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Nathalie Brafman | Le Monde du 31.07.07.

Continental : 40 heures ou rien

mardi 31 juillet 2007 par Nathalie Brafman

Impossible de la rater lorsqu’on entre dans le petit village de Clairoix (Oise). Un énorme "Continental" inscrit sur un château d’eau confirme que l’on est arrivé dans l’une des deux usines françaises du quatrième fabricant mondial de pneumatiques, numéro deux en France derrière Michelin.

Dans ces bâtiments, dont une partie a été classée, se joue l’avenir d’environ 1 200 salariés. En septembre, ils devront se prononcer sur le slogan cher au président de la République Nicolas Sarkozy, "travailler plus, pour gagner plus". La direction a négocié le passage à 40 heures hebdomadaires (pauses incluses) contre 37 h 30 actuellement.

Cet accord permettra d’augmenter les salaires d’environ 92 euros par mois - contre neuf vendredis travaillés en plus dans l’année - pour les 650 salariés environ qui travaillent en semaine (lundi au jeudi). Ils conserveront six jours de réduction du temps de travail (RTT) contre quinze actuellement. Pour les "VSD" (vendredi, samedi, dimanche), cet accord se traduira par une baisse du temps de travail puisqu’ils ne travailleront plus que 9 vendredis contre 22 actuellement. Pour maintenir leurs salaires, ils devront rogner sur leurs jours fériés et travailler quatre jours de plus. Cette nouvelle organisation du travail permettra d’embaucher 115 intérimaires.

Si l’accord est signé, il mettra fin à près d’un an d’un bras de fer musclé entre la direction et les syndicats. A l’automne 2006, la direction avait déjà proposé aux salariés de passer aux 40 heures en échange d’une augmentation annuelle de 780 euros bloquée sur un compte d’épargne pendant cinq ans ou 272 euros par an pour seize jours de travail supplémentaire, ainsi que l’embauche de 115 intérimaires d’ici la fin 2007.

En février, devant l’enlisement des négociations, la CFTC exigeait un référendum sous contrôle d’huissier. Le "non" l’emportait de justesse... par seize voix d’écart. Sur les 1 108 inscrits (1 025 votants), 493 (soit 49 %) avaient néanmoins dit "oui" devant le chantage à la fermeture du site, au recrutement d’intérimaires, au blocage de nouvelles machines... par la direction de Clairoix. "Aujourd’hui, les choses ont changé. Avec l’adoption par le Parlement du dispositif allégeant les heures supplémentaires, la direction a pu revoir sa copie. Nous serions idiots de ne pas accepter", confie Antonio Da Costa, élu CFTC et secrétaire du comité d’entreprise.

Cet accord permettra d’économiser 2,1 millions d’euros sur le coût du travail. Pourtant, l’usine ne perd pas d’argent. Ses bénéfices sont importants : en 2006, les salariés ont reçu 2 000 euros au titre de la participation aux bénéfices après 3 000 euros en 2005. Et à Clairoix, le salaire moyen (primes comprises) tourne autour des 2 000 euros bruts par mois.

Mais, en l’espace de quelques années, Cette usine est devenue, dans le groupe Continental, celle ou la fabrication d’un pneu est la plus chère. "L’écart avec les deux sites d’Allemagne, à Korbach et à Aix-la-Chapelle, et celui de Sarreguemines en Moselle est compris entre 20 et 50 centimes par pneu", souligne Louis Forzy, responsable de la production. "Il y a deux ans, on était mieux placé que les Allemands", assure Philippe Bleurvacq, le directeur des ressources humaines. Et si l’on pousse la comparaison avec les centres de fabrication situés dans les pays à bas coûts, comme au Portugal ou en Tchéquie, l’écart peut aller jusqu’à quatre euros. Résultat, l’usine tchèque ne cesse d’augmenter sa production : 20 millions d’unités par an. En comparaison, Clairoix fabriquera 8,3 millions de pneus en 2007.

MESURES DE RÉTORSION

Comment en est-on arrivé là ? En 2005, pour pouvoir rester compétitif, Continental a engagé une vaste réduction de ses coûts. Dans les usines allemandes, les salariés ont accepté de passer aux 40 heures sans compensation salariale. Le site de Stocken qui datait de 1938 a fermé ses portes. Aux Etats-Unis, deux usines (Charlotte en Caroline du Nord et Mayfield dans le Kentucky) ont mis la clé sous la porte. Dans la troisième (Mount Vernon en Virginie), des baisses de salaire ont conduit à une diminution des coûts de 15 %. A Clairoix, les mesures de rétorsion n’ont pas tardé. Devant le refus des salariés d’accepter les premières propositions de la direction, Manfred Wennemer, le PDG du groupe, a annulé tous les investissements prévus.

Ce n’est pas la première fois. En 1994, après un conflit de trois semaines, le groupe allemand avait aussi gelé les investissements... jusqu’en 2001. "A l’époque, la fermeture semblait inéluctable. La nouvelle direction s’est battue mais du coup l’usine a été privée d’investissements", indique Christine Zelus, responsable de la gestion du personnel et de la communication. "Depuis 2003, nous avons reçu entre six et huit millions par an. Mais cela ne suffit pas. L’âge moyen du parc a plus d’une trentaine d’années", reconnaît Louis Forzy. Or, obtenir de nouvelles machines est crucial. Elles permettront de produire des pneus de plus haute technologie, d’améliorer la productivité et de réduire la pénibilité du travail.

Le 13 juillet, M. Wennemer est venu s’exprimer devant les salariés. "Son message a été très clair. Il leur a dit : "Je n’ai pas vocation à fermer ce site, les points forts (capital humain et expérience incontournable) sont là, mais les coûts sont trop élevés." Il a promis que les investissements (ils pourraient se monter entre 35 et 40 millions d’euros pour les trois ans qui viennent) suivraient si l’accord était validé", confie M. Bleurvacq.

Pour la direction, la position de la CFTC, majoritaire de l’entreprise, sera décisive. "Nous allons réunir le personnel à la rentrée et si je sens qu’ils sont vraiment derrière moi, alors je prendrai mes responsabilités et je signerai", assure M. Da Costa. Mais il compte bien jouer sur sa position de première organisation syndicale. "C’est sûr que cela me donne un pouvoir supplémentaire de négociation", concède-t-il. Au moment de signer, il n’est pas impossible qu’il demande un petit plus à la direction : une journée de congé supplémentaire pour les salariés qui ont vingt ans d’ancienneté et une dizaine d’embauches supplémentaires.

Sans l’avouer, plusieurs syndicats estiment que les nouvelles propositions de la direction sont plutôt favorables. La CGT serait même soulagée si la CFTC signait en premier. Piercing dans la cloison nasale, physique à la François Hadji-Lazaro, le fondateur du groupe de rock Les garçons bouchers, Didier Bernard, élu CGT, reconnaît "être mal à l’aise". "Aujourd’hui, on ne peut pas dire aux salariés que cette deuxième copie est crapuleuse. On est bien conscient que la direction nous a tendu la main. On est coincé. Si la CFTC signe, on ne s’opposera pas", lâche-t-il.

Reste une interrogation : une fois passée aux 40 heures, l’usine de Clairoix sera-t-elle définitivement sauvée ? Sur les huit millions de pneus produits en 2006, 80 % ont été exportés essentiellement au Mexique, en Europe du Nord et de l’Est. "La direction ne préférera-t-elle pas un jour produire là où les pneus sont consommés ?", s’interroge M. Bernard.

"Emmener des pneus jusqu’à Berlin ou jusqu’en Pologne, c’est cher, reconnaît Louis Forzy. Il y a un vrai risque qu’un jour, une partie de notre production parte dans les pays à bas coûts de production. D’autant que les prix des pneus baissent de 3 % à 4 % tous les ans." Premier employeur privé de la région de Compiègne, Clairoix est en train d’écrire deux histoires très opposées. L’une peut lui permettre d’avoir un avenir, l’autre la conduit à un déclin progressif. Les salariés ne maîtrisent pas totalement leur destin.

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