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L’Humanité | Jean Lojkine * - Le 20 janvier 2007

Comment sauver « l’état providence » ? : Refonder la solidarité universelle

dimanche 21 janvier 2007 par Jean Lojkine
Il faut tout d’abord savoir de quoi l’on parle, car l’État providence est une notion très ambiguë. S’agit-il d’un État « providentiel » qui mettrait en oeuvre une charité publique à l’égard des « exclus » du système capitaliste ? Financé par les salariés actifs définis comme des « privilégiés », ce filet de sécurité minimal représente la conception libérale de l’État providence.

Ou s’agit-il de tout autre chose : d’un socle commun de règles sociales (droit du travail, protection sociale, accords collectifs d’entreprise) et de droits d’accès aux grands services publics qui assurent à tous les ayants droit un certain bien-être et une certaine sécurité de leur avenir (le droit pour chacun de penser son avenir). Il ne s’agit pas alors d’une protection sociale « octroyée » par la classe dominante, à la manière des lois sociales décrétées par Bismarck en même temps qu’il interdisait le Parti social-démocrate et tentait de soudoyer le mouvement ouvrier ; il s’agit, notamment dans le cas de la France, d’acquis des luttes menées par le mouvement ouvrier contre le patronat et les gouvernements de droite dans un rapport de forces politiques alors favorable à la classe ouvrière. La notion ambiguë d’État providence, ou « d’État social » (la notion a été inventée par Bismarck), s’efface alors au profit du concept de solidarité sociale universelle : entre générations, entre actifs et non actifs, entre classes sociales, entre régions et localités sur le territoire national.

L’État social enregistre, exprime alors politiquement un certain rapport de forces entre capital et travail, une avancée sociale majeure pour le salariat capitaliste, notamment en Europe occidentale, dans le cadre de la compétition mondiale entre le camp capitaliste et le camp socialiste (plan Marshall).

Mais ces « acquis » sociaux sont aujourd’hui traversés par de profondes contradictions issues de leurs limites propres et de la pression exercée par le patronat et les gouvernements successifs (notamment depuis la vague néolibérale des années quatre-vingt). Le capital financier cherche à liquider cette protection sociale et à capter l’énorme pactole que représentent ces fonds publics qui échappent encore à la privatisation capitaliste.

Il faut donc partir d’un constat lucide : la mutualisation initiale des caisses de Sécurité sociale, telle que la prévoyait le Conseil national de la Résistance, a été remise en cause par l’étatisation progressive de la Sécurité sociale, vidant ainsi le projet élaboré pendant la Résistance de tout son contenu démocratique (élections des délégués, autogestion des caisses). D’autre part, la protection sociale est de plus en plus minée par la montée des régimes de capitalisation privée qui sapent les principes même de la solidarité nationale. Enfin, même à son apogée, cette protection sociale n’a pu à elle seule venir à bout des deux maux principaux qui minent aujourd’hui le système capitaliste : le chômage massif et la précarisation systématique du salariat. La crise sociale actuelle réclame par conséquent un élargissement de la Sécurité sociale tout au long de la vie, dans toutes les activités du salarié, en liant notamment emploi et formation.

On ne peut donc plus déconnecter État social et État régulateur économique. L’enjeu de la protection sociale renvoie aujourd’hui à une lutte courageuse et assumée du pouvoir politique contre le capitalisme financier spéculatif dont la seule règle est le profit maximum, le rendement des dividendes des actionnaires, au mépris du développement économique du territoire. Ce même capital financier alimente sans cesse les licenciements boursiers, les restructurations permanentes, et fait aujourd’hui pression, via le MEDEF, pour détruire notre droit du travail et précariser systématiquement le salariat.

Isoler l’État social de la sphère économique ce serait donc se condamner à laisser se détruire notre système de solidarité universelle, faute de contraindre les revenus financiers à participer à cette oeuvre de solidarité nationale qu’est notre système de protection sociale.

(*) Derniers ouvrages parus : l’Adieu à la classe moyenne, La Dispute, 2005 ; Nouvelles Luttes de classes, direction avec Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis, PUF, 2006.

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