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Un article de Sébastien Ganet paru dans l’Humanité du 29 octobre 2005

Court-jus sur les marchés financiers

samedi 29 octobre 2005 par Sébastien Ganet
Une fois cotée en Bourse, EDF devra dégager des liquidités pour ses actionnaires. Le service public de l’électricité serait alors étranglé par les exigences de la rentabilité financière.

Peut-on rendre l’exploitation d’une centrale nucléaire dépendante du cours de l’action ? Voilà une manière à peine détournée pour évoquer la privatisation d’EDF. En décidant de soumettre l’entreprise d’électricité à la cotation au plus tard le 21 novembre, entre 29,50 et 34,10 euros l’action sur 15 % du capital, le gouvernement la rend dépendante des fluctuations erratiques des cours financiers. Une fois sur le marché, le capital d’EDF devra répondre à des exigences de rentabilité telles que les investissements de long terme pourraient ne plus être couverts. Les 40 milliards d’investissements annoncés d’ici 2010 ne peuvent d’ailleurs faire illusion puisqu’ils auraient eu lieu, même sans privatisation.

L’objectif de dégager suffisamment de « cash » supplante, avec l’introduction

en Bourse, celui de la couverture des besoins énergétiques. Le « free cash-flow », terminologie comptable anglo-saxonne, représente la liquidité, la « trésorerie » tout de suite disponible, immédiatement utilisable. C’est l’un des indicateurs les plus regardés par les analystes financiers. De son niveau dépend celui des dividendes versés aux actionnaires. Bref, une entreprise attractive en Bourse est une entreprise dans laquelle le « cash » coule à flots. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir le site EDF sur Internet, en particulier dans la rubrique « structure financière du groupe ». Le premier commentaire que l’on y trouve est : « Les résultats 2004 se caractérisent par une forte génération de cash-flow. » Les dirigeants de l’opérateur historique, à la veille de la privatisation, se targuent d’avoir dégagé 9 milliards d’euros de « cash-flow » l’année dernière, soit 11 % de plus qu’en 2003.

D’année en année, l’entreprise devra dégager toujours plus de trésorerie, au risque voir son accès aux financements se restreindre. En cas contraire, la sanction serait directe. Si l’opérateur historique n’était, de ce point de vue,

pas suffisamment attractif, le cours de son action tomberait et les intervenants financiers (fonds d’investissements, compagnies d’assurance, fonds de placements, etc.) bouderaient les titres émis par EDF pour financer ses projets. Une telle situation reflète le fonctionnement même du marché des « actions », divisé en deux compartiments. Le marché « primaire » des actions est celui où les groupes émettent de nouveaux titres pour « lever » du capital et trouver ainsi de nouveaux financements. Les conditions d’émission sur ce premier marché dépendent directement de l’évolution du marché d’actions dit « secondaire », c’est-à-dire là où s’échangent les titres déjà émis. L’un des indices phares du marché « secondaire » est le CAC 40. Les actions des quarante plus grosses sociétés françaises cotées s’y échangent plusieurs fois par jour et leurs cours varient en fonction de l’offre et de la demande. Ainsi, plus le cours de l’action EDF sera bas sur le marché « secondaire », plus l’entreprise aura de difficultés à trouver des financeurs quand elle émettra de nouvelles actions sur le marché « primaire ».

Typiquement, c’est ce qui s’est passé pour France Télécom en 2002. L’entreprise, criblée de dettes (70 milliards d’euros, la plus grosse dette financière de tous les temps !), ne générait plus assez de trésorerie après avoir racheté à tour de bras des filiales en Europe. Les intervenants du marché financier ont revendu en masse. Le cours de son action sur le marché « secondaire » était tellement bas (de 150 euros en décembre 2000 à 6 euros en septembre 2002) que l’opérateur de télécommunications ne trouvait plus d’« investisseurs » pour acheter ses titres sur le marché « primaire ». On se souvient de la suite. L’État a dû voler au secours du groupe avec l’aide de son bras financier, la Caisse des dépôts. L’année suivante, en 2003, pour rassurer les investisseurs en Bourse, France Télécom a engagé un plan de restructuration (« Plan TOP Ambition 2005 ») avec à la clé 30 000 suppressions d’emplois et des coupes énormes dans les investissements. Dans des conditions où les exigences de rendement sont toujours plus démesurées, une centrale nucléaire n’est pas plus compatible avec le fonctionnement des marchés financiers qu’un réseau de télécommunications.

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