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Pierre-François Moreau, philosophe | L’Humanité du 11 juillet 2007

Comment le marché a fait la conquête de l’homme

vendredi 13 juillet 2007 par Pierre-François Moreau

Christian Laval dresse une généalogie historique de l’utilitarisme et décrypte la soumission des rapports humains à la fiction marchande.

L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, par Christian Laval, Éditions Gallimard, 2007, 396 pages, 24,90 euros.

Pour l’idéologie néolibérale, le marché joue un double rôle : il est le centre et la clef de tous les problèmes économiques ; mais en même temps, il constitue un modèle pour tout ce qui est extérieur à l’économie. L’ensemble de la vie humaine semble se réduire à la confrontation d’individus dont chacun est guidé seulement par la recherche de ce qui lui est utile. Sous le discours de la concurrence et du marché, à la fois pour l’étendre et pour le légitimer, c’est donc un point de vue anthropologique qui sert de référence universelle : l’homme est un être d’intérêt et toutes ses activités s’expliquent par le calcul de cet intérêt. Christian Laval entreprend ici à la fois de montrer la logique de cette fiction si efficace et d’en faire l’histoire.

La logique : la société tout entière est ainsi assimilée à un marché, toute dimension symbolique (si importante dans le passé ou dans d’autres civilisations) est déniée, et l’humain est réduit d’un côté à une ressource utile, de l’autre à un sujet calculateur. Dès lors « la liberté individuelle, très particulièrement celle du choix et de la consommation, est soeur de la sujétion économique ». Il s’agit donc bien de donner à cet intérêt individuel valeur de norme, la seule possible et la seule évidente - tout le reste étant déchiffré sous les catégories de l’irrationnel et de la contre-nature, donc destiné à échouer.

L’histoire : toute cette construction est relativement récente ; elle ne remonte en fait pas plus loin que la naissance de la modernité européenne. La plupart des sociétés connues, et l’Europe encore jusqu’à la fin du Moyen Âge, enserraient l’individu dans un réseau de traditions, de systèmes symboliques, de structures du don et de la dette (Mauss l’avait montré) qui limitaient le désir d’enrichissement. C’est depuis la Renaissance que s’est affirmée une nouvelle figure du sujet à travers des étapes aussi diverses que l’analyse janséniste de l’homme déchu, la réhabilitation des « vices » par la Fable des Abeilles de Mandeville, la mécanique sociale de d’Holbach et Helvétius, l’utilitarisme de Bentham. Peu à peu, ce qui était conçu d’abord comme preuve de la corruption devient instrument du bonheur et de la richesse qui en est la condition. On admirera la façon dont l’auteur montre comment des domaines aussi divers que la théorie du langage, l’apologie des passions, la « société de surveillance » sont reliés et éclairés par cette histoire de l’extension de l’intérêt comme forme générale du lien social.

On pourrait certes formuler quelques questions : sur le plan de l’histoire des idées, l’ouvrage sous-estime peut-être la force critique du matérialisme du XVIIIe siècle, malgré ses limites ; en ce qui regarde le rôle de l’individu dans la société moderne, on peut penser que la rupture avec les liens traditionnels est plus émancipatrice qu’aliénante ; du coup la critique du capitalisme finit par sembler ici plus éthique (en termes de « dégradation des rapports humains » et de l’appel à un désir « qui excède les limites du moi ») qu’économique ou politique (d’où la critique de supposées illusions de Marx). Mais cela n’ôte rien à l’importance de l’ouvrage, où il y a beaucoup à apprendre sur la généalogie de l’utilitarisme aujourd’hui dominant et sur les formes complexes qu’il a pu assumer.

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