ont des doutes à l’égard du Brésil, tout comme en Afrique. Je pense donc qu’il faut d’abord décider s’il y aura une réforme et sa nature, avant de parler des pays. L’ONU ne peut pas continuer telle qu’elle a été organisée il y a soixante ans, elle doit être renforcée, pour que ses décisions soient mieux suivies et respectées. C’est tout ce que nous voulons et défendons. Ce n’est pas une tâche facile, mais ce n’est pas impossible, c’est juste une affaire de persistance. Nous y arriverons, un jour ou l’autre.

Etes-vous aussi optimiste pour l’OMC ?

Il y a beaucoup de pessimistes au monde, mais il y a aussi des optimistes. Je suis optimiste. Lors de la réunion de l’OMC à Cancun, beaucoup de gens ont prétendu qu’elle avait échoué. Mais à Cancun a vu le jour le G20 [groupe des pays émergents], qui est en train de modifier le géographie commerciale du monde. Qu’on le veuille ou non, une demi-douzaine de pays ne décident plus, tous veulent prendre part aux décisions. Où en sommes-nous ? Le 25 mai, je vais parler avec le président Chirac. J’en ai beaucoup parlé avec Tony Blair, avec la chancelière Angela Merkel, avec le président Bush. Nous sommes plus proches d’un accord qu’on ne l’imagine. Le moment où les techniciens tentent de parvenir à un accord est fini, l’heure est venue d’une décision politique. C’est aux chefs d’Etat et de gouvernement de prendre une résolution maintenant, sur la base du principe suivant : tous doivent faire un sacrifice proportionnel, ceux qui doivent gagner sont les pays pauvres.

L’agriculture représente au Brésil 25 % de la population, qui en dépend. Dans l’UE, cela ne dépasse pas les 4 %. Les concessions en matière agricole doivent donc être proportionnelles à son poids dans chaque pays. Les subventions américaines déséquilibrent le commerce agricole dans le monde. Les Etats-Unis doivent faire des concessions là-dessus. Et les pays émergents, comme le Brésil, doivent faire des concessions sur les biens industriels. Nous avons un triangle : les Etats-Unis doivent réduire les subventions, l’UE offrir l’accès aux produits agricoles et les pays émergents l’accès aux produits industriels. Au sommet de Vienne, j’ai dit à Angela Merkel, Tony Blair et José Luis Rodriguez Zapatero que nous allions nous rencontrer au G8, à Saint-Pétersbourg. Comme Poutine n’est pas à l’OMC, nous ne sommes pas obligés d’en discuter là, mais rien n’empêche qu’avant ou après nous nous rencontrions à Paris, à Berlin ou ailleurs, et annoncions le bon sens dans le domaine commercial, pour rendre le monde moins pauvre et plus juste au cours de ce siècle. Si nous ne le faisons pas maintenant, il faudra attendre encore trente ans. J’ai dit aux présidents que nous serons une génération de dirigeants qui a échoué à résoudre le problème de la pauvreté dans le monde.

Des concepts de la gauche tels que l’anti-impérialisme et la révolution ont-ils perdu leur pertinence aujourd’hui ?

Pour moi, oui. Mais comme je suis un défenseur de la liberté d’expression, chacun utilise les mots qui lui conviennent. Surtout parce que les mêmes mots ont des sens différents dans chaque pays. Le Parti socialiste français n’est pas pareil au suédois, ni au SPD allemand ou au PSOE espagnol, ou à la gauche italienne. Chaque gauche reflète la réalité culturelle et politique du pays. C’est la même chose en Amérique latine. Un type de discours de gauche au Brésil n’a pas le même poids au Mexique, qui à sont tour diffère d’un autre pays. Les mots sont utilisés avec les valeurs rhétoriques qui déterminent la culture de chaque peuple. Je n’ai jamais tenu à l’étiquette de gauche. Je suis ajusteur mécanicien de métier, militant politique d’un parti appelé PT [Parti des travailleurs], dont l’engagement fondamental est la construction d’une société plus juste. C’est ce que nous essayons de faire, avec les sacrifices et les différences d’être dans l’opposition ou dans le gouvernement, ce qui n’est pas du tout pareil. Lorsqu’on passe de la phase du"je pense" à celle du "je fais", il y a une différence, car vous dépendez du Congrès, du budget, de la législation, de la bureaucratie, de beaucoup de choses. Je me sens extrêmement heureux à cause de ce que nous avons accompli jusqu’à maintenant. Dieu a été très généreux de me permettre de faire certaines choses qui paraissaient impossibles et qui étaient juste difficiles. La persévérance nous permet de les réaliser.

L’Etat de Sao Paulo a été secoué la semaine dernière par des scènes de violences graves, parties des prisons. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé ?

Il y a quelque temps, on a vu en France des milliers de gens dans les rues, des voitures qui brûlaient et on avait du mal à croire que dans un pays à l’économie si solide, à la culture si ancienne, des choses pareilles puissent se produire... ces choses-là arrivent en Amérique latine, pas en Europe ! Partout à travers le monde, les problèmes sociaux sont là et ne demandent qu’à exploser. Ici, au Brésil, nous savons tous, depuis longtemps, que notre système pénitentiaire va mal. Nous savons tous les convulsions qui agitent nos prisons. Nous savons tous que depuis l’intérieur des prisons, des chefs du crime organisé organisent des hold-up, des crimes, de la contrebande et des assassinats. Ce qui s’est passé à Sao Paulo a révélé la fragilité de notre système carcéral, la fragilité d’une partie de notre police et, pourquoi se le cacher, la fragilité de l’ensemble de la société brésilienne face à un problème de cette ampleur. Beaucoup de ces prisonniers sont nés ou ont grandi dans les années 1980, et nous avons eu au Brésil deux décennies perdues... deux décennies, c’est une génération entière ! Mais il faut soigner le mal, c’est-à-dire améliorer notre système pénitentiaire : le gouvernement fédéral est en train de construire cinq prisons, dont trois seront prêtes cette année. Il faut aussi créer des mécanismes pour éviter que les détenus puissent utiliser des téléphones portables.

Mais plus encore que soigner la maladie existante, il faut éviter qu’elle s’étende. C’est pour cela que je crois, profondément, que ce pays doit investir lourdement dans l’éducation pour que nos adolescents aient des perspectives d’études et de travail. Cela ne suffira pas pour en finir avec la criminalité, et encore moins avec le crime organisé qui est sophistiqué, parce que le crime organisé a une branche internationale, une branche politique, une branche judiciaire, une branche dans l’entreprise et une branche chez les pauvres. C’est une industrie, beaucoup plus difficile à affronter que le crime ordinaire. C’est pour cela que nous devons tous, plutôt que de chercher des coupables, assumer nos responsabilités et donner une réponse à la société brésilienne.

Qu’est-il advenu du plan de sécurité publique que vous avez promu avant votre élection ? Pourquoi n’a-t-il pas été mis en œuvre ?

Il est mis en œuvre. D’abord, nous avons créé un secrétariat de sécurité nationale. Ensuite, nous avons mis sur pied une police nationale, pour laquelle nous avons déjà formé 4 000 à 5 000 hommes. Enfin, nous investissons comme jamais dans la police fédérale, parce que nous croyons qu’investir dans le renseignement est la première chose à faire pour que la police puisse combattre efficacement le crime organisé. Nous avons une politique forte contre le blanchiment d’argent. La police est en train de s’équiper des dispositifs les plus modernes pour que l’on puisse savoir, en temps réel, ce qui se passe en divers endroits du pays. Le problème, c’est que la sécurité publique ne relève pas du pouvoir fédéral : au Brésil, elle est de la compétence des Etats fédérés. Le gouvernement fédéral ne peut intervenir que s’il y a une demande, comme cela a été le cas à Espirito Santo, où nous sommes intervenus à la demande du gouverneur, ou au Minas Gerais, quand le gouverneur Aecio Neves a demandé l’intervention de l’armée, et en vingt-quatre heures, l’armée était sur place. Si les gouverneurs en font la demande, nous sommes prêts à leur venir en aide, avec la police fédérale, la police nationale ou les forces armées, toujours en appui des forces de sécurité locales. Mais s’ils ne le demandent pas, nous ne pouvons rien faire. Dans le cas de Sao Paulo, dès le premier jour j’ai envoyé le ministre de la justice, Marcio Thomas Bastos, offrir notre aide.

Votre première priorité, en arrivant au pouvoir, était la lutte contre la faim et la pauvreté. Etes-vous satisfait, trois ans et demi après, des progrès accomplis ?

Comparons les quarante mois de mon gouvernement avec les huit ans du gouvernement précédent. En janvier 2003, le Brésil dépensait moins de 7 milliards de reals en programmes sociaux ; aujourd’hui, nous investissons 22 milliards de reals. En juin 2003, lorsqu’a pris fin le Plan agricole pour l’agriculture familiale, le gouvernement avait investi 2,4 milliards de reals. A la fin de cette année, nous disposerons de 9 milliards de reals, dont 8 ont déjà été utilisés par le peuple. De 1998 à 2001, le Brésil n’a pratiquement rien investi dans le tout-à-l’égout et l’assainissement de l’eau. En quarante mois, nous lui avons consacré 9 milliards de reals. 9,3 millions de familles bénéficient du programme Bourse-Famille.

Nous avons approuvé le statut des personnes âgées. Nous avons créé le programme des pharmacies populaires. Aujourd’hui, une personne qui souffre de diabète au Brésil et qui doit prendre de l’insuline ne dépense plus que 13 reals par mois, contre 132 auparavant. Nous avons la plus grande politique de santé dentaire que ce pays ait jamais eue : à la fin de l’année 2006, nous aurons 400 centres de santé dentaire pour des traitements et prothèses que jusqu’ici seule une petite partie de la société pouvait s’offrir. Nous avons porté de 8 à 9 ans le nombre d’années d’études du cycle de base.

Nous avons inauguré cette année 32 écoles techniques, alors que pas une seule n’avait vu le jour depuis 1998. Nous ouvrons 4 nouvelles universités fédérales, et 42 extensions universitaires à l’intérieur du pays. Nous avons lancé le programme ProUni, qui, grâce à des conventions avec les universités privées, transforme un impôt qu’elles nous versent en bourses d’études pour les adolescents des quartiers défavorisés venant de l’enseignement public. En quatorze mois, nous avons ainsi créé 204 000 bourses, dont 40 % pour des gens d’origine africaine et 1 200 indigènes. Pour vous donner une idée de la dimension de ProUni, l’ensemble du système scolaire public à Sao Paulo, qui est le plus gros Etat de notre fédération, regroupe 98 000 étudiants. En quatorze mois, ProUni a permis à 64 000 jeunes de faire des études. En quatorze mois, nous avons créé l’équivalent d’une Unicamp et d’une USP additionnés [université de Campinas et université de Sao Paulo, les deux principaux centres d’enseignement supérieur de l’Etat].

Et en matière de redistribution des terres, avez-vous tenu vos promesses ?

En huit ans de gouvernement, mon prédécesseur a exproprié, au titre de la réforme agraire, 18 millions d’hectares. Moi, en trente-six mois, j’ai exproprié 22 millions. C’est dans le domaine social que nous avons accompli des choses d’une ampleur incommensurable, sachant que nous avions accumulé des siècles de négligence à l’égard de la population pauvre. Toutes les études montrent que la mortalité infantile a diminué, de même que la malnutrition. Le nombre de pauvres a diminué de trois millions. Cela dit, nous avons accompli ce qui est je crois la plus grande conquête de mon gouvernement : à aucun moment dans l’histoire du Brésil l’économie n’a réuni autant de facteurs positifs. Lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, nous n’avions pas de dollars pour financer nos importations. Aujourd’hui, nous avons remboursé le FMI [Fonds monétaire international], nous avons payé le Club de Paris [crédits], nous avons remboursé le moratoire de 1986, et il nous reste encore 61 milliards de dollars de réserves. Notre balance commerciale était déficitaire, elle est aujourd’hui excédentaire. Nos comptes courants étaient déficitaires, ils sont excédentaires. Le Brésil vendait des dollars pour essayer d’en faire baisser le cours, aujourd’hui nous en achetons pour en soutenir le cours. Nous sommes passés de 60 milliards de dollars d’exportations à 120 milliards en trois ans. Les salaires ont augmenté, le salaire minimum a augmenté, l’emploi a augmenté. Pendant quarante mois consécutifs, nous avons eu un indice positif d’emploi au Brésil. Jamais nous n’avons eu une telle quantité de crédit au Brésil, surtout celui destiné aux travailleurs et aux retraités. Lors de ma prise de fonctions, nous n’avions pas assez de dollars pour financer nos importations. C’est pour cela que je suis optimiste.

Beaucoup reste à faire, mais les bases sont consolidées pour que l’on puisse faire beaucoup plus. Vous savez, c’est difficile de gouverner parce qu’à 9 heures du matin entre quelqu’un dans mon bureau pour me dire : "président, il faut valoriser le taux de change, le dollar est très bas". Il y a des gens qui proposent un dollar bon marché pour l’importation et un dollar plus élevé pour l’exportation, un dollar pour l’agriculture et un dollar pour l’industrie... Et moi, qu’est-ce que je leur dis ? D’abord, qu’on ne fait pas une politique économique selon la convenance des uns ou des autres. La politique économique exige un comportement sérieux pour que tout le monde comprenne qu’il y a une normalisation des procédures. Rien n’est plus sûr que le change flottant. Quel est le problème du taux de change flottant ? C’est qu’il fluctue, tantôt vers le bas, tantôt vers le haut. Il y a des gens qui aimeraient qu’il ne fluctue que d’un côté ! C’est là qu’il nous faut être patients, ne pas paniquer face à la "une" des journaux, ne pas se laisser irriter par les discours de l’opposition, compter jusqu’à 10, parfois même jusqu’à 20, et ne pas permettre que la nervosité passagère trouble la sérénité de ceux qui gouvernent. Parce que le Brésil est plein d’histoires fantastiques où une nuit, on annonce des mesures magiques et quelques jours plus tard, le peuple en fait les frais. La magie, ça n’existe pas.

Si les fondements de l’économie sont assainis, le moment n’est-il pas venu de procéder à un saut qualitatif dans la redistribution des revenus ?

Il faut d’abord traiter la politique fiscale très sérieusement. Toute ma vie, j’ai appris que je ne pouvais dépenser que ce que mon salaire me permettait de payer. Au gouvernement, on ne peut dépenser que ce que l’on peut gagner. J’ai hérité d’une très grosse dette que nous essayons de diminuer, tout en respectant un excédent primaire de 4,25 %, parce qu’il est important de montrer à mes créditeurs que je suis responsable et que je paie mes dettes, ce dont je ne démordrai pas. Ensuite, il faut montrer que même avec une politique fiscale dure, on peut mener une politique sociale forte. C’est ce que nous faisons, car il se produit quelque chose que beaucoup de gens ne croyaient pas possible. Pendant des décennies, au Brésil on disait :"il faut croître pour distribuer". Mais nous, nous distribuons pour croître. Des programmes comme Bourse-Famille, comme le crédit populaire, les investissements dans les infrastructures des petites villes, engendrent du développement régional, génèrent des emplois et permettent progressivement d’améliorer les choses.

En ce qui concerne l’économie, les programmes sociaux, l’éducation ou la sécurité publique, il y des convergences entre vos réformes et le Parti social-démocrate brésilien [PSDB, opposition]. Comment expliquer que le PT et le PSDB soient dans des camps opposés, et que vous soyez allié à des petits partis sans véritable consistance politique ?

La proximité entre le PT et le PSDB n’existe pas. Au début, on a prétendu me dire "c’est le même programme, il y a une continuité". S’il y avait eu continuité, l’inflation aurait atteint les 40 %, le risque-pays aurait grimpé. Il n’y a pas de rapport. Il y a certes des points communs avec des partis comme le PSDB ou le PMDB [Parti du mouvement démocratique brésilien, centriste], ou des partis de gauche plus petits. Mais ce que nous avons fait est une petite révolution, car nous avons modifié le cadre de l’économie brésilienne. J’ai même dressé un petit tableau pour montrer ce qui a augmenté ou diminué. Au Brésil, la distribution du revenu, le PIB, la création d’emplois formels, le salaire minimum, la masse salariale, ont augmenté.

L’équilibre fiscal, les augmentations salariales, la stabilité économique, les exportations, les importations, la balance commerciale, la production industrielle, l’épargne interne, le crédit, se sont améliorés. Et qu’est-ce qui a diminué ? L’inégalité sociale, la pauvreté, la faim, la malnutrition, le chômage, l’inflation, la dette extérieure, le dette intérieure, le risque-pays, la vulnérabilité extérieure, les taux d’intérêt, le nombre de faillites, ont diminué. Il n’existe donc pas de comparaison entre ce gouvernement et le précédent. La vérité nue et crue est qu’il y a une révolution silencieuse en cours : l’amélioration de la vie des habitants de ce pays. Les gens mangent davantage. Juste un petit chiffre. Depuis huit ans, le budget du goûter des écoles n’augmentait pas, il était de 13 centimes de real par écolier. Nous l’avons porté à 22 centimes, presque le double. Le 31 décembre, je veux comparer mes quarante-huit mois de gouvernement, en matière de politique sociale ou salariale, avec n’importe quel gouvernement de l’histoire du Brésil.

Le PT a déçu après son arrivée au pouvoir, il a été impliqué dans des scandales de corruption. Quelles leçons en tirez-vous ?

Le PT payera ses errements, c’est inexorable. Mais il faudrait distinguer les erreurs commises, dont la justice se saisira, du crime que les adversaires du PT lui attribuent. Le PT a commis des erreurs. Certaines personnes ont déjà été punies. Ceux qui étaient au gouvernement, je les ai éloignés ou ils sont partis. Le Congrès a tenu une commission parlementaire d’enquête (CPI), qui s’est prononcée sur certaines personnes. Le rapport de la CPI a été transmis au ministère public, qui l’a acheminé vers le pouvoir judiciaire. Je ne suis pas en mesure de dire si les accusations contre ces personnes seront prouvées. Mais je crois que beaucoup d’entre elles seront blanchies. De toute façon, le PT a une tâche immense : récupérer sa raison d’être pour continuer à être un parti puissant. Nous avons déjà vu des affaires de cet ordre au Parti communiste italien, au Parti socialiste français, au PSOE espagnol. Nous devons en tirer les leçons et éviter que des membres du parti commettent ces erreurs à nouveau.

Une dernière question à propos du championnat mondial de football. La sélection brésilienne est-elle une équipe de stars ou une équipe qui va gagner ?

Notre entraîneur a convoqué ce que le Brésil a de mieux. Si on prend en compte juste l’histoire et ce que chaque joueur brésilien peut jouer, il y a une perspective très favorable pour que le Brésil soit à nouveau champion mondial. Mais il ne suffit pas d’avoir la meilleure sélection ou les meilleurs joueurs, car l’histoire montre aussi que des équipes considérées favorites ont été éliminés lors de la première phase : la France et l’Argentine en 2002, le Brésil en 1950, 1982 et 1986. Il y a des moments de l’histoire où les favoris ne gagnent pas. Je dis toujours que si les joueurs brésiliens sont physiquement préparés et psychologiquement motivés - car ce sera la dernière Coupe de beaucoup d’entre eux -, et qu’ils se mettent dans la tête, comme la sélection de 1970, qu’il est important de gagner, que c’est leur dernière opportunité, alors j’estime que nous avons beaucoup de chances. Mais en matière de football, il vaut mieux attendre le début du championnat.

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