Liste des auteurs

Sonya FAURE | Libération le 12 janvier 2007

Dans le commerce, après l’heure c’est encore l’heure

vendredi 12 janvier 2007 par Sonya FAURE

« A une époque, les salariés venaient nous voir pour se plaindre de travailler le dimanche, soupire Philippe Bellanger, de la CFDT du Printemps Haussmann. Aujourd’hui, ils nous disent : "Je vais pas m’en sortir : le directeur ne veut pas me faire travailler un quatrième dimanche ce mois-ci." » C’est ce que la plupart des employeurs du commerce appellent le volontariat. « Mais le volontariat, ça n’existe pas, assène Olivier Guivarch de la CFDT. Quand on touche le Smic, pas question de refuser de travailler un dimanche ou en nocturne. »

Dimanche et jours fériés travaillés, nocturnes plus tardives [1] ouvertures matinales pour les soldes... Dernière opération en date, montée en hâte et sans concertation avec les partenaires sociaux par la chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP) et l’office de tourisme, avec le soutien de la mairie de Paris : la nuit des soldes, hier soir, devait encourager les commerces à ouvrir jusqu’à 22 heures. Problème : les organisateurs ont oublié que pour faire nocturne, il fallait tenter de conclure un accord avec les syndicats et demander une autorisation à la direction départementale du travail, ce qui rend la plupart de ces nocturnes totalement illégales. « Nos équipes sillonneront Paris, nous poursuivrons en justice les commerces qui feront nocturne sans en avoir demandé l’autorisation », prévenait, hier matin, Olivier Guivarch.

Zones touristiques. Côté employeur, on veut s’adapter aux nouvelles habitudes de consommation. « De plus en plus de Français veulent pouvoir faire leurs courses en famille le dimanche, assure Geneviève Roy, présidente de la CCIP. Nous devons faire face à la concurrence de l’Internet où l’on peut s’acheter des fleurs en pleine nuit... »

Aujourd’hui, un employeur ne peut ouvrir plus de cinq dimanches par an. La CCIP veut assouplir cette réglementation, notamment dans les zones touristiques, comme les Champs-Elysées. En période de soldes, le Printemps Haussmann accueille 100 000 personnes par jour. Pour faire mieux, le magasin a décidé d’ouvrir ses portes plus tôt et de les fermer plus tard. « Les années passées, ça nous a permis d’augmenter notre chiffre d’affaires, assure Didier Lalance, directeur du grand magasin. Ce n’est pas la seule raison : vu les horaires de bureau, la plupart de nos clients n’ont que le samedi pour profiter des soldes. L’ouverture matinale et la nocturne permettent de désengorger nos allées le week-end. »

« L’argument économique ne tient pas, estime au contraire Olivier Guivarch. Les Français ont un budget à dépenser, qu’ils achètent à 8 heures du matin ou à 22 heures, ils ne le dépasseront pas. Seul intérêt pour un employeur : concurrencer de manière déloyale son voisin, comme dans certaines zones commerciales de banlieue. J’ouvre le dimanche et je gagne des parts de marché. »

« Récompenses ». Beaucoup d’employés du commerce sont des femmes, souvent à temps partiel. « Les augmentations collectives se font plus rares, au profit des primes et des augmentations individuelles qui permettent de récompenser ceux qui acceptent les contraintes , estime Patricia Virfolet, de la CFDT Monoprix. L’enseigne a ouvert dix Daily Monop’ (magasins ouverts jusqu’à minuit) depuis 2003 et en prévoit une vingtaine de nouveaux en 2007. « Chez Morgan, lors des entretiens d’embauche, on demande au candidat s’il est prêt à travailler le dimanche », rapporte Olivier Guivarch. Autant éviter de dire qu’on aime trop les balades en forêt.


« Les clients réagissent bien »

Au Printemps Haussmann, la grève était surtout « médiatique ».

Elle a une pancarte pendue autour du cou. « Conseillère de beauté. Temps partiel, salaire net : 900 euros par mois. Un enfant. » Un client croise un groupe de salariés : « Battez-vous ! Des salaires si bas... Quand je pense à l’argent que votre patron a investi à Venise... » Environ 500 manifestants étaient venus soutenir le débrayage des employés du Printemps Haussmann, mercredi, contre les extensions horaires. Mais sur le bitume, derrière les délégués syndicaux, les caissières et vendeuses du Printemps n’étaient pas nombreuses.

Acheteuses fiévreuses. « C’était avant tout une opération médiatique pour expliquer aux citoyens que les extensions horaires des ouvertures des magasins ont des conséquences sur la vie sociale des salariés », nuance Olivier Guivarch de la CFDT. Marcelle Roho, déléguée centrale CFDT, a beau hurler dans le haut-parleur, la plupart des acheteuses fiévreuses venues s’arracher des jupes à ­ 50 % ne l’entendront pas. Le piquet de grève s’est discrètement placé devant une entrée de côté. Comme si on avait peur de gêner la clientèle. « Les clients réagissent bien car on n’a pas fermé le magasin, explique, soulagée, une militante CFDT. C’est un peu égoïste, mais aujourd’hui, ils nous disent quand même qu’ils sont de tout coeur avec nous. » Dans le commerce, le taux de syndicalisation est estimé aux alentours de 2 %. Et difficile de se priver d’une heure de salaire pour débrayer. « Mercredi, il y a eu des pressions de la part des cadres contre les grévistes, rapporte Marcelle. Du genre : "Si vous restez, on pensera à vous pour les augmentations individuelles." » Ras le bol. Ces trois-là travaillent au rez-de-chaussée du Printemps. Rayon accessoires, maquillage et parfumerie. Elles ont la cinquantaine, des barrettes dans les cheveux. Apprêtées, pomponnées, impeccables pour travailler. Elles répètent le slogan des manifestants du dehors : « Salaire mini, horaires maxi. Ras le bol. » « Je suis là depuis vingt ans, je touche 1100 euros par mois , témoigne l’une d’elle. Beaucoup d’entre nous sont endettés. D’autres ne vivent qu’en demandant chaque mois une avance sur salaire. » Elles n’en sont pas fières, mais du coup, les dimanches travaillés, « on les fait, c’est payé double ».

[1] Après 21 heures, le travail est considéré comme travail de nuit.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !