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Thomas Lemahieu | L’Humanité du 26 février 2007

Contre Power 8, les salariés préparent la « guerre »

lundi 26 février 2007 par Thomas Le mahieu
À Nantes et à Saint-Nazaire, l’inquiétude est très vive. Avec les tensions franco-allemandes sur la répartition des charges de travail, les salariés craignent d’être les « dindons de la farce ».

Mortifère suspense : à Nantes et, peut-être plus encore, à Saint-Nazaire, les milliers de salariés d’Airbus - 4 000 employés sous statut, 2 000 sous— traitants et intérimaires et 10 000 emplois induits supplémentaires - n’y tiennent plus de ne pas savoir à quoi s’en tenir. En proie aux rumeurs insistantes de transfert en Allemagne de leur production majeure - le caisson central des avions -, de suppressions d’emplois, d’externalisations, voire de fermeture d’un des sites, ils en sont réduits à traquer les indices. Et ils ne tombent que sur les mauvais présages d’une catastrophe au futur proche. « Il y a des petits détails qui, mis bout à bout, inquiètent tout le monde, relève Christian Caillé, délégué CGT à « l’usine-ville », l’un des deux sites Airbus de Saint-Nazaire, juste à côté des Chantiers navals. Comme, avec la loi, on n’a plus le droit de fumer dans les ateliers et qu’on doit sortir, la direction nous a promis des petites guérites pour s’abriter, mais on ne les voit pas venir. Idem avec les prestataires de services, comme la société de nettoyage : on constate que nos dirigeants ne s’emmerdent plus à lancer des appels d’offres et reconduisent les contrats, comme si, de toute façon, on était dans le provisoire... »

À l’intérieur des sites en Loire-Atlantique qui, avec le pré-assemblage des tronçons centraux du fuselage des avions de toute la gamme Airbus, demeurent incontournables dans la chaîne de fabrication, les salariés continuent de bosser, mais ils ont le moral dans les chaussettes. « La tension monte chez nous, confirme Jean-Louis Belliot, représentant CFDT à Saint-Nazaire. C’est une situation très malsaine pour la motivation des salariés et il faut en sortir vite. » Louis Le Saux, élu CGT au comité d’entreprise (CE) d’Airbus Nantes, précise : « Les gars ne parlent que des menaces pour l’avenir des sites et des emplois, c’est sûr. Ils sont démotivés, c’est vrai... Mais, pour le moment, le travail continue parce qu’on a, et c’est bien le paradoxe, des carnets de commandes pleins à rabord et des avions à faire... »

Périodes de recherche et développement compressées à l’extrême, gel des embauches et non-reconduction des intérimaires, perspective de milliers d’emplois supprimés, programme visant à externaliser à brève échéance 50 % de la charge de travail, avec une prédilection pour les délocalisations vers les pays à bas coûts, etc. Selon les syndicats, les déboires actuels d’Airbus sont largement, voire exclusivement, imputables aux « exigences de la rentabilité financière » : « Il n’y a pas besoin de savoir lire dans une boule de cristal pour comprendre que ce sont ces exigences-là que les - actionnaires privilégient au - détriment du développement technologique », fustige Patrice Bernard, délégué CGT à Nantes. « Les enjeux de cette restructuration sont énormes, insiste Yvonnick Dréno, secrétaire de FO, le syndicat majoritaire avec la CFTC et la CGC à Saint-Nazaire comme dans le reste du groupe Airbus. Il s’agit de la réorganisation du groupe pour les années à venir... Si les Allemands obtiennent les tronçons centraux des avions, on arrache le coeur à Saint-Nazaire et à Nantes. »

Dans ce contexte de concurrence à l’intérieur du groupe, encore avivée par l’annonce, la semaine dernière, du report de la présentation de Power 8 et par les tractactions surprises sur le découpage industriel de l’A350, les organisations syndicales françaises peinent encore à dégager des pistes communes avec leurs cousins d’outre-Rhin. « On a tendance à se retirer sur nos intérêts particuliers parce que c’est vital, admet Yvonnick Dréno (FO), mais à nous d’être suffisamment intelligents pour réunir les Français et les Allemands en cas de coup dur. » Délégué syndical central CFDT, basé à Nantes, Pierre-Henri Coat préconise une « synergie à la française » : « Côté allemand, on observe une dynamique très forte qui rassemble les syndicats, les patrons et les politiques, argue-t-il. Nous pensons qu’il faut les imiter. Nous ne sommes pas du tout contre nos collègues allemands, mais la France doit aussi réagir, faute de quoi nous allons

être les dindons de la farce... » De son côté, Patrice Bernard (CGT) récuse vertement l’idée de « rentrer dans une guéguerre nationaliste » et - interroge : « Est-ce les exigences allemandes sont exorbitantes ou est-ce que ce sont les exigences des actionnaires qui le sont ? Derrière la - préparation psychologique qu’on nous sert avec le principe d’"équité", on voit bien qu’en fait on démolit l’aéronautique de tous les côtés. Si on affaiblit en Allemagne ou en France, on affaiblit tout l’édifice d’Airbus ! »

Traditionnellement très tempéré chez Airbus, le climat social se dérègle. Début février, le premier débrayage d’une heure contre Power 8 a été massivement suivi par les salariés. Et, en cas de « pépin » dans la restructuration, « ça va chauffer », promettent en choeur les syndicats. « À Toulouse, ils se prennent un peu pour le centre du monde, estime Christian Brizais, délégué CFDT à Nantes, et, s’il devait y avoir un coup de Trafalgar, ça risque de tomber sur nous, mais on ne se laissera pas faire. » Yvonnick Dréno (FO) appuie : « Toulouse et Hambourg se font la guerre, j’ai peur que Méaulte, Nantes et Saint-Nazaire ne récoltent les balles perdues. On ne laissera pas crever nos sites. Je n’ai pas de mots, ça va être la guerre. » Entre leurs mains, les salariés d’Airbus en Loire-Atlantique disposent d’une arme de dissuasion massive : « Demain si on bloque le deuxième site de Saint-Nazaire, à Gron, il n’y a plus d’avions qui sortiront nulle part, promet Christian Caillé (CGT). C’est un passage obligé et on est sur une cadence de production de 34 avions par mois. Ça va se sentir si on arrête tout. »


À Méaulte, la crainte aussi

Comme sur les autres sites d’Airbus, l’inquiétude est très vive parmi les 2 000 salariés de l’usine de sous-assemblage des pointes d’avion et postes de pilotage à Méaulte (Somme). Depuis quelques semaines, d’après les « fuites » qui s’étalent dans la presse, ce site se retrouve au premier rang de ceux qui seraient menacés d’externalisation. Mais, pour l’heure, tant que le pire n’est pas sûr, FO, largement majoritaire, n’entend pas lancer de mouvement. « Ce sont des rumeurs qu’on ne comprend pas du tout, indiquait, la semaine dernière, Claude Cliquet, délégué FO. Des informations filtrent et le problème, c’est qu’il n’y a pas de démenti du PDG. Nous avons un principe, c’est que tant que le PDG n’a rien annoncé, nous ne partons pas à l’affrontement. J’ose espérer qu’avec le président Gallois la raison l’emportera. » Ce lundi matin, par l’intermédiaire d’un tract distribué aux salariés, la CGT devrait lancer une interpellation à toutes les organisations syndicales. « Il est temps de passer à l’action, on ne freine pas une fois qu’on est arrivé dans le mur, insiste Patrice Pays, délégué CGT. Les salariés nous demandent de partir dans un mouvement fort. Ils ne veulent plus de grèves d’une heure qui font rigoler notre direction. Ils seraient prêts à bloquer la production, à condition que toutes les organisations syndicales se rassemblent. On doit faire quelque chose pour empêcher le désastre. »

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