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Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse, sociologues. | L’Humanité du 25.11.2007

Complexité de la conflictualité du travail

lundi 26 novembre 2007 par Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Baptiste Giraud

Les représentations dominantes sur la conflictualité du travail en France s’appuient, en général, sur deux éléments centraux. Le premier affirme le déclin de la conflictualité sur la base tendancielle du nombre de journées individuelles non travaillées (JINT), depuis le début des années 1980. Le second consiste à pointer les « pics » de conflictualité que constituent les grands mouvements interprofessionnels menés essentiellement dans le secteur public, ce qui permet d’alimenter à la fois la thématique de « l’exception française » et celle de la césure au sein du monde du travail entre salariés du « public » et salariés du « privé ». Les premiers monopoliseraient voire abuseraient de l’arme de la grève quand les seconds auraient disparu de la scène des mouvements revendicatifs, en même temps qu’ils seraient condamnés à être « pris en otage » par l’action du « public ».

Or, ces deux éléments qui structurent les débats médiatiques autour du phénomène de la grève en France, échappent le plus souvent à un véritable examen critique. La réalité de la conflictualité au travail demeure, en fait, largement méconnue.

Si l’intensité des grèves dans les entreprises françaises s’est indéniablement affaiblie au cours des trois dernières décennies, cela ne signifie pas pour autant que les conflits collectifs n’existent plus. Une enquête que nous avons réalisée sur la base de données statistiques collectées par la DARES (Direction de l’animation et de la recherche des études et des statistiques), au ministère de l’Emploi [1] montre au contraire une réalité beaucoup plus complexe de la conflictualité au travail. Le premier apport de l’enquête consiste à ne pas limiter le conflit à la grève de 24 heures, mais à prendre en compte la diversité des modalités d’action présentes dans l’entreprise. En mesurant des formes de conflictualité avec arrêt de travail (la grève de plus de deux jours, de moins de deux jours, les débrayages, la grève perlée) et sans arrêt de travail (grève du zèle, refus d’heures supplémentaires, manifestations, pétition), elle permet de resituer la diversité des pratiques protestataires dans l’entreprise qui, loin de baisser, ont toutes connu une augmentation entre 2002 et 2004, à l’exception de la grève de plus de deux jours. Le deuxième point important de la recherche tient au fait que, même si ce sont surtout les formes sans arrêt de travail qui sont le plus en croissance, les conflits avec arrêt de travail continuent à se développer de façon plus importante dans l’industrie et dans les entreprises où les syndicats sont implantés ; ce qui atteste du maintien d’un certain nombre de traits « anciens » de la conflictualité. Enfin, le troisième apport concerne l’articulation entre les formes individuelles et les formes collectives de la conflictualité : des pratiques comme le refus des heures supplémentaires, l’absentéisme ou le recours aux prud’hommes prennent en effet tout leur sens lorsqu’elles sont mises en relation et qu’elles donnent à comprendre les formes de résistance au quotidien, ordinaire, qui existent en dehors des grands mouvements de grève.

[1] L’enquête porte sur un échantillon de 3 000 établissements de plus de 20 salariés sur l’ensemble des secteurs d’activité à l’exclusion de l’agriculture et des trois fonctions publiques.

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