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Propos recueillis par Lenaïg Bredoux, Fanny Doumayrou, Thomas Lemahieu, Françoise Escarpit, Philippe Jérôme, Pierre-Henri Lab, Marc Leras, Alain Raynal, Anne-Sophie Stamane, Ludovic Tomas paru dans L’Humanité du 5 avril 2006

Contre le CPE : Une génération se rebelle

mercredi 5 avril 2006 par Pierre-Henri Lab, Thomas Le mahieu, Philippe Jérôme, Alain Raynal, Fanny Doumayrou, Lénaïg Bredoux, Marc Leras, Anne-Sophie Stamane , Ludovic Tomas, Françoise Escarpit
Paroles . Ils ont moins de trente ans, ils sont étudiants, lycéens, salariés, parfois les deux. Ils savent ce qu’est la précarité et crient leur refus d’une vie gâchée par l’incertitude du lendemain.

« Cela peut aller très très loin » Élodée, élève en première, dix-sept ans, Nice.

« Jeudi dernier 81,4 % des élèves de mon lycée ont voté pour le blocus et pour des actions contre le CPE. Cela donne le moral : je suis vraiment motivée pour continuer jusqu’à la victoire. Il faut que le gouvernement réagisse un peu mieux et ne nous prenne pas pour des imbéciles, parce que sinon ça va vraiment péter. Cela fait trois semaines que le mouvement a démarré dans mon lycée, mais je ne suis pas fatiguée. Les journées sont bien occupées, surtout à - discuter et pour ce qui me concerne, à commencer à - réviser mon bac de français. Le bac blanc a été reporté à une date ultérieure ce qui nous laisse l’esprit tranquille pour continuer la lutte. Et cela peut aller à mon avis très très loin. »

« Le CPE est un CDD de plus » Dorothée, infirmière en psychiatrie, vingt-six ans, Saint-Étienne.

« Je n’ai pas manifesté la semaine dernière, mais les idées étaient là. Cette fois, je trouve que le gouvernement pousse le bouchon trop loin. Il refuse de - réfléchir à ce que lui dit l’opinion publique. C’est inadmissible. Nous sommes en démocratie, et si le peuple rejette une loi, alors c’est que cette loi est à revoir. Pour moi, le CPE est un CDD de plus. Il fait - partie d’une logique multiplication des contrats précaires. Difficile pour moi d’avoir une idée précise de cette évolution, car je bénéficie du statut de fonctionnaire, et que j’ai été embauchée dès la fin de mes études. Mais je perçois bien la flambée du CAC 40, la baisse du pouvoir d’achat, la précarisation des statuts. Je ne vois pas précisément comment les choses pourraient changer, mais je souhaiterais que cela change. »

« Soumis à une pression terrible »Alexandre, étudiant en biologie, vingt et un ans, Nice.

« Dans ma fac des sciences une majorité d’étudiants a voté, à bulletins secrets, contre le CPE mais aussi contre un blocage, même symbolique du campus Valrose, ce qui fait que les cours continuent mais que nous sommes quand même aux manifs. Cette contradiction s’explique : on a peur de deux choses, la récupération politique et rater le diplôme. On a le nez dans le guidon des études et on est soumis à une pression terrible : il y a peu de débouchés, même dans les métiers scientifiques, alors il faut être le meilleur. En plus, les programmes semestriels sont maintenant inspirés par les industries (de la parfumerie, par exemple en biologie - végétale), c’est-à-dire par nos éventuels futurs employeurs. C’est contre cette pression que je me révolte avec de plus en plus de mes camarades d’amphi. C’est un mouvement de fond face - auquel Chirac se montre - irresponsable. Pour gagner le bras de fer qu’on nous - impose de continuer il nous faudra concilier partiels- anticipés lundi prochain, - vacances et poursuite de la - mobilisation. »

« Une suite de petits boulots » Christophe, en CDD, vingt-trois ans, Marseille.

« J’ai arrêté l’école en troisième et j’ai fait tous les contrats qui existent : stages, apprentissage, CDD, intérim... Ma vie professionnelle n’est qu’une suite de petits boulots. Je sais que le CPE, c’est pour ma pomme. Avec ça, déjà que c’est dur de se loger, va te prendre un appart ! Personne ne loue à des gens comme moi. Je suis dans le mouvement depuis le - début, et je me suis beaucoup rapproché des étudiants en grève, un milieu que je ne connaissais pas. Dans cette masse, je me sens plus fort, même si le gouvernement ne nous écoute pas, on est tous ensemble à lutter pour nos droits. Qu’est-ce qui va se passer après ? C’est la vraie question. Parce que derrière le CPE, il y a le CNE qui est passé sans broncher. Je ne l’ai pas testé celui-là, mais j’ai bien peur qu’il me pende au nez. C’est toute la précarité du travail et de la jeunesse qu’il faut remettre en cause. Aujourd’hui, on est assez fort pour ça, il ne faut pas louper l’occasion. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas l’espoir au coeur comme ça. Ce serait dommage de tout gâcher, ne lâchons rien. »

« Un métier très peu reconnu » Fanny, salariée dans un centre d’appel, vingt-neuf ans, Rennes.

« Tout le monde se sent concerné mais tout le monde ne peut pas faire grève. Chez nous, par exemple, sur 200 salariés, nous sommes une petite dizaine à débrayer aujourd’hui. C’est sans doute peu, mais nous avons de petites paies. Beaucoup ne peuvent pas se permettre de perdre du salaire. Les femmes seules ont des foyers à nourrir, les étudiants ont des études à payer et beaucoup d’entre nous ont des contrats précaires. Par contre, tout le monde se sent concerné. Nos employeurs vont privilégier le CPE, c’est évident. Ils veulent faire ce qu’ils veulent des salariés. Aujourd’hui déjà, notre métier est très peu reconnu. On doit prendre de plus en plus d’appels, ceux-ci doivent être de plus en plus courts. Le travail est tellement pénible, les horaires tellement contraignants, avec un turn-over très important. Les centres d’appel sont la nouvelle usine, une usine mentale. »

« Un peu plus dans les poches des patrons » Yoann, ancien intérimaire chez Renault, vingt-six ans, Douai.

« Je suis au chômage - depuis six mois. J’ai travaillé en Intérim chez Renault au moment du lancement de la nouvelle gamme de Scénic. Petit à petit, les ventes se sont tassées et les non-renouvellements de contrats ont augmenté. Aujourd’hui, il doit rester moins de 300 intérimaires. J’ai une petite fille de deux ans. Ma copine est au chômage. Heureusement que les parents sont là. Sans leur aide : pas de logement, pas de prêt pour acheter une voiture. Je suis contre le CPE. Au moins quand tu es intérimaire, tu sais que ton contrat dure six mois ou un an. Voir jusqu’à dix-huit mois. Avec le CPE, tu n’as même pas cette visibilité-là. Un matin, tu vas travailler et le soir tu es au chômage. Dans l’automobile, "les vieux" sont usés par le travail. Ils rêvent tous de se barrer avant l’âge pour profiter un peu de la retraite. Et nous les jeunes, nous restons bloqués à l’entrée de l’usine alors que nous voulons travailler. Le CPE ne créera pas d’emploi. Il permettra juste au patron de s’en mettre un peu plus dans les poches. Plutôt que le CPE, il faudrait une loi pour permettre aux anciens de partir et obliger les patrons à les remplacer par des jeunes en CDI. »

« Aujourd’hui, il n’y a plus d’embauche » Martine, technicienne à la SNECMA, vingt-neuf ans, Bordeaux.

« À la SNECMA, on fabrique, entre autres, des moteurs de fusée pour la Direction générale de l’armée (DGA) et le Centre national d’études spatiales (CNES). Moi, j’ai eu de la chance. J’ai été embauchée en CDI à vingt ans. Aujourd’hui, il n’y a plus d’embauche. Que des précaires et des intérimaires. C’est pour cela que je suis dans la rue. L’État, la DGA se désengage et les départs à la retraite sont compensés par la sous-traitance d’intérimaires. Pas seulement des employés d’entretien comme on le croit, mais du personnel diplômé. Demain, "ils" prendront des ingénieurs en CPE ou en CNE ! C’est préjudiciable à l’entreprise, à la qualité du travail, à la sécurité... »

« Des futurs salariés déconsidérés » Jessica, BEP agricole dix-sept ans, Mane (Haute-Garonne).

« Avec les copines, nous manifestons pour dire notre crainte de nous retrouver sans rien après le BEP. Des jeunes avec bac + 3 sont maintenant embauchées pour cette activité. Que vaut alors le BEP ? Ils veulent nous mettre en concurrence entre jeunes. C’est déjà dur de trouver du travail, alors si on nous - embauche avec un CPE, on ne sera jamais considérées comme les autres salariés. Rien d’enthousiasmant n’est proposé à notre génération. On a volontairement choisi cette formation en alternance pour apprendre le métier sur le terrain. Raison de plus pour refuser ensuite un CPE qui, selon eux, nous donnerait de l’expérience. Avec trois CAP, pâtissier, boulanger, puis cuisinier, mon copain, âgé de vingt-cinq ans, est aujourd’hui en recherche d’emploi. Il a travaillé chez de nombreux employeurs qui ne lui payaient pas les heures supplémentaires. Je rêve tout simplement de trouver du travail, bien payé, et sans être tous les jours exploitée. »


À Grenoble, les jeunes ne sont pas prêts à se dégonfler

À l’image de la mobilisation dans tout le pays, les étudiants et lycéens de la région grenobloise sont descendus dans la rue par dizaine de milliers.

Grenoble, envoyé spécial.

« Comment perdre les élections ? » À cette question posée sur une banderole, les jeunes grenoblois y ont répondu en descendant par dizaines de milliers dans la rue. Dans la capitale des Alpes, ils n’hésitent pas à parler de victoire. Pas encore sur le CPE mais sur leur crainte de voir le mouvement s’effriter après le tour de passe-passe de Jacques Chirac. « Les effets d’annonce auraient pu avoir des conséquences négatives sur la mobilisation », reconnaît Aurélia, en troisième année de droit et militante à l’UNEF. Au contraire, à peine l’allocution du chef de l’État, vendredi soir, une manifestation spontanée a réuni plus d’un millier de personnes. Lycéens, étudiants, hier matin, étaient autant voire plus nombreux dans la rue que lors du défilé de mardi dernier. « Les jeunes ne sont pas idiots. Ils ne se laissent pas manipuler. Il y a énormément de juristes parmi nous. Ils ont démasqué la tactique du gouvernement », explique Aurélia. Pour Jean-Baptiste, la promulgation de la loi sur l’égalité des chances est une grosse déception, mais pas vraiment une surprise.

« On est prêt à tenir jusqu’au retrait non seulement du CPE, mais de l’ensemble de la loi », affirme cet étudiant en deuxième année d’histoire. Un durcissement de position que ce militant de la Fédération syndicale étudiante impute au gouvernement qui « bafoue la démocratie » et ne fera que proposer un « CPE maquillé ». « Plus le gouvernement refuse de nous écouter, plus le mouvement risque de se radicaliser. On ne sait pas ce qu’il peut se passer », estime Jean-Baptiste. Après plusieurs semaines de lutte, les trois universités grenobloises sont toujours bloquées. Mais aussi les BTS, IUT et écoles d’ingénieurs. Du côté des lycées, la situation fluctue, mais les établissements les plus importants de la ville n’ont pas lâché prise. Dans les facs, les AG non plus n’ont pas dégonflé : « entre 4 000 et 6 000 mille participants », raconte Aurélia. Et les débats sur le blocage sont beaucoup moins houleux qu’auparavant. « On a organisé des votes avec carte d’étudiant. Les anti-blocage sont ultra-minoritaires. Aujourd’hui, ils ne représentent que les pro-CPE. Ils ne sont plus crédibles, d’autant plus que des négociations vont s’ouvrir avec l’administration pour l’aménagement des examens », conclut-elle.

Ludovic Tomas


Le non de la capitale au CPE

À Paris, les lycéens ont pris la tête de 700 000 manifestants. Les salariés du privé étaient plus nombreux que le 28 mars.

Détournant l’expression pour le moins relâchée, attribuée ces derniers jours au premier ministre par un éditorialiste, un petit panneau fait à la main synthétise sans doute l’opinion majoritaire des 700 000 manifestants parisiens (autant que la semaine dernière) : « Villepin, la France, ça la démange entre les orteils, il faut qu’elle te donne un grand coup de pied au cul ! » Chirac, le gouvernement et la majorité manoeuvrent et, dans les rues de Paris, entre République et place d’Italie, avec le concours des lycéens aux avant-postes cette fois-ci devant les étudiants et les salariés, l’imagination prend le pouvoir : « Promulgation abracadabrantesque : nettoyons la Chiracaille au Karcher ! » Pour Sophie, étudiante à Tolbiac, « on ne va pas s’arrêter là : lundi, nous avons voté la reconduction du blocage, les atermoiements de toute la droite nous galvanisent... ».

Derrière les jeunes lycéens et étudiants qui manifestent souvent avec leurs parents ou leurs professeurs, en queue de cortège, les salariés sont aussi nombreux que mardi dernier, et certains syndicalistes font même état d’une meilleure mobilisation, la prise de conscience faisant son chemin petit à petit. « Après la manifestation de mardi dernier, les discussions avec les ouvriers étaient plus faciles, et ils ont été plus nombreux à nous dire qu’ils allaient venir aujourd’hui », explique Rodolphe Feger, de la CGT de Citroën-Aulnay, où plus de cent salariés ont suivi le débrayage la semaine dernière. « Nous nous sentons pleinement concernés puisque nous connaissons déjà une forme de CPE avec les 2 000 intérimaires sur le site, souligne Pascal Quadrubbi, de la CGT de Renault-Flins. Les salariés de SNECMA Corbeil sont venus à deux cent, un peu plus nombreux que la semaine dernière, d’après Jean-Jacques Ehrel de la CGT, « peut-être parce qu’ils sont conscients que cette manif-là, il ne fallait pas la rater ».

Fanny Doumayrou et Thomas Lemahieu


Les Stéphanois mettent le paquet

Les manifestants sont venus plus nombreux que la semaine dernière pour exiger le retrait du CPE.

Saint-Étienne (Loire), envoyée spéciale.

Un peu à l’écart du cortège, sur la place Jean-Jaurès inondée de soleil, une femme se penche sur sa poussette. « Retrait, retrait du CPE ! », souffle-t-elle avec application à ses deux enfants en bas âge, dix-huit mois maximum, espérant les entendre répéter. Plus loin, le défilé est contraint de s’arrêter : la place de la mairie est saturée. Les étudiants et les lycéens, premiers arrivés, se sont serrés sur les marches de l’hôtel de ville. Les portes vitrées du bâtiment sont maculées de blanc.

Sans les chiffres, difficile d’être catégorique, mais, à vue de nez, « c’est mieux que la dernière fois », juge un manifestant, autocollant CGT sur le gilet jaune fluo. Il y a huit jours, 30 000 personnes ont manifesté à Saint-Étienne, 25 000 à Roanne, à 80 kilomètres de là. « J’ai l’impression qu’il y a moins de jeunes et plus de salariés », estime Adeline Quito, secrétaire de la CGT du centre hospitalier universitaire (CHU) de Saint-Étienne. « Je vois beaucoup de nouvelles têtes », constate Michel Reynaud, son collègue, secrétaire adjoint du syndicat. « Certains étudiants ont été encore plus remontés après l’intervention du chef de l’État de vendredi », souligne Emmanuel Rouanet, président de l’UNEF Saint-Étienne. Caroline, lycéenne, confirme : « Chirac, ce qu’il a dit, c’était très confus, alors ce que je retiens, c’est qu’il a promulgué la loi et que le CPE est maintenant applicable », s’écrie-t-elle. « Les déclarations du gouvernement sont paradoxales. Comment peut-on faire voter une loi et suspendre son application ? », s’interroge également une femme qui travaille à l’université. « J’ai le sentiment qu’ils sont plus dans des logiques électorales que dans l’idée d’un vrai progrès social. Alors, de mon point de vue, il n’y a toujours qu’une solution : le retrait total du CPE et un débat national sur l’emploi et les conditions de travail. »

« Le gouvernement a compris qu’il y avait un réel problème », reprend Emmanuel Rouanet. « Mais la solution n’est pas du tout à la hauteur du malaise exprimé. On nous propose des négociations dont l’issue est déjà connue. C’est se foutre de notre gueule. En plus, les jeunes sont dans une optique plus large que le CPE. Ils veulent qu’on parle du nombre de postes d’enseignants mis au concours, de la précarité, de la loi sur l’égalité des chances dans sa globalité. » Comme en écho, les manifestants entonnent un de leurs succès : « Plus de postes au CAPES, on veut pas être CRS. »

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